Chapitre I. — Le régime douanier de T Angleterre depuis i8i
Appendice : Bibliographie de la question douanière en Angleterre, par D. Warnotte . 267
Deux mpis après son retour de TAfrique du Sud, où il s'était rendu pour juger par luimême de l'état politique et économique d'une contrée qui sortait d'une guerre longue et sanglante, M. Chamberlain annonça, dans un discours retentissant (1), que le commerce de
(i) Birmingham, i5 mai 1903. Lorsqu'il a prononcé ce discours, M. Chamberlain était encore ministre des colonies. Ses déclarations ont naturellement fait l'objet d'une discussion au Parlement. Le résultat en a été de hâter la publication d'un travail que le Board of Trade avait entrepris depuis un certain temps et qui avait pour but d'exposer la situation du commerce et de l'industrie de l'Angleterre et des pays étrangers (British and Foreign Trade and ludustryj. Nous aurons fréquemment l'occasion de citer ce Blue Book au cours de notre exposé.
TAngleterre était menacé dans son existence.
11 n'entendait pas dire que Tédifice menaçait ruine, mais il y découvrait des lézardes inquiétantes, et il conviait ses compatriotes à y remédier sans retard. La cause du mal réside, selon lui, dans le libre-échange. La politique douanière que l'Angleterre pratique actuellement Texpose sans défense aux coups de ses concurrents étrangers. 11 faut qu'elle se mette à Habri de ces attaques; et le seul bouclier qui puisse l'en défendre, c'est le protectionnisme.
A l'hostilité des nations étrangères, M.
Chamberlain opposait avec chaleur le dévouement des colonies et les ressources qu'elles offrent au commerce de la métropole. Le devoir, aussi bien que l'intérêt de l'Angleterre, lui commandent de resserrer les liens qui l'unissent à ses colonies. Les protestations sentimentales ou les discours après boire ne suffisent pas; il faut quelque chose de plus positif et de plus tangible : aux liens du sang, il faut ajouter des liens d'intérêt. Le moyen est simple : les barrières protectionnistes s'écarteront devant
les importations de denrées alimentaires provenant des colonies.
La politique nouvelle a deux représentants : M. Balfour et M. Chamberlain. La politique de celui-ci est nette : il réclame des mesures protectionnistes contre la concurrence étrangère et un traitement de préférence en faveur des colonies. A côté de ce programme précis, celui de M. Balfour paraît bien vague et bien ondoyant. M. Balfour est un opportuniste. Sa position de premier ministre lui commande, il est vrai, une certaine réserve; mais on doit convenir quMl est visiblement soucieux de tâter Topinion publique avant que de s'engager, et de ne proposer une orientation nouvelle qu'à la condition d'être sûr de marcher d'accord avec les électeurs. « Je suis le chef et j'entends conduire mon parti ! » proclame-t-il. Personne ne prétendra que cette déclaration soit superflue dans un débat où le personnage de premier plan est évidemment M. Chamberlain; mais si M. Balfour est le chef, il semble que ce soit surtout pour suivre ses troupes. Son protec-
tionnisme ira aussi loin que la nation le voudra. Se décide-t-elle à assumer, dans Pintérôt de Tunion impériale, les charges qui résulteront d'une taxe sur les denrées alimentaires? M.
Balfour sera avec elle. Préfère-t-elle se contenter d'exercer des représailles contre les nations protectionnistes? M. Balfour n'ira pas plus loin. Ne veut-elle rien? Qui sait! M. Balfour dira peut-être « que la question n'est pas mûre. » Le tempérament de M. Chamberlain ne s'accommode pas de ces demi-mesures et de cette irrésolution. Il sait ce qu'il veut et marche droit à son but. Il est convaincu que la réalisation de l'idéal impérialiste doit assurer la grandeur et la richesse de l'Angleterre, et tous ses efforts convergent dans cette direction. Avec une énergie inlassable, une constance admirable, un esprit de suite que ni les critiques, ni les objections ne peuvent ébranler, il poursuit sa campagne, qu'il compare à une croisade contre l'erreur. Aucun démenti, aucune rectification, aucune opposition ne le gêne ou le trouble. Il est le « pionnier d'une idée nouvelle », et
il sait que tout prophète doit souffrir pour sa doctrine.
Il parcourt l'Angleterre et va, de comté en comté, prêcher le nouvel évangile. « Je suis un missionnaire d'Empire I » s'écrie-t-il dans Tardeur de son apostolat. Il a rompu avec la science orthodoxe; il lui reproche ses sentiments de « petite Angleterre » et n'a souci de ses foudres. Vainement on condamne ses doctrines; vainement trois anciens chanceliers de TEchiquier (1) et trois anciens vice-rois (2) les réprouvent; vainement un manifeste, signé de quatorze professeurs d'économie politique appartenant aux universités anglaises, prononce contre ses idées l'excommunication majeure (3); vainement les
(r) Lord Goschen, Sir M. Hicks-Beach et M.
Ritchie.
(2) Lord Northbrook, Lord Elgin et le Marquis de Ripon.
(3) Times, i5 août 1903. Voici 'es conclusions de la déclaration des quatorze professeurs :
I II n'est pas exact de dire que l'augmentation des importations implique une diminution dans l'emploi de la main-d'œuvre de la nation qui importe. Cette âllégatioa est universellement repoussée par ceux
ouvriers répudient son progrannme dans leurs
qui ont fait de la question l'objet de leurs études, et elle est entièrement controuvée par les faits.
2. Il est fort peu probable qu'un droit sur les denrées alimentaires, importées dans le Royaume Uni, aurait pour conséquence une augmentation de salaires équivalente — ou plus qu'équivalente — . Le résultat auquel il faut s'attendre, comme conséquence directe du droit, est une diminution dans la rémunération réelle du travail.
3. Le tort causé au consommateur anglais, par un droit sur l'importation du froment, pourrait être légèrement réduit dans le cas possible, mais dans les circonstances actuelles fort peu probable, où une partie de la charge serait rejetée d'une manière permanente sur le producteur étranger.
4. Ce n'est pas une réponse pertinente que d'objecter à l'affirmation qu'un droit sur les denrées ali- -mentaires fera hausser le prix de celles-ci, qu'il est possible que le fait ne se produise pas. Quand, nous disons qu'un droit d'entrée élève le prix, nous sousentendons naturellement : à moins que son effet ne soit annulé par d'autres causes agissant au même moment dans la direction contraire. Ou, en d'autres termes, nous prétendons que, comme conséquence du droit d'entrée, le prix sera généralement supérieur du montant du droit à ce qu'il aurait été, toutes autres choses restant dans le même état.
5. Il nous paraît impossible d'établir un tarif qui puisse à la fois augmenter la superficie des terres consacrées à la culture du froment aux colonies, encourager l'agriculture dans le Royaume-Uni et ne pas causer de dommage au consommateur anglais.