CHAPITRE IV
§ 62. Dans tout le règne végétal, les opérations d'usure et de - réparation sont relativement insignifiantes. Quoique les plantes, surtout certaines parties des plantes, dégagent de Tacide carbonique en l'absence de la lumière et sous des conditions particulières, si l'on veut voir dans cet acide un signe de l'usure des tissus, il n'en indique qu'un îaible degré. Sans doute, s'il y a une usure peu considérable, il ne saurait y avoir qu'une faible réparation, j'entends cette réparation interstitielle qui restaure l'intégrité des parties usées par lactivité fonctionnelle. On ne trouve pas plus marquée chez les végétaux, si l'on l'y trouve, cette autre espèce de réparation qui consiste dans la restauration d'organes perdus ou lésés. Les feuilles arrachées et les rameaux raccourcis par l'émondeur ne reproduisent pas leurs parties manquantes; et bien que lorsqu'une branche d'arbre est coupée près du tronc, la place qu'elle laisse soit recouverte au bout de quelques années, ce n'est pas l'effet d'une action réparatrice de la surface blessée, mais celui d'une croissance latérale de l'écorce du voisinage. C'est pourquoi, sans dire que l'usure et la réparation n'ont pas lieu dans les plantes, nous
pouvons les négliger comme des actes physiologiques sans importance.
Il y â peu de signes d'usure dans ces ordres inférieurs d'animaux qui, par leur inactivité comparative, se montrent le moins éloignés de la vie végétale. Les actinies gardées dans un aquarium ne diminuent pas sensiblement par l'effet d'une longue abstinence. Les poissons mêmes, quoique bien plus actifs que la plupart des animaux aquatiques, ne semblent subir qu'une faible perte de substance quand on les garde sans manger pendant un long espace de temps. Les reptiles, dont la température ne s'élève guère, et qui, pour la plupart, passent leur vie dans un état de torpeur, ne souffrent qu'une faible diminution de masse par l'usure. Toutefois quand nous nous tournons vers ces ordres supérieurs, où les animaux sont actifs et à sang chajid, nous voyons que l'usure est rapide : qu'elle produit, quand elle ne rencontre aucun obstacle, une décroissance notable de volume et de poids, qui à la fin aboutit à la mort. Non-seulement nous observons que l'usure n'est pas considérable chez les animaux qui ne produisent qu'une faible quantité de mouvement sensible, et qu'elle devient apparente chez les créatures qui produisent beaucoup de mouvement sensible et insensible ; mais nous trouvons qu'il y a le plus d'usure quand il y a la plus grande production de mouvement. Ce résultat est clairement prouvé par les animaux hibernants. « Yalentin a trouvé que la marmotte, à l'état de veille, excrète environ 75 fois plus d'acide carbonique et inhale 41 fois plus d'oxygène que le même animal à l'état le plus complet d'hibernation. Les degrés entre la veille et l'hibernation profonde présentent des chiffres intermédiaires. Un hérisson à l'état de veille dégageait 20,5 fois plus d'acide carbonique et absorbait 18,4 fois plus d'oxygène qu'à l'état d'hibernation. » Si nous prenons
ces quantités d'oxygène absorbé et d'acide carbonique excrété, comme les signes aproximalifs de quantités relatives de substance organique consommée, nous voyons qu'il existe un contraste frappant entre l'usure qui accompagne l'état ordinaire d'activité et celle qui accompagne le repos complet et la réduction de la température. Cette différence se révèle encore plus nettement dans le lait que la perte journalière moyenne, produite par l'inanition chez les lapins et les cochons d'Inde, est à celle résultant de l'hibernation dans la proportion de 18,3 à 1. Chez l'homme et les animaux domestiques, la relation entre le degré d'usure et la somme de force dépensée, bien qu'on ne puisse la révoquer en doute, est moins exactement démontrable; puisque l'usure ne cesse jamais de rencontrer des obstacles dans la réparation. Toutefois nous trouvons dans la vie languissante de certains malades, qui prennent à peine quelque nourriture, mais qui restent tranquilles et se tiennent chaudement, un exemple de l'étendue de la diminution de l'usure, à mesure que la dépense de force diminue.
