‹ Principes d'orientation sociale; (volume 2)Chapitre 29 sur 79 · LES « RAILS BELGES · texte numérisé non relu

LES « RAILS BELGES

On peut citer, comme exemple du tort causé à cet égard aux ouvriers anglais, les contrats conclus par le Conseil du Comté de Londres, pour les fournitures de rails. Les cahiers des charges portent que les ouvriers

(i) « Ruthinensis » (Times, 20 octobre 1903) fait remarquer que, dans une grande partie de Tltalie, l'ouvrier se contente de salaires de 7 s. par semaine. Or, ce pays fait de grands progrès industriels, notamment en ce qui concerne l'industrie du coton. Ensuite, le Japon, la Chine, l'Egypte, l'Inde fourmillent de gens qui sont prêts à travailler pour le cinquième des salaires anglais. Dans dix ou vingt ans, l'Angleterre aura à lutter contre les produits de ces pays sur ses propres marchés. Les \ artisans du régime actuel maintiendront-ils alors la politique de la porte ouverte? Dans la négative, il serait bon de ne pas attendre jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

doivent recevoir le salaire courant dans la localité où le travail se fait. Cela est fort bien, si Tadjudication se fait en faveur d'un industriel anglais. Mais qu'est-il arrivé? Une firme belge a obtenu la commande, en soumissionnant plus bas que ses concurrents anglais.

L'adjudication portait sur une fourniture de 41,000 £. La moitié de cette somme représentant le montant des salaires, 20,000 £ de gages ont été enlevés aux ouvriers de notre pays. Et pourquoi a-t-on agi de la sorte? Peut-être pour économiser un millier de livres sterling! (1)

(i) Cette déclaration de M. Chamberlain a fait l'objet d'une réponse de M, W. Benn, le président de la commission des travaux publics du Comté de Londres. Dans la lettre qu'il a adressée au Times (n*> du 29 octobre 1903), il nous apprend que le Conseil a épargné non pas looo, mais 8,721 £ sur cette adjudication. Précédemment, les adjudications avaient été restreintes à l'industrie anglaise ; mais les prix proposés ont été si élevés, que dans la suite il a fallu faire appel à la concurrence étrangère. M. Benn fait observer que la clause relative aux salaires est applicable aux étrangers également. Il ajoute que le souci des finances publiques lui commandait d'agir comme il l'a fait,, et qu'il serait impossible au Comté de Londres de fournir aux ouvriers des trams à un demipenny, s'il lui fallait payer son matériel 20 p. c. plus cher que les compagnies privées.

102 LE PROCÈS DU LIBRE-ÉCHANGE EN ANGLETERRE LE CONTRÔLE DES IMPORTATIONS

Les importations sont, dit-on, la contrepartie des exportations. Les nations étrangères ont à nous payer ce dont elles nous sont rede-

La question a fait Tobjet d'un débat au Conseil du Comté de Londres. Celui-ci a décidé d'envoj^er un spécialiste au âiège des firmes belges et allemandes, qui ont été déclarées adjudicataires pour la fourniture de rails, aux fins d'y constater la durée de la journée du travail, le taux des salaires, le montant des redevances minières, et si on travaille le dimanche, aux commandes anglaises, dans ces établissements.

L'incident n'est pas resté sans conséquences pour l'industrie étrangère. Une nouvelle adjudication devait avoir lieu et des soumissions avaient été envoyées. 11 s'agissait de la fourniture de i2,5oo tonnes de rails pour les tramways électriques. Pour l'un des deux genres de rai's demandés (track rails), 14 soumissions avaient été déposées. La plus basse était celle d'une firme de Bruxelles : 40,418 £. Pour l'autre espèce de rails, slot rails, il y avait 14 soumissions, dont la plus avantageuse émanait d'une firme américaine. Les soumissions anglaises les moins fortes s'élevaie;.t à 43,748 £ pour les track rails, et à 34,461 £ pour les slot rails. La commission a adjugé la fourniture aux firmes anglaises, en donnant pour motif que les soumissions étrangères avaient pouf objet des rails en acier acide, tandis que les soumissionnaires anglais offraient des rails en acier basique, et qu'il y avait lieu de faire une comparaison entre les qualités de l'acier acide, qui est celui des rails déjà posés, et celles de l'acier basique.

vables. Mais toute la question est de savoir de quelle manière elles s'acquitteront. Dans un pays libre - échangiste , comme l 'Angleterre , elles peuvent le faire comme il leur plaît et non comme il nous plaît. Les payements ne se font pas en or, — il nous serait loisible alors d'acheter ce que nous . préférons — mais en nature.

