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CHAPITRE III

§ 55. La structure donne -t-elle naissance à la fonction, ou la fonction à la structure? Question conlroversée. En se servant du mot fonction dans sa signification la plus étendue, pour désigner la totalité des actions vitales, la question revient à ceci : La vie produit-elle l'organisation, ou l'organisation la vie?

H n'est pas aisé de répondre à cette question, puisque nous trouvons ordinairement l'organisation et la vie associées de telle sorte que l'une ne paraît pas possible sans l'autre, et qu'on les voit constamment grandir et décroître ensemble. A ceux qui disent que l'arrangement des substances orga^ niques en des formes particulières ne saurait être la cause première des changements vitaux qui doivent dépendre des propriétés de ces substances, on peut répondre qu'en l'absence d'arrangements de structure, les forces dégagées par les substances ne peuvent se diriger et se combiner de façon à assurer la correspondance entre les actions internes et les externes, qui constitue la vie. De plus, à ceux qui prétendent que l'activité vitale de cliaque germe au début de chaque organisme, est évidemment antérieure au développement de

ses Structures, on répondra que ce germe n'est pas absolument sans structure, mais qu'il se compose d'une masse de cellules contenant une cellule qui diffère des autres et donne le branle aux changements qui constituent le développement. Toutefois il y a un fait qui suppose que la fonction doit être considérée comme précédant la structure. Les plus pauvres rhizopodes où l'on ne distingue pas de parties, et qui pourtant se nourrissent, croissent et se meuvent, sont pour Huxley des exemples d'une vie qui subsiste sans organisation. Les changements continus de forme qui distinguent seuls ces animaux d'un morceau de matière inanimée, sont sans aucun doulc absolument irréguliers et sans direction. Mais ils servent, la part faite aux accidents, à la nutrition de l'animal, et ils supposent une dépense de force qui dépend de quelque façon d'une certaine consommation d'aliments. Par conséquent ils présentent, bien que de la façon la plus grossière, une accommodation vitale de relations internes et externes.

§ 56. La fonction peut se diviser en diverses espèces, à notre point de vue. Suivons-les dans l'ordre de leur simplicité.

Dans la fonction comprise, en son sens le plus étendu, se trouvent renfermées à la fois les distributions statiques et dynamiques de force qu'un organisme oppose aux forces que l'on fait agir sur lui. Dans un arbre, le cœur ligneux du tronc et des branches, et dans un animal, le squelette interne ou externe peut être considéré comme opposant une résistance passive à la pesanteur et au moment qui tend habituellement, ou par occasion, à déranger les relations nécessaires entre l'organisme et son milieu ; et, puisqu'ils résistent à ces forces uniquement par cohésion, on peut appeler leurs fonctions statiques. Par contre, les feuilles et les vaisseaux de la

séve dans un arbre, et les organes qui, chez Tanimal, font marcher la nutrition et la circulation, aussi bien que ceux qui engendrent et dirigent le mouvement musculaire, doivent être considérés comme remplissant des fonctions dyiiaiuiqiies. A un autre point de vue, on peut diviser la fonction en accumulation de force (latente dans la nourriture); dépense de forcé (latente dans les tissus et certaines substances qu'ils absorbent) et la transmission de force (latente dans Taliment préparé ou dans le sang) des parties qui accumulent aux parties qui dépensent. Dans les plantes, nous ne voyons guère que les premières ; la dépense est inappréciable, et la transmission nécessaire seulement pour faciliter Tâccumulation. Chez les animaux, la fonction A'accumitlation comprend les opérations par lesquelles les matériaux contenant de la force latente sont ingérés, digérés et séparés d'autres matériaux; la fonction de transmission comprend les opérations par lesquelles ces matériaux et ceux qui sont nécessaires pour dégager les forces qu'elles contiennent, sont charriés dans tout l'organisme; enfin la fonction de dépense comprend les opérations par lesquelles les forces sont déga- ; gées des matériaux et transformées en mouvements convenablement coordonnés. Chacune de ces trois divisions générales comprend plusieurs divisions plus spéciales. On peut diviser Taccumulation de force en alimentation et aération; la première de ces subdivisions peut encore se diviser en divers actes accomplis depuis la préhension de l'aliment jusqu'au moment où une partie de la matière ingérée se transforme en sang. Par transmission de force il faut entendre ce que nous appelons circulation y du moment que l'on étend le sens du mot circulation pour lui faire embrasser les charges ^u système vasculaire sanguin et du lymphatique. Sous le Wre de dépense de force rentrent les actions nerveuses et

