L'allégation que le public, tout en éprouvant
congrès (1) et dans leurs proclamations : M.
un dommage direct par suite d'un impôt, peut cependant retrouver un plein équivalent dans le prodtdt de cet impôt, est fausse, parce qu'elle ne tient pas compte de l'immixtion dans la libre circulation des marchandises, ni du tort que Ton cause à l'industrie en la détournant de la voie qu'elle aurait autrement suivie, ni de la circonstance que, dans le cas d*un droit sur le froment étranger — le froment anglais et colonial restant indemne — le gouvernement ne percevrait le droit que sur le blé étranger, tandis que le consommateur aurait à payer la totalité ou la presque totalité du droit sur tout le froment.
7. D'une manière générale, ceux qui entreprennent à la légère de réorganiser nos sources d'approvisionnements de denrées alimentaires, et de détourner autrement le cours de l'industrie, ne se rendent pas un compte exact de la lourdeur de la preuve qui pèse sur le politicien qui, abandonnant la règle simple de la taxation dans l'intérêt exclusif du trésor, cherche à atteindre des buts ultérieurs par la manipulation des tarifs.
C. F. Bastable, A. L. Bowle3^ Edwin Cannan, Léonard Courtney, P. G. Èdgeworth, E. C. K. Gonner, Alfred Marshall, I. S. Nicholson, L. R. Phelps, A. Pigou. C. P. Sanger, W. R. Scott, W. Smart, Armitage Smith.
(i) Le Congrès des Trades-Unions de 1903 a adopté, le 8 septembre dernier, à l'unanimité moins deux opposants, une motion désapprouvant les projets de M. Chamberlain. -— l^e National Labour Représentation Committef, réuni à Bradford, a adopté, le 5 février 1904, une protestation contre le protectionnisme par 965,000 votes contre 25,ooo.
Chamberlain se moque de la science officielle, regrette Taveuglement des ouvriers, mais ne désespère pas de les convertir, prend en pitié les hommes politiques qui le renient ou le combattent, et continue, plein d^enthousiasme et d'entrain, Tâpre combat pour le salut de TAngleterre.
« Un contre vingt », semble-t-il dire non sans une pointe d'orgueil, mais pas non plus sans une teinte d'amertume. Car on ne peut douter que cet homme, qui sait apprécier un résultat, ne préférât au recueillement altier de son « superbe isolement », le bruit et le tumulte d'une légion de disciples et de propagandistes. 11 faut bien le reconnaître : c'est lui seul qu'on écoute, c'est son nom seul qui attire et qui intéresse. Et quand, d'aventure, un autre se lève pour défendre son programme, on ne perçoit plus qu'un faible écho de sa voix retentissante.
Certes, on ne peut contester la beauté du spectacle qu'offre cet homme extraordinaire' Dédaigneux du repos auquel son âge et ses services lui donnent droit, il n'a pas hésité, aux
heures tardives de son existence, à affronter les périls et les fatigues d'une tâche colossale. U a entrepris de déraciner des notions économiques reçues comnie des dogmes intangibles, et de renverser une idole dont on ne murmure le nom qu'avec respect et dont le prestige est consacré par soixante années de prospérité et de succès.
On doit reconnaître en M. Chamberlain un des plus remarquables représentants de cette race énergique et tenace dont Tinfluence se fait sentir par le monde entier et qui a su porter à un si haut degré de perfectionnement les caractéristiques essentielles de Tindividu. En cette nature d'élite se réunissent deux qualités maîtresses : une imagination puissante, qui lui permet de concevoir des plans de vaste envergure et de portée lointaine, et une volonté ferme, qui le met à même d'en poursuivre l'exécution, voire même de les réaliser.
En face de lui, on en voit apparaître d'autres, qui ne le lui cèdent ni en sincérité ni en dévouement à la chose publique. Ils ont de leur devoir une -conception tout aussi nette et tout aussi
sensible que lui. Les considérations d'avenir politique ou de satisfaction personnelle ne comptent pas pour eux quand les grands intérêts du pays sont en jeu. Entre le devoir et les avantages particuliers, ils ne connaissent pas Thésitation. Convaincus de Terreur profonde dans laquelle a versé M. Chamberlain et persuadés des dangers auxquels il expose l'Angleterre, ils n'ont pas balancé à déposer les charges et les honneurs dont ils étaient revêtus. Leur sort est plus mélancolique que celui de M. Chamberlain. Ils ont brisé leur carrière ministérielle sans espoir de retour, tandis que lui, lancé à la conquête de son idéal ou de sa chimère, est convaincu qu'il reviendra un jour plus puissant et plus prestigieu>{ que jamais.