Les difficultés surgissent dès que le développement d'un pays est assez avancé pour lui permettre d'envoyer les mêmes produits que ceux qu'il recevait auparavant. Aussi longtemps que les nations étrangères nous fournissaient des denrées et des matières premières et qu'elles recevaient des produits manufacturés en échange, ces payements se faisaient comme nous le trouvions bon. Mais quand, comme c'est le cas actuellement, elles nous envoient au moins pour 20 shillings de produits manufacturés en échange de chaque livre sterling qu'elles nous achètent, la situation prend une autre tournure. Quand un meunier est payé en nature, il y a pour lui une différence du tout au tout, selon qu'on le paie en froment ou en farine, ou, s'il s'agit d'un cordonnier, selon qu'on lui remet du cuir ou des souliers.

Si nous voulons maintenir notre sjaprématie commerciale, nous devons échanger non des marchandises contre des marchandises, mais des marchandises contre des denrées, et des produits finis contre des matières premières. Grâce à leurs tarifs, les pays protectionnistes sont à même de conduire leur commerce national dans les voies les plus profitables. Nous sommes privés de tout contrôle sur le nôtre, à cause du libre-échange. Il faudrait que nous puissions faire une distinction entre les importations, qui font la concurrence à nos produits, et les autres (1).

(i) Impérial Rcciprociiy, p. 88 :

Commerce de l'Angleterre avec l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la France et les Etats- Unis.

Importations

Exportations

Matières premières et denrées alimentaires

Produits manufacturés

Totaux

Matières; premières et denrées

alimentaires

Produi s manufacturés

Totaux

Millions £

Ii7i7 i56,i

MillioBS^

Millions £

Millions £

Millions £

MUli0Ds£

Les exportations totales de l'Angleterre vers ses cinq principaux concurrents, sont donc moins élevées

GHAP. AU — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 165 LA PROSPÉRITÉ DES NATIONS PROTECTIONNISTES

Le protectionnisme n'a ruiné aucune nation.

La preuve en est fournie par l'Allemagne (1) et les Etats-Unis (2) dont les exportations ont augmenté dans des proportions énormes. Pendant les six dernières années, les exportations

actuellement, qu'en 1875. L'Angleterre leur a envoyé en 1Ç02, pour 12 millions £ de matières premières de plus et pour 14 millions £ de. produits manufacturés de moins qu'en 1875. Par contre, ces cinq pays ont exporté en Angleterre pour 66,5 millions £ de produits manufacturés de plus qu'en 1875.

(i) Impérial ReciprocUy, pp. 5î et 53 :

Exportations aUemandes de produits manufacturés

Millions £ 1880 (abandon du libre-échange) 83 1890 » » 107 = 29 j). c. d'aug-

mentation.

1900 » » 149 = 79 p. c. d'aug-

mentation par rapport à 1880.

(2) Ezpoirtations américaines de produits manufacturés

Millions £ ( :8go 21

Avant le bill Mac Kinley i 1890 3i = 33 p. c.

\ d'augmentation.

"^ d'au^mrntXn^par rapport à 1^90.

106 LE PROCàS DU LIBRE-ÉCHANGE EN ANGLETERRE

des Etats-Unis ont dépassé le chiffre de ses importations de plus de 100 millions £ par an. En défalquant la valeur des frets, on peut évaluer la différence à 100 millions £ (1). L'exemple de la France est plus frappant encore. Le tarif Méline de 1892 était la négation même du libre-échange, et, selon Cobden, il aurait dû ruiner la France (2). On peut encore citer la Suède, qui possède tant de caractères en commun avec notre pays. Depuis le moment où elle a adopté la politique des représailles, elle a vu sa prospérité nationale se développer à tous les points de vue (3).

(i) M. Bonar Law, à la Chambre des communes, lo février 1904.

(a) Exportations françaises de produits manufacturés

Millions £

Avant le tarif Méline j \l^ H

Après le tarif Méline | Jg^ ^o

(3) M. Calvert (Times, 26 décembre 1903) conteste cette allégation. 11 est établi en Suède depuis 25 ans, et appartient à l'industrie de la construction des machines. 11 connaît parfaitement la situation des ouvriers, tant en Angleterre qu'en Suède. To^t d'abord, dit-il, les libre-échangistes ont tort d'exagérer les maux du protectionnisme. Ce régime ne ruine pas

Le protectionnisme encourage le capital et

l'industrie; il retarde seulement son développement. C'est précisément le cas de la Suède.