musculaires qui la représentent presque tout entière, bien que non d'une façon absolue. Enfin il y a les fonctions subsidiaires, qui ne rentrent, à proprement parler, dans aucune de ces fonctions générales, mais qui leur viennent en aide en écartant les obstacles qui s'y opposeraient : ce sont celles d'excrétion et d'exhalation, qui rejettent les produits de décomposition. De plus, si Ton ne tient pas compte du but des fonctions et qu'on ne les considère qu'au point de vue analytique, on les regardera dans leur signification la plus générale, comme les corrélatifs des tissus, et l'on aura à étudier les actions du tissu épidermique, du tissu cartilagineux, du tissu élastique, du tissu conjonctif, du tissu osseux, du tissu musculaire, du tissu nerveux. Ajoutons encore que la physiologie, dans ses interprétations concrètes, reconnaît des fonctions spéciales comme buts d'organes spéciaux, les dents comme ayant la charge de la mastication; le cœur comme un appareil de propulsion pour le sang; telle glande comme disposée pour produire telle sécrétion, et telle autre pour en produire une autre; chaque muscle comme agent d'un mouvement particulier; chaque nerf comme le véhicule d'une sensation spéciale ou d'une impulsion motrice spéciale.

Ne traitant de la biologie que dans ses grandes lignes, nous n'avons évidemment pas à nous occuper des fonctions spéciales, excepté dans la mesure où elles servent d'exemple ou de restriction aux générales.

§ 57. La première induction que nous devons poser est bien connue et assez évidente : c'est que la complexité de la fonction est corrélative de la complexité de la structure. Notons brièvement les principaux faits de cette induction.

Lorsqu'il n'existe pas de différence de structure, il n'y a

pas de différence de fonction. Un de ces rhizopodes dont nous avons parlé comme ayant vie sans organisation, servira d'exemple. Du côté externe de cet animal, qui n'a pas même une membrane limitante, s'avancent de nombreux processus filiformes. Chacun de ces processus, de quelque point de la surface qu'il naisse, peut se contracter de nouveau et disparaître; ou il peut toucher quelque fragment d'ahment qu'il lire avec lui dans la masse générale, quand il se contracte : il sert donc à la fois de main et de bouche. Ou bien il peut venir en contact avec quelque processus congénère à quelque dislance des corps et s'y souder ; ou bien s'attacher à un objet fixe voisin et aider par sa contraction à tirer le corps dans une position nouvelle. Bref, ce petit fragment dépourvu déstructure, d'une gelée animée, est en même temps estomac, peau, bouche, membres, et sans doute aussi poumon. Dans les organismes où il y a une distribution fixe de parlies, il y a en même temps une distribution fixe d'actions. Chez les plantes, nous voyons que lorsqu'au lieu d*un tissu uniforme comme celui des algues, servant partout à l'assimilation de la même manière, il existe, comme dans les exogènes, une racine, une tige et des feuilles; il se produit aussi des opérations dissemblables, qui leur correspondent. C'est d'une façon bien plus frappante que la variété de fonction se montre chez les animaux quand la masse primitivement homogène se trouve remplacée par des organes hétérogènes ; puisque c'est à la fois isolément et par leurs actions combinées que les parties modifiées donnent naissance à des changements modifiés. Jusqu'aux types organiques supérieurs, celte dépendance demeure manifeste, et on peut reconnaître, non-seulement de la façon la plus générale, mais aussi de la feçon la plus spéciale, que chez les animaux qui ont un groupe de fonctions développé avec une hétérogénéité plus qu'or-

dinaire, il existe un appareil d'une hétérogénéité correspondante qui leur est consacré. C'est ainsi que chez les oiseaux qui ont des facultés locomotrices plus variées que les mammifères, les membres sont plus profondément différenciés, et que les mammifères, qui parviennent à des accommodations plus nombreuses et mieux appropriées des relations internes avec les externes, que ne font les oiseaux, ont le système nerveux plus compliqué.