Outre le rapport entre l'usure de l'organisme dans son ensemble et la production de mouvement sensible et insensible par l'organisme dans son ensemble, il y a une connexion qu'on peut découvrir entre l'usure des parties spéciales et l'activité de ces mêmes parties en particulier.- Des expériences ont montré qu'un « pigeon privé de nourriture consume chaque jour environ AO fois plus de substance musculaire que la marmotte à l'état de torpeur, et seulement H fois autant de graisse, 33 fois plus de canal alimentaire, 48,3 fois plus de foie, 15 fois plus de poumon, 5 fois plus de peau. » Cela veut dire que, chez les animaux hibernants, les parties qui se consument le plus lentement, sont les organes en repos à peu près complet, et celles qui le sont le
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plus 3ont des dépôts hydrocarbonés qui servent de réservoir de force; chez le pigeon, au contraire, qui ne reçoit aucune nourriture, mais qui est éveillé et actif, la plus grande perte se fait aux dépens des organes moteurs. La relation entre l'activité spéciale et l'usure spéciale se manifeste encore dans l'expérience journalière de tout le monde : non pas, il est vrai, dans la décroissance mesurable de .parties actives quant au poids ou au volume, que nous n'avons aucun moyen de constater, mais par la diminution de l'aptitude de ces parties à remplir leurs fonctions. Ce sont choses bieïi connues que les jambes qui ont marche plusieurs heures ou les bras qui ont longtemps manié l'aviron, perdent la faculté d'agir, que les yeux s'affaiblissent par une lecture ou en suivant la main qui écrit, sans se reposer, que l'attention concentrée sans intervalle de repos; accable le cerveau au point de le rendre incapable de penser. Quoique nous n'ayons aucune preuve directe de ces rapports de cause à effet, on ne risque rien de conclure que les muscles surmenés jusqu'à ce qu'ils deviennent douloureux ou raides, et les nerfs des sens arrivés à la lassitude ou à l'insensibilité, sont des organes usés par l'action jusqu'à se trouver réduits à l'impuissance de remplir leur fonction.
La réparation est partout et toujours à l'œuvre pour combler les perles causées par l'usure. Bien que les deux opérations varient dans leur proportion relative, elles ne laissent pas de marcher constamment. Si pendant qu'un animal est à l'état actif, pendant la veille, l'usure excède la réparation, pourtant la réparation marche; et si pendant le sommeil, la réparation est en excès sur l'usure, pourtant il y a une certaine usure rendue nécessaire par l'exercice de certaines fonctions qui ne s'interrompent jamais. Les organes de ces fonctions qui ne s'interrompent jamais, nous offrent,
sans doute, la preuve la plus concluante de la simultanéité de la réparation et de l'usure. La nuit comme le jour le cœur n'arrête jamais ses battements ; et par suite la perte de substance que ses contractions subissent de moment en moment, doit être compensée de moment en moment. Le jour comme la nuit les poumons se dilatent et s'affaissent, et les muscles qui concourent à ces mouvements doivent se maintenir en un état d'intégrité, par une réparation qui côtoie l'usure, ou qui tour à tour la dépasse ou se laisse dépasser d'une trèsfaible quantité.