Le meilleur moj'^cn de juger de l'état économique d'un pays, c'est de considérer la situation de sa classe ouvrière. Or, sous ce rapport, il n'est pas possible d'établir le moindre parallèle entre la Suède et l'Angleterre.

M. Cal vert est entièrement de l'avis d'un autre correspondant, qui déclare que les salaires en Suède ne représentent que les 40 °/o de ceux des ouvriers anglais. A Gothenburg, le coût de la \ie est de 20 p. c. au moins plus cher qu'à Londres, et de 3o à 35 p. c. plus cher que dans la plupart des autres districts de l'Angleterre. Le salaire moyen d'un ouvrier qualifié en Suède est de 4 i d. par heure. C'est le chiffre officiel qui a été établi au cours du grand lock-out de l'industrie mécanique en 1902.

Il est certain que la Suède a prospéré, mais ce n'est pas au protectionnisme qu'elle le doit. C'est à l'énorme augmentation de ses exportations de papier, de pulpe, de fer, de bois et de beurre.

On invoque encore les dépôts dans les caisses d'épargne. Ils sont deSiBis.Sd. par tête en Suède, tandis qu'ils n'atteignent que 4 JB 8 s. 8 d. par tète en Angleterre. Mais pourquoi ? Parce que l'ouvrier anglais préfère mettre son argent dans des sociétés pour la construction d'habitations ouvrières, où il reçoit 5 p. c, que dans des caisses d'épargne qui ne lui donnent que 2 2 p. c. Et puis, comment expliquerait-on que le Danemark, pays libre-échangiste, se trouve à la tête deftoutes les nations, avec i5 iÊ 11 s. 6 d. par tête ?

L'émigration vers les Etats-Unis a été, en Suède, en 1902, plus forte que jamais, malgré le triste état du

donne de la stabilité à Tindustrie. Le secret du succès des nations protectionnistes réside dans leur force de groupement et de cohésion. Leurs tarifs sont un moyen de réaliser line entente nationale en faveur de l'industrie nationale, tandis que nous pratiquons un système de concurrence sans distinction : nous sommes une famille divisée, dont Içs membres s'entredévorent. Nous avons sacrifié Tagriculture à l'industrie du fer, comme nous sacrifions celle-ci aux constructeurs de navires, et comme nous sacrifierons ces derniers aux armateurs, lorsque les navires coûteront moins cher à l'étranger que chez nous (1). On peut dire, d'une manière générale, qu'au point de vue de l'augmentation de la popula-

marché du travail en Amérique. Cela est si vrai, que des meetings se tiennent, par tout le pays, pour discuter les moyens de l'enrayer. La Société industrielle de Suède a fait dernièrement une enquête sur l'état déplorable de l'industrie, particulièrement de l'industrie mécanique. Dans son rapport, elle constate que « la concurrence étrangère fait beaucoup de tort à un grand nombre des principales branches de Tindustrie, notamment à celle de la construction mécanique ». Et cela en dépit de lo p. c. de droits d'entrée, et de lo à i5 p. c. au moins de frais de tr^sport et d'emballage pour les produits étrangers !

(i) Impérial Reciprociiy, p. 171.

CHAP. m — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 109

tion (1), de la diminution de Pémîgration (2),

(i) AttgmeatatioQ de ta population daos les cinq principales contrées :

Millions

Angleterre et colonies 32

Etats-Unis 32

Allemagne .... 38 France ..*... 36 Russie (Slaves) ... 70

(2) StaHsHsches Jahrhuch fur das deutsche Reick, 1903, p. 27 :

Nombre des écnigraats en Allemagne :

Taux

d'apgmentation par décade

Millions

Millions

Millions

iio,ii9

97,io3

La question de Témigration a donné lieu à un échange de correspondance assez suivi dans le Times : les uns soutenant l'avis exprimé par M. Chamberlain, les autres le combattant. Parmi ces derniers, on peut citer M. Mac Kenna (Times des 22 et 25 janvier 1904) et M. H. W. W. (Times, 25 janvier i9-'4). Celui-ci déclare que personne né s'aventurerait à affirmer en A lemagné que le protectionnisme a restreint l'émigration. M. Eug. Richter, le D' Pachnicke et d'autres ont précisément insisté, lors des dernières élections, sans être contre; dits, sur le fait de l'augmentation de l'émigration sous le régime protectionniste. Voici, du reste, les chiffres. En 1876, sous le régime du libre-échange, le nombre des émigrants a été de 29,644; en 1877, de 22,898 et en 1878, de 25,627. En 1879, le nouveau tarif fut discuté'et