« § 58. C'est une généralisation presque aussi évidente

que la précédente que les fonctions, comme les structures, se forment par des différenciations successives. De même qu'un organe est d'abord un rudiment indéfini, n'ayant rien de commun avec la forme qu'il doit revêtir à la fin, si ce n'est quelques caractères très-généraux, de même une fonction commence comme une espèce d'action qui ne ressemble à l'espèce d'action qu'elle deviendra plus tard que d'une manière vague. Et, dans le développement des fonctions comme dans celui des structures, le trait principal qui se manifeste de bonne heure est suivi de traits d'importance toujours moindre. Il en est de même dans toute la série descendante des organismes et dans toutes les périodes de chaque organisme. Voyons les faits, en bornant notre attention aux animaux où le développement fonctionnel se montre mieux que dans les végétaux.

La première différenciation qui s'établit sépare les deux fonctions radicalement opposées que nous avons nommées ci-dessus, l'accumulation et là dépense de force. Laissons les protozoaires', parmi lesquels pourtant les tribus qui présentent des distributions fixes de parties nous offrent les mêmes résultais, et commençons par les célenlérés, où les tissus définis se montrent pour la première fois; nous obser-

vons que la seule dislincdon fonctionnelle marquée se présente entre l'endoderme, qui absorbe la nourriture, et Fectoderme, qui, par ses propres contractions et celles des tenta« cules qu'il porte, produit le mouvement. Nous pouvons reconnaître que les fonctions d'accumulation et de dépense se trouvent très-incomplétement distinguées, sans cesser d'admettre que c'est la première spécialisation qui se montre. Ces deux fonctions de la plus grande généralité et de l'opposition la plus radicale, sont chez les polyzoaires bien plus clairement distinguées l'une de l'autre, en même temps que chacune se divise en deux fonctions subordonnées. L'endoderme et Fectoderme ne sont plus simplement les parois d'un même sac simple où la nourriture est attirée; mais l'endoderme forme un véritable canal alimentaire séparé de l'ecloderme par une cavité périviscérale, qui contient les matières nutrilives extraites de la nourriture. Gela veut dire que la fonction d'accumuler de la force est exercée par une partie nettement séparée de la partie principalement occupée à dépenser de la force : l'espace qui les sépare, plein de matière nutritive, effectuant d'une façon mal définie la transmission de force qui, à un degré plus élevé de révolution, devient une troisième fonction principale. En attendant, l'endoderme n'accomplit plus la fonction accumulative de la même façon dans toute son étendue; mais dans ses différentes portions l'œsosophage, l'estomac et l'intestin remplissent des parties différentes de cette fonction. Au lieu d'une contractilité uniformément diffusée dans l'ectoderme, il s'y est formé des parties qui ont la charge de se contracter (muscles), et d'autres qui ont celle de les faire contracter (nerfs et ganglions). A mesure que nous remontons, la transmission de forces, qui jusqu'ici ne s'est encore effectuée que comme un effet secondaire, se trouve pourvue d'un organe spécial. Chez les mollusques

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ascidiens, la circulation est produite par un tube musculaire ouvert aux deujt bouts, qui, par une contraction propagée dans toute sa longueur, envoie à l'un des bouts le fluide nutritif accumulé dans l'autre, et, après avoir poussé le liquide pendant quelque temps dans cette direction, retourne son mouvement et le pousse en sens inverse. Par ces moyens, ce cœur rudimentaire engendre des courants alternants dans la substance nutritive, brute et diluée, qui occupe la cavité périviscérale. Nous n'avons pas à décrire de quelle manière la fonction de transmission de force, si vaguement indiquée chez ces animaux inférieurs, en vient plus tard à constituer la charge nettement définie d'un appareil compliqué composé de parties, dont chacune a en propre à remplir une partie de la charge générale. Il est assez évident que cette fonction générale se sépare des autres par une démarcation plus nette, en même temps qu'elle-même se divise en fonctions subordonnées.