Le duc de Devonshire, vieilli au service de l'Etat et entouré d'une estime universelle, a abandonné la présidence du Conseil plutôt que d'épouser les idées du gouvernement ou de M. Chamberlain. Lord G. Hamilton a suivi son exemple. Lui aussi est un vétéran de la politique : depuis plus de trente-quatre ans il siège
sans interruption à la Chambre des Communes. Dans le discours qu'il a adressé à ses électeurs, pour leur expliquer les motifs de sa retraite du ministère, il a reconnu sans détours qu'il leur était redevable de tous les honneurs, de tous les avantages et de tous les émoluments dont il avait joui au cours de sa carrière politique; mais il a ajouté avec noblesse que s'ils différaient d'opinion avec lui sur une question aussi essentielle pour l'avenir du pays que le problème douanier, sa conscience ne lui permettait pas d'accepter le renouvellement de son mandat. N'en déplaise à M. Chamberlain, une nation qui possède des caractères comme ceuxlà, et qui produit des natures comme la sienne, n'est pas un pays sur lequel s'apprête à descendre le crépuscule de la décadence.
Ces ministres démissionnaires et la foule des anciens ministres et des hommes publics qui défendent les mêmes opinions qu'eux, sont tous intimement convaincus que l'Angleterre doit au libre-échange d'être ce qu'elle est : la première et la plus grande Tiation du monde.
Ils reconnaissent le mérite du libre-échange dans le passé et ont pleine confiance dans sa vertu pour Tavenir. Les craintes qui agitent M. Chamberlain ne sont que de vaines hallucinations ou de coupables exagérations. L'Angleterre est en voie de progrès constants, et rien ne permet de dire qu'elle ralentisse son allure et encore moins qu'elle se soit arrêtée.
Le dévouement des libre-échangistes envers les colonies et l'Empire ne peut faire aucun doute. Le reproche de mesquinerie provinciale est à leur égard une injustice, et l'épithète de « petits Anglais » une injure gratuite. Ils réprouvent le plan colonial de M. Chamberlain, parce qu'ils y voient non un gage d'union, mais une source de querelles et d'inimitiés. La politique de M. Chamberlain aura pour résultat non la fusion, mais le démembrement de l'Empire.
Le principal ascendant de M. Chamberlain réside dans l'art merveilleux avec lequel il sait faire vibrer la corde impérialiste, ainsi que dans sa connaissance parfaite des instincts combatifs du peuple anglais. « Quand on me donne un
coup, je le rends! », s'écrie-t-il, faisant allusion aux attaques des tarifs étrangers. « Seriez-vous donc hommes à recevoir des injures sans vous rebiffer? », rugit-il ailleurs. De telles exclamations ou apostrophes rencontrent naturellement chez les trois à quatre mille auditeurs qui forment l'effectif ordinaire des meetings anglais, Taccueil le plus sympathique et Técho le plus enthousiaste.
La consolidation de TEmpire britannique, la fusion des colonies et de la mère-patrie, la fondation d'un Empire « comme le monde n'en a pas encore contemplé », est le rêve de M. Chamberlain. L'idée l'émeut, le saisit et le domine- 11 trouve pour la défendre, tantôt les accents les plus pathétiques et les plus touchants, tantôt les appels les plus mâles et les plus vibrants. « Pensons impérialement ! » clame-t-il. Quels que soient les auditeurs auxquels il s'adresse, il sait comment s'y prendre pour faire passer dans leur âme la flamme impérialiste.
Dans son ardeur à atteindre son but, il est
prêt à faire aux colonies les concessions les plus larges. Ses adversaires estiment que son zèle remporte au delà des bornes de la prudence. Ils objectent, et non sans raison semble-t-il, que dans cet Empire, qui est l'obsession de M.Chamberlain et qui le fascine, il y a une fraction quMl néglige et qui est digne cependant de quelque considération : c'est l'Angleterre. Elle est le centre de cette agglomération d'Etats que M. Chamberlain voudrait réunir en un faisceau. Elle est la clef de voûte de tout le système. Le moindre dommage causé à l'organe principal se répercuterait nécessairerhent jusqu'aux extrémités de l'ensemble. Enfin, on ne peut oublier que sur les cinquante-trois millions d'habitants de race blanche qui peuplent l'Empire, le Royaume-Uni en possède après tout quarantedeux!
