‹ Principes d'hygiène colonialeChapitre 69 sur 73 · PROPORTION · texte numérisé non relu

PROPORTION

ANNÉES

présents dans la colonie.

DÉCÈS

p. IOOO.

IOÔ

Si l’on prend la moyenne de ces chiffres on obtient pour l’année moyenne le taux suivant :

Nombre moyen d’agents. Décès. Proportion p. 1000.

Une simple réflexion : si au lieu de rester deux ou trois ans à Cameroon, les agents y étaient maintenus dix ans, il est à présumer qu’il n'en resterait guère au bout de cette période. C’est la conclusion à laquelle on arrive inévitablement quand on analyse les éléments statistiques ci-dessus. Et, en effet, si les cadres européens des colonies intertropicales, au lieu d’être alimentés par une relève, et renouvelés périodiquement de telle manière qu’après un petit nombre d’années les unités n’ont plus rien de commun avec celles qui les ont précédées, si ces cadres étaient permanents, ils fondraient entièrement sous l’influence meurtrière du climat. J’ai ici, naturellement, surtout en vue l’Afrique. Car, par les mêmes latitudes, il existe des climats plus tolérants. Le Brésil, par exemple, offre cette particu-

CARACTÈRE ET AVENIR DE LA CO LO Is ISA J I ON

larilé que j’ai déjà signalée dans un autre chapitre, d’avoir, même sous l’équateur, des régions colonisahles ; régions littorales ou montagneuses, voisines, il est vrai, de vastes plaines aux forêts inhospitalières, mais où, du moins, par l’effet de causes diverses — nature du sol, absence de population dense, vents alizés battant en côte, purifiant le littoral et portant au loin les brises vivifiantes, — l’existence de 1 Européen est bien moins menacée qu’en Afrique. Outre F Amérique, il y a encore les îles de la Polynésie, où certainement le blanc peut s établir avec plus de sécurité et plus de chance de durer.

Mais quand je parle colonies, je n’ai en vue que celles qui accaparent actuellement l’opinion et constituent, par leur colossale étendue, par leurs richesses supposées, par l’importance politique qu’après trois siècles d’abandon les dirigeants de l’Europe y ont tout à coup découverte, le vrai domaine colonial du xx° siècle.

Je dis donc que les agents européens doivent être renouvelés en Afrique, qu’ils doivent avoir une relève en Europe, et que, sans cette disposition fondamentale, leurs cadres ne sauraient résister.

Et je m’associe sans réserve à l’opinion suivante des rédacteurs du Rapport sur l’hygiène du Congo : « D’une manière générale, la période d’activité (séjour colonial des fonctionnaires de l’État indépendant) ne doit jamais être conseillée longue, et il convient d’être très prudent avant d’autoriser un agent dont le terme expire, à contracter un nouvel engagement, sans aller, dans 1 intervalle, réparer ses forces en Europe.

« On a prétendu que la troisième année les agents se portent mieux, il faut s’entendre. Ceux-là seuls arrivent à la troisième année qui ont une certaine immunité, naturelle ou d’expérience, contre la fièvre et souvent, en effet, au cours de leur dernière année, ils ne présentent que peu d’accès fébriles ; mais le mal n’est pas toujours arrêté pour cela. Dans l’organisme apyrétique,

l'impaludation pont continuer lentement ses ravages, la cachexie s’établit sournoisement, mais progressivement, et quand, au bout de trois ans passés de suite en Afrique, le sujet revient en Europe, il ne réussit souvent pas à réparer l’intégrité de ses forces. Si, alors, il retourne au Congo, il y arrive mal disposé, il supporte mal sa réadaptation au climat, et souvent il tombe brusquement, succombant à un accès pernicieux ou à la fièvre hématurique. »

« Nous sommes donc, ajoutent-ils, en thèse générale, et saut exception pour certaines localités, adversaires des engagements de trois ans... L’expérience faite au chemin de fer (chemin de fer du Congo) est à ce point de vue très instructive. La compagnie n’a jamais voulu d’engagement pour plus de deux ans, et, maintenant encore, le temps moyen du service effectif reste inférieur à ce chiffre (i). »

Il est à remarquer d’ailleurs que dans les colonies françaises d’Afrique la durée réglementaire du séjour des fonctionnaires et divers agents est fixée entre un an (Dahomey), dix mois (Soudan, Guinée, côte d’ivoire) et deux ans (Sénégal), qu’au delà de ce terme on ne compte que de rares individualités qui résistent, et qu’il en est un certain nombre qui n’attendent pas toujours l’expiration de la période normale pour solliciter leur rapatriement pour cause de maladie.

Si les fonctionnaires et les agents du service colonial, tant des colonies françaises que des anglaises, des allemandes et des belges, ne peuvent fournir un service colonial d’une durée dépassant au maximum trois ans et fixée le plus souvent en deçà de ce terme, que peuton attendre du colon de peuplement?

Poser la question, c’est la résoudre. Il n’y a pas de

(i) Rapport sur le climat, la constitution du sol et l’hygpène de l’Etat indépendant du Congo, rédigé par une commission composée de MM. A. Bourguignon, Cornet, Dryepondt, Firkct, Lancastre et Meuleman.