Dans un embryon en voie de développement, les fonctions ou, pour parler plus strictement, les structures qui doivent les remplir se forment d'après le même ordre général. 11 apparaît de très-bonne heure une distinction primaire semblable entre l'endoderme et l'ectoderme, la partie qui a pour charge d'accumuler la force et la partie aux dépens de laquelle croissent les organes qui sont les grands dépensiers de force. Entre ces deux parties va devenir visible le rudiment du système qui doit remplir la charge intermédiaire de transporter la force. De ces trois fonctions générales, celle d'accumulation s'exerce dès le début : l'endoderme, même encore incomplètement différencié de l'ectoderme, absorbe les substances nutritives contenues dans le jaune sous-jacent. La transmission de force se fait aussi dans une certaine étendue par le système vasculaire rudimentaire,

aussitôt que sa cavité centrale et les vaisseaux qui s'y attachent sent ébauchés. Mais la dépense de force (chez les animaux supérieurs au moins) ne s'exerce pas d'une manière appréciable par les structures ectodermiques qui sont plus tard principalement consacrées à ce service. Il n'existe rien à quoi Taction de ces parties pourrait s'appliquer. 11 en est de même des principales subdivisions de ces fonctions fondamentales. Si nous considérons celles dont s'acquitte l'ectoderme, en puissance sinon en acte, nous reconnaissons que la distinction établie en premier lieu sépare roffîce de transformer d'autres forces en mouvement mécanique de roffîce de mettre en liberté la force ainsi transformée, au sein de la partie même, aux dépens de laquelle le tissu musculaire se développera : voilà bien marqué le rudiment du système nerveux. Les différences qui indiquent les structures qui ont à partager entre elles lacharçe générale de dépenser la force, ne tardent pas à être suivis de changements qui présagent de nouvelles spécialisations de ce devoir général. Dès que le système nerveux commence à se former, on voit naître le contraste entre la masse cérébrale et le cordon spinal, qui répond en somme à la division des actions nerveuses en directrices et executives; en même temps l'apparition des lames vertébrales présage la séparation du système osseux d'avec le système musculaire, auquel il fournira une résistance, quand celui-ci, en engendrant du mouvement, le soumettra à ses efforts. En même temps, il s'est fait dans les fondions d'accumulation et de transmission de force de semblables spécialisations actuelles et potentielles. Dans toutes les phases subséquentes la méthode est essentiellement la même.

Ce progrès, qui va d'actions générales, indéfinies, simples, à des actions spéciales, définies, compliquées, a reçu

de Milne Edwards un nom fort bien appliqué, il l'appelle division phy$iologiq%ve du travail. Il n'est peut-être pas de métaphore qui exprime mieux la nature de ce progrès allant de l'activité vitale, dans ses formes les plus basses, à l'activité vitale dans ses formes les plus élevées. Il n'y a probablement pas de meilleur moyen d'arriver à une conception du développement des fonctions dans les organismes que d'étudier le développement des fonctions dans les sociétés/ Nous y voyons, en premier lieu, se faire une distinction entre la classe gouvernante et la classe gouvernée ; puis, en .même temps que danslaclasse gouvernante se forment les services différents qu'onappelle civil, militaire et ecclésiastique, il se produit daps la classe gouvernée des différences essentiellement industrielles comme celles qui séparent les agTiculteurs des artisans; puis, encore, il se fait dans ces divisions une multiplication continuelle d'occupations spécialisées et de fractions spécialisées dans chaque occupation.

§ 59. — Pour bien comprendre ce changement de l'ho- .mogénéité à l'hétérogénéité de fonction, qui accompagne le changement de l'homogénéité à l'hétérogénéité de structure, il est nécessaire de l'étudier au point de vue opposé. Seule, la proposition précédente donne une idée à la fois insuffisante et erronée. Les divisions et les subdivisions de fonction, devenant définies à mesure qu'elles se multiplient, ne conduisent pas à une indépendance de fonctions de plus en plus complète ; comme cela arriverait s'il ne se passait rien de plus que ce que nous avons décrit. En même temps que d'un •côté elles se séparent les unes des autres, d'un autre côté elles* se combinent les unes avec les autres. En même lemps qu'elles se difierencient, elles s'intègrent aussi. Quelques exemples vont nous le faire voir.