Protectionnisme et libre-échange ne sont au fond que l'expression de deux intérêts opposés. Sous la bannière du premier, se rangent les producteurs; autour du second, se groupent les consommateurs. Le producteur tient à vendre
cher et craint la concurrence, surtout celle de Tétranger; le consommateur cherche à acheter à bon compte et souhaite que le marché soit aussi ouvert que possible. Ce conflit de tendances a été clairement exprimé par Lord G.
Hamilton, dans la phrase suivante : « Nous sommes tous libre-échangistes en tant que consommateurs et protectionnistes en tant que producteurs » (1).
L'Angleterre s'est placée, depuis soixante ans, au point de vue du consommateur. Cest le pays de la vie à bon marché. Va-t-elle abandonner cette politique et prendre parti pour lé producteur, dont, les intérêts doivent, au dire de M. Chamberlain, primer ceux du consommateur? Maintiendrait-elle la politique du « gros pain » contre celle du « petit pain », comme disent les libre-échangistes? Préférera-t-elle, comme Ty convie M. Chamberlain, payer un peu plus cher pour sa nourriture, mais assurer, comme il Taffirme, plus de travail et de salaires
(i) Ealing, 22 octobre 1903.
à ses ouvriers et plus de profits à son industrie?
11 serait prématuré de répondre à ces questions. Les protagonistes des deux politiques en présence ont déclaré maintes fois que le débat douanier devait être jugé en dehors et au-dessus des partis. En réalité, le libreéchange paraît être devenu la chose des libéraux et le protectionnisme celle des conservateurs. 11 serait dangereux aussi de déduire des conclusions trop catégoriques des récentes élections partielles. Elles ne se sont pas faites exclusivement sur le terrain économique. D'autres considérations y sont intervenues. 11 suffit de citer V Education Ad et Fenquête sur la guerre de l'Afrique du Sud.
Le débat qui agite actuellement l'Angleterre ne peut pas laisser les autres peuples indifférents. Tout changement dans la politique douanière d'une nation qui occupe une place aussi prépondérante que la Grande Bretagne dans
les transactions commerciales du monde (1),
(i) Bhie Book, p. loo :
Commerce dea principales nations du monde
Mportatiois Exportations
Totaui
Millions £ 2,099
Millions £ i,85o 1,898 2,292
Millions £
D'après le Staiesman's Ycar-book, 1902, le commerce spécial des pays suivants a été, en 1901 :
Importations Exportations
Totaux
Roytame-lliii
8o2,oi2,58o
Allemagne
lUU-Dnis
France
i6o,5i6,ooo
Belgiqoe
73,T28,ooo
D'après le même ouvrage, le commerce total (i) de l'Angleterre et de ses colonies, s'est élevé, en 1901, à :
Importations
Exportations
Totaux
Royaome-Uni Royaome-Uniet Colonies
(f} Y compris le numéraire, ainsi que l'or et l'argent.
ferait naturellement sentir son contre -coup dans les autres contrées.
11 semble donc qu'il ne soit pas dépourvu d'intérêt de connaître les arguments que les protectionnistes invoquent à Pappui de leurs propositions et de savoir quelles sont les réponses ou les objections que les libre-échangistes y opposent.
A un point de vue plus général, la bataille de doctrines qui se livre en Angleterre au début du xx^ siècle, est, en somme, une phase nouvelle de l'effort incessant que font les grands peuples modernes pour s'assurer la supériorité économique sur le marché du monde. A ce titre, une étude de ce passionnant conflit avait sa place indiquée dans ces Actualités, consacrées à tout ce qui peut avoir pour objet l'accroissement de la productivité sociale.
Nous n'avons nullement eu l'intention d'ajouter une nouvelle contribution à la thèse des protectionnistes ou à celle des libre-échangistes. C'eût été présomptueux et, en outre, inutile; car la littérature relative à ces questions
souffre plutôt de pléthore que d'anémie. Notre but a été tout autre. Nous nous sommes proposé de soumettre le débat à nos lecteurs, de manière à leur permettre d'en juger aussi bien que pourrait le faire un Anglais qui aurait eu le loisir d'en suivre les péripéties, et de lire, si pas tous, au moins une bonne partie des innombrables articles ou discours qui ont été écrits ou prononcés sur la matière.
Nous exposerons successivement le programme de M. Balfour, celui de M. Chamberlain, et enfin les critiques et les objections des libreéchangistes.