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peuplement possible en Afrique. L Européen a confie lui les forces écrasantes d’une climatologie continentale comme il n en existe nulle part de semblables. Ni le Queensland, ni la Nouvelle-Guinée, ni les Célèbes, ni Java, ni aucune des îles tropicales ou équatoriales ne peuvent être comparées a ce point de vue, a 1 immense masse d’argile ferrugineuse tour à tour brûlée et noyée que représente l’Afrique. Les îles, au moins, ont l’influence enveloppante de l’atmosphère pélagique; elles ont le plus souvent des montagnes élevées, des altitudes rapidement accessibles. Et l’on conçoit que les blancs aient pu faire souche aux Antilles, à laiti, on comprend qu’ils prospèrent en Calédonie. Mais en Afrique, rien de semblable. D’immenses plaines faiblement vallonnées, coupées de vallées gigantesques ou débordent des fleuves puissants grossis d’affluents nombreux, dont quelques-uns sont navigables; un sol presque partout imperméable à peu de profondeur, sur lequel la saison des pluies jette des torrents d’eau; où se multiplient alors les marécages ; oit se lève, il est vrai une magnifique végétation, mais où aussi se décomposent et fermentent d’énormes quantités de matière organique produite par cette môme végétation; des altitudes générales allant de i5o à 800, sauf dans la région des grands lacs oit elles dépassent 1000, en somme moyennes et insuffisantes; à l’Équateur, sous une bande de près de 16 degrés, une abondance de pluies telle que les saisons sont faiblement tranchées sur le littoral et se confondent en un hivernage continu dans l’intérieur; partout enfin une température élevée, en moyenne, au-dessus des températures qui caractérisent les régions similairement situées dans les autres parties du globe ; telles sont, résumées, les caractéristiques de ce continent.

Et avec cela, et pour cela, une insalubrité notoire, dont les principaux éléments sont les fièvres paludéenne, typhoïde, bilieuses de diverses origines, la bilieuse,

Hygiène coloniale.

hématurique, la fièvre jaune; l'hépatite, la dysenterie, l’anémie, les helminthiases, les dyspepsies. Voilà, certes, bien des causes de non-adaptation pour l’Européen, et plus qu'il n’eu faut pour expliquer combien est ardue la tâche colonisatrice de ces régions.

Mais toutefois, si le blanc ne peut tendre à une indigénisation personnelle, s’il est illusoire de considérer l’Afrique comme une de ces colonies que l’Europe a essaimées dans les xvn° et xvme siècles, il est permis de se demander s’il n’est pas d’autre mode de colonisation qui puisse prévaloir et peut-être réussir.

Il en est certainement un, et je crois que c’est le seul, l’exploitation commerciale sans peuplement ni tentative de peuplement.

Mais pour qu’il aboutisse, ce ne sont pas seulement des capitaux, comme on le répète sans cesse, qui sont nécessaires, c’est encore une organisation. Et celle-ci visant les agents d’exploitation, est autant hygiénique qu’administrative. Ce qu’il importe, c’est de donner aux Européens, chargés de faire valoir le capital, des sécurités physiques ; c’est de les mettre à même de résister au climat. Sans cette assurance, que pourraient bien valoir les millions engagés ? Et c’est là, j’en suis convaincu, la pierre d’achoppement du succès colonial.

Il faut, d’autre part, envisager l’hygiène autrementque par le côté médical. C’est un ensemble de connaissances dont quelques-unes, évidemment, relèvent plus particulièrement de la science médicale, mais dont le pl us grand nombre intéressent la science de l’ingénieur, de l'architecte, et doivent nécessairement aussi influer sur l’administration. Celle-ci doit se laisser guider par l’hygiène dans le choix physique des agents coloniaux, et céder beaucoup moins aux considérations personnelles. Elle doit avoir pour objectif exclusif, semble-t-il, le développement économique de nos possessions, et non pas l’extension des fonctions politiques trop nombreuses qui en vivent. En ce cas, il est nécessaire qu’elle

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adopte un programme se rapportant à ce développement : Hygiène de l’habitation, hygiène de la voirie, statistiques de morbidité et de mortalité suivant les âges, les professions, suivant aussi la durée de séjour.

Je ne parle pas de la création des laboratoires indispensables, comme celui de Buitenzorg à Batavia et celui que va créer au Congo l’État indépendant, destinés à étudier méthodiquement les maladies locales. Cette création que je m’honore d’avoir provoqué dès 1891, en organisant l’Institut Pasteur de Saigon, existe en principe. Pour remplir sa destination, il n’y a qu’à lui souhaiter une stabilité et une assistance administrative qui lui font défaut depuis 189a, époque à laquelle ont prévalu dans l’administration coloniale de déplorables tendances en matière d’organisation sanitaire. Il y a en un mot une véritable organisation sanitaire à créer, comme aux Indes anglaises par exemple, si l’on veut marcher en pleine lumière et ne pas errer perpétuellement à tâtons.