Chez les animaux qui ne montrent guère plus que la différenciation primaire de fonctions, Tactivilé de la partie qui absorbe la nourriture et accumule de la force n'est pas immédiatement reliée à l'activité de la partie qui, en produisant du mouvement, dépense de la force. Toutefois, chez les animaux supérieurs, l'accomplissement des fonctions alimentaires dépend de l'accomplissement des diverses fonctions musculaires et nerveuses. La mastication et la déglutition sont des actes nervo-musculaires ; les contractions rhylhmiques de l'estomac et les mouvements vermiculaires de l'intestin qui sont de même ordre, sont le résultat de la stimulation de certaines tuniques musculaires par les fibres nerveuses qui s'y distribuent; la sécrétion de divers fluides digestifs par leurs glandes respectives est due à l'excitation nerveuse de ces glandes; et la digestion, outre qu'elle a besoin de ces secours spéciaux, ne se fait pas à moins d'une décharge continue de force par les grands centres nerveux. En outre, la fonction de transporter la matière nutritive ou la force latente d'un point à un autre, bien qu'au début elle ne se rattache pas étroitement à d'autres fonctions, finit par s'y relier. Le court tube contractile qui pousse d'avant en arrière le sang grossier dilué que contient la cavité périviscérale des mollusques inférieurs, n'est pas beaucoup plus compliqué que les autres organes de l'animal, tant au point de vue de la structure qu'à celui de la fonction. Mais quand on remonte chez les mollusquefs supérieurs, dans lesquels ce tube simple est remplacé par un sysième de tubes ramifiés qui distribuent leur contenu , par leurs bouts ouverts dans les tissus, et qu'on arrive à ces types avancés d'animaux qui ont un système artériel et veineux clos, envoyant des rameaux ténus dans tous les recoins de chaque organe, on trouve que l'appareil vasculaire,

en même temps que sa structure s'est entremêlée avec toutes les parties du corps, est devenu incapable de remplir sa fonction sans le secours de fonctions tout à fait distinctes de la sienne. Le cœur est maintenant une pompe compliquée, mise en jeu par des muscles puissants, excités euxmêmes par un système nerveux local; le système nerveux général aussi contribue à régler les contractions, tant du cœur que des artères. La fonction de la circulation est encore sous la dépendance de l'exercice régulier de la fonction respiratoire : si l'aération du sang est empêchée, l'activité vasculaire s'abaisse ; et l'arrêt de l'une amène bientôt l'arrêt de l'autre. De même pour les charges du système musculaire. Les animaux d'organisation inférieure, chez lesquels la dififérencialion et l'intégration des actions vitales n'ont pas été -portées bien loin, continuent à se mouvoir çà et là pendant longtemps après qu'on les a privés de leurs viscères, c'est-à-dire des organes par lesquels la force est accumulée et transportée. Mais les animaux d'une organisation supérieure sont instantanément frappés de mort par l'ablation de ces organes, et même par une lésion de leur moindre partie : les mouvements d'un chien s'arrêtent brusquement quand on coupe l'un des principaux canaux qui servent au transport des matériaux, d'où le mouvement se dégage. Ainsi donc, chez les animaux d'un développement supérieur, en même temps que la distinction des fonctions est très-marquée, la combinaison des fonctions est trèsintime. A chaque instant l'aération du sang suppose que certains muscles respiratoires ont été misa l'état de contraction par certains nerfs, et que le cœur est régulièrement occupé à pousser le sang vers le théâtre de l'aération. A chaque instant la digestion a besoin pour continuer du concours du sang aéré, et d'un courant de force nerveuse dans

les organes digestifs. Pour que le cœur puisse agir, il faut qu'il soit à tout moment excité par des décharges de certains ganglions; et les décharges de ces ganglions ne sont possibles que parce qu'à tout moment ils reçoivent un arrivage du sang que le cœur pousse de ce côlé.