110 LE PROCàs DU LIBRE-ÉCHANGE EN ANGLETERRE

de la situation de l'industrie, du développement des exportations (1), de la richesse natio-

aussitôt l'émigration augmenta : 35,888, En i88o, le nouveau tarif fut appliqué et les chifirès s'élevèrent pendant les années suivantes. Ils furent de 122,00a en moyenne pendant les années de protection extrême, tandis qu'ils n'avaient été que de 29,000 sous le régime du libre-échange. En 1892, une politique plus modérée fut inaugurée. Comme disait à cette époque le chancelier de Caprivi : « Nous devons nous décider à exporter des hommes ou des marchandises ». A partir de cette année, on constate une décroissance dans l'émigration, et elle s'accentue à mesure que les nouveaux traités entrent en vigueur. Pendant la période 1894- 1900, elle a été en moyenne de 3o,ooo personnes. En 1902, un nouveau tarif a été discuté, et, comme en 1879, le chiffre s'est relevé.

M. H. W. W. ajoute que le D^ Kurella, qui était médecin à bord d'un vaisseau destiné au transport des émigrants, pendant la période de protection intense, et qui a eu la curiosité d'interroger les émigrants, a pu se convaincre que le mobile qui les poussait à quitter leur pays, était la cherté de la nourriture. La réduction du tarif (3,5o marcs au lieu de 5 marcs) ne peut cependant pas, à elle seule, expliquer la diminution du chiffre de l'émigration subséquente. 11 faut tenir compte aussi de l'assurance contre l'invalidité et la vieillesse que possède l'Allemagne, de la colonisation intérieure dans les provinces orientales, ainsi que des secours en cas de chômage alloués \ ar certaines municipalités et des crédits votés par les pouvoirs publics pour la construction d'habitations ouvrières.

(i) Voir note, p. 57.

CHAP. m — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 111

nale (1), du taux des salaires (2), de la décrois-

(i) Impérial Reciprocify, p. 49 :

Les revenus en Saxe ont été en :

(4 millions d'habitants)

1879 52 millions £

Augmentation en i3 années ... 33 »

Augmentation en 7 années ..." 29 »

Augmentation en Angleterre (40 millions d'habitants) en 10 années ;

1891-1901 57 millions £

Les revenus en Prusse ont été en :

• (34,500,000 habitants) Revenis loamis à Tiospôt Revenos de plus de 150 £

1892 .... 286 millions £ :6i millions £

(2) Blue Booh, p. 275 :

Hausse de» salaires pendant les vingt dernières années

loyiime Dii

EUtS DUS

Allefflaine

France

iulie

io<t,o

Il y a donc eu augmentation des salaires dans les quatre pays. La hausse a été la plus forte en Allemagne et la plus faible aux Etats-Unis. L'Angleterre suit r Allemagne, puis viennent la France et T Italie.

sance du paupérisme, de l'épargne (2), les pays étrangers ont fait plus de progrès que

(2) Impérial Reciprociiy, p. 48 :

Dépôts dans les caisses d'épargne de divers pays en 1900

Par tète d'habitant .

Danemark * i5 ii 6 ^

Suisse I. ........ i5 o 2|

Allemagne 7 lo 6 j

Norvège . ... . . .7 8 jf

Australie 7 6 4 J

Belgique 6 7 o J

Etats-Unis d* Amérique . . ^ . 6 4 10 j Autriche -Hongrie . . . . 5. 8. . 3 1

Suède 5 i 5j

France 4 8 8^

Grande Bretagne .... 4 2 5 f

Ces chiffres sont extraits d'une statistique due à M. Patio et insérée dans le « Journal de Statistique Suisse ». L'auteur, qui les reproduit, déclare qu'il ne faut pas y attacher trop d'importance, parce que l'ouvrier anglais est un fort consommateur et qu'il épargne moins sur ses hauts Salaires qTie ses compagnons du continent sur leurs salaires plus faibles.

Tariff Refûtin League, leaflçt n° ii; :

Pépôts dans les caisses d'épargne de :

Koenigsberg Panzig Stettin

Milliers de marki Milliers d3 marks Milliers de marks 1890 24,23d 12,936 25,oio

CHAP. m — LE PROGRAMME DE M. CHAMBERLAIN 1T3

nous. On n'aurait i fairç de réserves que pour la France, en ce. qui concerne la population. Et tout cela s'est réalisé sous l'application de tarifs imposant des droits d'entrée, qui s'élèvent jusqu'à 30, 60 et 100 p. c. de là valeur (1). N'allons donc pas croire que l'Angleterre seule possède la sagesse po}ftique et que toutes les autres nations ne se comfM^sent que de sots! (2),

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