Si les colonies tropicales, au lieu d’être simplement administrées politiquement, suivant l’antique et stérilisante tradition, recevaient dans le sens de la colonisation agricole et commerciale une impulsion méthodique et persévérante soutenue par la recherche de tous les moyens susceptibles d’aider les Européens à y vivre, qui peut douter qu’après très peu d’années il ne résultât de cette orientation nouvelle un véritable progrès ?

Mais il faut, pour cela, modifier complètement nos vues en matière de colonisation. Le temps des Canadas et des Louisianes est passé, et la colonisation directe, immédiate, a vécu.

Limité dans ses moyens d’action par le climat, on pressent, en effet, que l’Européen n’est pas appelé â être, sous les tropiques, l’homme du travail des champs que rêvent les utopistes de la colonisation. Et en effet, jamais, du moins en Afrique, la race blanche ne donnera une classe d’ouvriers agricoles. Pas plus qu’elle

-iGo RÈGLES D HYGIÈNE PRIVÉE ET REPLIQUE

n’y fera d’ailleurs souche durable, sauf bien entendu,

le cas de métissage — et, toutefois, dans quelle mesure?

elle ne pourra davantage s’attacher au sol par la culture directe, ni n’acquerra cette force de tenue qui fait le paysan doublement propriétaire de sa terre. La somme d’activité (pie l’Européen peut déployer, de 7 heures du matin à 10 heures, et de 3 heures de l’après-midi à 5 heures et demie (car il ne faut pas oublier qu’à 6 heures il fait nuit sous les tropiques) il ne peut l’utiliser qu’à la surveillance, qu’à la conduite des travaux des champs.

C’est un fait qui domine de haut toutes les conceptions de l’économie politique coloniale. N’y eût-il déjà que cette incapacité physique, conséquence du climat, qu’on aperçoit de suite toute l’absurdité des croyances qui reposent sur la colonisation individuelle. Mettons de côté la Nouvelle-Calédonie, et encore, je le veux bien, quelques côtes d’altitude à Madagascar, aux Antilles et à la Réunion, où l’on a d’ailleurs singulièrement exagéré le travail direct du blanc, tout le reste des pays chauds, et l’Afrique surtout, cette Afrique qui a éveillé tant d’espérances chimériques, est absolument inexploitable par l’Européen ouvrier agricole. Non seulement le temps matériellement ouvrable pour lui est insuffisant, mais ce temps même ne lui appartient plus dès qu’il veut l’employer à remuer le sol. Le paludisme le guette, le surmenage physique n’attendrait pas pour le terrasser. Cultiver a5 mètres carrés de jardin, c’est, je crois bien, tout ce qu’il est permis d’attendre d’un blanc sous les tropiques, comme dans ces jardins de troupe qu’on entretient aux abords des cantonnements, ou dans ces parterres de jolies fleurs dont on orne certaines résidences coloniales. Et encore la main de l'ouvrier indigène y est-elle largement mise à contribution.

Non, le régime de vie dans les régions intertropicales ne comporte pas pour le blanc la possibilité du travail agricole. C’est une utopie absolue de croire à

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l’avenir du colon européen, j’entends de 1 individu cultivant lui- même le sol qu’il possède. Il n’est pas un seul vrai colonial pour y croire ; il est malheureusement encore beaucoup trop de coloniaux en chambre pour se l’imaginer de bonne loi.

Reste pour l’Européen le commerce, la direction des exploitations agronomiques, les fonctions administratives ou judiciaires, et enfin 1 armée.

L’hygiène s’intéresse également à ces diverses expressions de l’activité coloniale ; car c est par elles que s’organisent les colonies, et elle est appelée a intervenir par ses conseils dans leur développement normal.

Ici, une distinction est nécessaire. Toutes les colonies, nous l’avons vu, ne sont pas appelées au même avenir. Il en est que la douceur du climat, désigne pour être des terres de peuplement : telle la Nouvelle-Calédonie. 11 en est d’autres que la richesse naturelle du sol, l’industrie et une sociologie déjà avancée des populations poussent au développement agricole, commercial et industriel : telle l’Indo-Chine. Il en est enfin une troisième catégorie, la plus considérable par 1 étendue, qui, par l’insalubrité du climat, par l’inégale fécondité du sol, par l’infériorité des races indigènes qui 1 habitent, parait devoir exiger de laborieux et coûteux efforts pour progresser ; ce sont les colonies de 1 Afrique tropicale et équatoriale.

Ces colonies qui ont, comme je 1 ai dit tout à 1 heure, été pour une bonne part dans le réveil des. idées d expansion, ne sont pas, au sens ordinaire du mot, colonisables. Ouvertes au commerce sur leur littoral, où il se fait un trafic déjà ancien des principales productions du pays, graines oléagineuses, caoutchouc, ivoire, un peu d’or, elles sont certainement appelées à grandir par ce même commerce ; mais elles ne sauraient offrir aux petits colons, aux colons d’acclimatement et de peuplement, la moindre chance de réussite. Enlevons du Sénégal, vieille possession de plus de deux cents ans

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