Il n'est pas facile de trouver une expression adéquate pour cette double redistribution de fonctions. Il n'est pas aisé de comprendre une transformation en vertu de laquelle les fonctions se séparent les unes des autres en un sens, et se combinent entre elles dans un autre sens, ou pour mieux dire s'introduisent dans les interstices les unes des autres. Toutefois, dans ce cas, comme plus haut, une analogie tirée de l'organisation sociale vient à notre secours. Si nous remarquons comment la division croissante du travail dans les sociétés s'accompagne d'une coopération plus étroite, et comment les opérations des diverses actions sociales tout en devenant à un point de vue plus distinctes, se ramifient à un autre point de vue de plus en plus les unes dans les autres, nous comprendrons mieux la coopération physiologique croissante qui accompagne la division croissante du travail physiologique. Remarquons par exemple que lorsque les divisions et les classes de la société sont devenues différentes par leurs diverses occupations, l'accomplissement de leurs diverses occupations est devenu dépendant de l'activité régulière de cette vaste organisation qui rassemble et distribue les approvisionnements. Durant les premières périodes du développement social, chaque petit groupe de gens, et souvent chaque flamille, se fournissait de tout ce qui lui était nécessaire sans recourir aux autres; mais aujourd'hui, pour chaque objet de nécessité, et pour chaque superfluité, il y a un corps combiné de distributeurs de gros et de détail qui met les ramifications de ses conduits d'ap-

provisionnement à la portée de tout le monde. Tandis que chaque citoyen poursuit une affaire qui ne tend pas immédiatement à la satisfaction de ses besoins personnels, il la trouve dans un système général d'affaires qui rassemble des marchandises en tous lieux pour lui et ses semblables, système d'affaires qui ne pourrait cesser ses opérations, ne fûtce que quelques jours, sans mettre fin à la fonction propre qu'il remplit et à celles de.la plupart des autres. Considérez, en outre, combien chacune de ces fonctions différenciées se trouve partout pénétrée par certaines autres fonctions différenciées. Les négociants importateurs, les manufacturiers, les distributeurs de gros, comme les banquiers et les hommes de loi, emploient des commis. Ces commis constituent une classe spécialisée dispersée dans les autres classes, et dont la fonction s'entremêle dans les diverses fonctions de ces autres classes. Pareillement les ouvriers de commerce, bien qu'en un certain sens ils aient une occupation séparée, ont en un autre sens une occupation qui fait partie de chacune des nombreuses occupations auxquelles elle sert d'aide. De même que dans la division sociologique du travail, de même aussi pour la division physiologique du travail que nous avons exposée. De même que dans une société avancée, en même temps que les systèmes de fonctions administratives, ecclésiastiques, médicales, judiciaires, manufacturières et commerciales sont devenues distinctes, elles ne laissent pas de mêler leurs opérations dans chaque localité; de même, dans un organisme développé, nous voyons qu'en même temps que les fonctions générales de circulation, de sécrétion, d'absorption, d'excrétion, de contraction, d'excitation, etc., se sont différenciées, néanmoins grâca aux ramifications de leurs appareils respectifs, elles se trouvent combinées entre elles dans chaque organe.

§ 60. Ordinairement, la division physiologique du travail n'est pas portée au point de détruire la communauté physiologique primitive du travail. Comme dans les sociétés l'adaptation de classes spéciales à des'services spéciaux ne les rend pas complètement incapables d'axîcomplir les devoirs les uns^ des autres, en une occasion imprévue; de même aussi, dans les organismes, des tissus et dos structures qui sont devenus propres aux offices particuliers dont ils ont à s'acquitter ordinairement, sont souvent susceptibles de remplir 'd'autres offices. M. Carpenter a fait voir que « dans des cas où les différentes fonctions se trouvent très-spécialisées, la structure générale conserve plus ou moins la communauté primitive de fonction qui ordinairement la caractérise. » Quelques exemples feront mieux comprendre cette généralisation.

Les racines et les feuilles des piaules sont très-profondément différenciées par leurs fonctions : les racines absorbent l'eau et les substances minérales; les feuilles absorbent l'acide carbonique et le décomposent. Néanmoins, les feuilles conservent un pouvoir considérable d'absorber de l'eau ; et chez les plantes appelées épiphylcs, l'absorption d'eau se fait tout entière par les feuilles et les tiges. Réciproquement, les parties souterraines peuvent remplir en partie les fonctions de feuilles : le tubercule d'une pomme de terre exposé à l'air développe de la chlorophylle à sa surface, et, dans d'autres cas, la racine proprement dite fait la même chose. Dans les îiîbres, les troncs qui ont en grande partie cessé de produire des bourgeons, recommencent à en produire dès que les branches ont été coupées; et dans ce cas les racines, bien qu'elles ne produisent pas d'ordinaire des organes feuillus, poussent des drageons en grand nombre. On trouve bien plus d'exemples de cette substitution de fonction chez les animaux. ^ partir de l'hydre qui peut vivre, qui continue à vivre, quand

les fonctions de la peau et de l'estomac ont été interverties, ce qu'on obtient en retournant l'animal en sorte que le dedans soit dehors, nous rencontrons à tous les degrés, même jusqu'atix animaux les plus élevés, la preuve que ies organes d'absorption et d'excrétion peuvent se suppléer les uns les autres en paitie. Chez les animaux les plus complètement organisés, l'absorption des aliments s'effectue exclusivement jpar une membrane interne ; mais la membrane externe n'est pas contplétement dépourvue du pouvoir d'absorber de la matière nutritive. Quand la nourriture ne peut être avalée, on peut prolonger la vie en plongeant le corps dans des liquides nutritifs. L'excrétion d^ l'acide carbonique et l'absorption d'oxygène s'accomplissent principalement dans les poumons, chez les animaux qui ont des poumons; mais il reste chez ces animaux une certaine quantité, de respiration cutanée, et chez les batraciens à peau lisse, la grenouille par exemple, cette respiration culanée est considérable. De plus, lorsque les reins ne remplissent pas leur fonction, une notable quantité d'urée est rejetée par la pei:spiration. Les fonctions supérieures nous présentent d'autres cas. Les membres qui chez les vertébrés inférieurs sont presque absolument des organes de locomotion, sont divisés chez l'homme par des fonctions spéciales en organes de locomotion et organes de préhension. Néanmoins les bras et les jambes remplissent quand cela est nécessaire, dans une certaine mesure, chacun Toffice de l'autre. Ce n'est pas seulement clans l'enfance et la vieillesse que les bras servent à soutenir le corps, mais quand il s'agit de se hisser, par exemple, dans les ascensions de montagnes, des hommes dans toute la vigueur de l'âge y ont recours. Ce qui prouve que les membres inférieurs sont trèscapables de remplir l'office des bras, c'est l'adresse de préhension que parviennent à acquérir les individus qui n'ont plus

de bras. Dans les perceptions nous rencontrons encore des exemples de substitution partielle. Le sourd du docteur Kitto disait que des vibrations extrêmement sensibles se propageaient dans tout son corps; il avait par ce moyen la faculté de percevoir grâce à ces sensations générales, les secousses qui avaient lieu dans le voisinage, dont nous sommes habituellement informés par l'oreille. Les aveugles font faire à leur ouïe une partie de l'office de la vision. Au lieu de reconnaître la position et le volume des objets du voisinage par la réflexion de la lumière à leur surface, ils le font d'une façon grossière par la réflexion du son.

Nous voyons, comme nous pouvions nous y attendre, que celte feiculté de remplir des fonctions plus générales grandit dans la proportion où les parties sont peu . adoptées à leurs fonctions spéciales. Dans l'hydre, où la transposition de fonctions est possible, la différenciation histologique qui a été établie, est extrêmement légère, ou même inappréciable. Les parties de plantes qui montrent une faculté si considérable de remplir les fonctions d'autres parties n'en sont pas très-dissemblables par les détails de leur structure. Les tissus qui, chez les animaux, sont jusqu'à un certain point susceptibles de se remplacer, sont des tissus où la composition cellulaire primitive est encore manifeste. Mais nous ne trouvons pas de preuve que les tissus musculaires, nerveux ou osseux sont capables à quelque degré que ce soit de remplir les fonctions qu'accomplissent les tissus moins différen-^ ciés. Nous n'avons non plus aucune preuve qu'un nerf puisse remplir partiellement l'office d'un muscle, ou un muscle celui d'un nerf. Nous devons donc dire que l'aptitude à reprendre la communauté primitive de fonction varie dans un rapport inverse avec la spécialisation de fonction, et qu'elle disparaît quand la spécialisation devient grande.

â02 LES INDUCTIONS DE LA BIOLOGIE.

§ 61. On peut donner àTappui des conclusions que nous venons d'obtenir à posteriori quelques arguments qui se rapprochent d'une preuve à priori. Il faut les prendre pour ce qu'ils valent.

On pourrait dire que dans l'hypothèse de l'évolution, la vie vient nécessairement avant l'organisation. Dans cette hypothèse, la matière organique sous un état d'agrégation homogène, doit paraître avant la matière organique sous un état d'agrégation hétérogène. Mais puisque le passage d'un état où il n'y a pas de structure à un état de structure est luimême une opération vitale, il en résulte que l'activité vitale doit avoir existé ajors qu'il n'y avait pas encore de structure ; la structure ne pourrait se produire autrement. La priorité de la fonction sur la structure paraît aussi impliquée dans la définition de la vie. Si la vie consiste en des actions internes ajustées de sorte qu'elles contre-balancent des actions externes : si les actions sont la substance de la vie, leur ajustement en étant la forme ^ ne pouvons -nous pas dire que les actions à former doivent venir avant ce qui les forme, que les changements continus qui sont le fond de la fonction doivent venir avant la structure qui donne une forme à la fonction? Ou bien encore, puisque dans toutes les périodes de la vie, jusqu'à la plus élevée, tout progrès est la réalisation d'un meilleur ajustement des actions internes aux externes , puisque la nouvelle complexité de structure qui l'accompagne n'est qu'un moyen de rendre possible ce meilleur ajustement, il s'ensuit que la fonction est depuis le commencement jusqu'à la fin la cause déterminante de la structure. Non-seulement il en est ainsi rigoureusement quand la modification de structuie naît par réaction d'une modification de la fonction; mais il en est ainsi quand une modification de structure, produite d'autre manière, met en

jeu d'une manière sensible une modification de fonction. En effet, ce n'est que lorsqu'une modification dite spontanée de structure sert à quelque action avantageuse, qu'elle s'établit d'une manière permanente : si c'est une modification de structure survenue pour faciliter les actions vitales, la sélection naturelle la conserve et l'accroît; si non, elle disparaît.'

La relation que nous avons notée entre l'hétérogénéité de structure et l'hétérogénéité de fonction, relation que l'expérience a rçndue si familière, qu'il semble qu'il ne vaut guère la peine de la spécifier, cette relation est évidemment nécessaire. Il résulte du principe général que la proportion où un agrégat est hétérogène est aussi celle de l'hétérogénéité qu'il produira dans une force incidente {Premiers principes, § 156). La force que la décomposition met en liberté incessamment dans l'organisme, est ici la force incidente; les fonctions sont les formes diversement modifiées, produites dans ses divisions par les organes qu'elles traversent; et plus les organes sont multiformes, plus multiformes aussi doivent être les différenciations de la force qui les traverse.

Il résulte évidemment de ce qui précède que si la structure progresse de l'homogène, de l'indéfini, de l'incohérent,vers l'hétérogène, le défini, le cohérent, il doit en être de même de la fonction. Si le nombre des différentes parties d'un agrégat doit déterminer le nombre des différenciations produites dans les forces qui les traversent, si la distinction de ses parties les unes d'avec les autres, doit impliquer la distinction dans leurs réactions, et par conséquent la dislinction entre les divisions de la force différenciée, il ne saurait manquer d'y avoir un parallélisme complet entre le développement de structure et le développement de fonction. Si la structure progresse du simple et du général vers le complexe et le spécial, il doit en être de même de la fonction.

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