L'examen des faits nous montre, comme nous pouvions nous y attendre, que la réparation est le plus rapide quand l'activité est le plus réduite. En supposant que les organes qui absorbent et mettent en circulation la substance nutritive sont dans un état convenable, la restauration de l'intégrité de l'organîsme, après la désintégration consécutive à la dépense de force, est proportionnée à la diminution survenue dans la dépense de force. C'est ainsi que nous savons tous que, chez les personnes en bonne santé, c'est après un profond sommeil, après une cessation complète de mouvement que la vigueur reparaît avec le plus d'intensité. Nous savons qu'une nuit durant laquelle le repos du corps et de l'esprit a été moins complet, ne se trouve pas d'ordinaire suivie de ce débordement spontané de force, signe d'un haut degré de puissance dans toute l'étendue de l'organisme. Nous savons, en outre, qu'en restant longtemps couché, même à l'état de veille (pourvu que la veille ne soit pas le résultat d'un désordre morbide), on restaure la force dans une certaine mesure; mais le résultat est moindre que celui qui aurait suivi l'inactivité plus grande du sommeil. Nous savons, aussi, que lorsque nous sommes épuisés par le travail, si nous restons assis, une partie de la force perdue nous revient. Nous n'i-
^^norons pas qu'après Texercice violent de la course, nous n'avons qu'à passer à un exercice moins violent, celui de la marche, pour voir disparaître peu à peu la prostration que la course avait produit. Ces exemples prouvent d'une manière décisive que la reconstruction de l'organisme ne cesse de réparer la démolition que l'action y produit à tout moment, et que l'effet de la reconstruction devient manifeste dans la mesure où la démolition est moins rapide. Chaque aliment digéré fournit en quelques heures par voie d'absorption à la masse de substance nutritive qui circule dans le corps, un apport nouveau des composés organiques nécessaires; et du sang qui s'enrichit de la sorte de temps en temps, les organes qu'il traverse enlèvent sans cesse des matériaux pour remplacer les matériaux usés dans l'exercice de la fonction. Durant l'activité, la rédintégration se laisse distancer par la désintégration; jusqu'à ce qu'en conséquence, il survienne un élat général de langueur des fonctions, aboutissant à la longue à un repos qui' permet à la rédintégration de l'emporter sur la désintégration et de ramener les parties à leur état primitif d'intégrité. Ici, comme partout où il y a des actions antagonistes, nous voyons se produire des écarts rhylhmiques des deux côtés opposés de Tétat moyen, changements qui se font mutuellement équilibre par leurs excès alternatifs {Premiers principes y § 85, 173).
Nous ne manquons pas d'exemples qui démontrent la réparation spéciale, qui de même ne cesse pas de marcher, et qui aussi a des intervalles durant lesquels elle tombe audessous de l'usure et s'élève au-dessus. Chacun sait qu'un muscle, ou un groupe de muscles, continuellement tendus, comme, par exemple, quand on soulève un poids à bras tendu, perdent vite leur force; et la recouvrent plus ou moins promplement après un court repos. Les divers or-
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ganes de sensation spéciale nous présentent des faits semblables : des sensations dégoût fortes, des odeurs pénétrantes, des sons bruyants rendent pour un temps les nerfs qu'ils frappent impropres à l'appréciation de goûts, d'odeurs et de sons faibles; mais un court repos remédie à ces incapacités. L'œil qui fixe le soleil en est affecté si fortement que pendant quelque temps il ne peut percevoir les contrastes ordinaires de lumière et d'ombre. Quand nous avons regardé une vive lumière d'une couleur particulière et que nous tournons les yeux vers les objets adjacents, nous y voyons une image de la couleur complémentaire; ce qui montre que la rétine a, pour le moment, perdu le pouvoir de sentir de petites quantités des rayons qui l'ont fortement affectée. Cette incapacité disparaît en quelques secondes ou en quelques minutes, suivant les circonstances. Ces faits nous amènent à conclure que la réparation spéciale est sans cesse en voie de neutraliser l'usure spéciale. En effet, la rapidité avec laquelle les yeux recouvrent leur sensibilité varie avec le pouvoir répaiateur de l'individu. Dans la jeunesse l'appareil visuel est si promptement restauré dans son état d'intégrité, que plusieurs de ces photogènes, comme on les appelle, ne sauraient être perçus. Quand, de l'intérieur d'une chambre, une personne affaiblie par la maladie ou l'âge avancé regarde à travers la fenêtre le ciel clair, et qu'ensuite elle porte le regard sur le mur voisin, elle perçoit une image instantanée négative de la fenêtre; le châssis en est clair et les carreaux sombres; mais une personne jeune et en bonne santé n'éprouve rien de semblable. Avec un sang riche et une circulation vigoureuse, la réparation des nerfs visuels, après des impressions d'intensité modérée, est à peu près instantanée. La fonction portée à l'excès peut produire une usure si grande que la réparation ne puisse se faire compté-
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tement pendant la durée ordinaire du repos quotidien;; il peut en résulter des incapacités d'organes surmenés, prolongées pendant de longs espaces de temps. Nous savons que les yeux forcés par un travail long et délicat perdent leui* faculté pour des mois et des années, et quelquefois souffrent une lésion qu'ils ne peuvent jamais réparer. Le cerveau luimême est souvent tellement surmené, qu'un relâchement permanent ne peut lui rendre la vigueur. Il en est de même pour les organes moteurs. La cause la plus fréquente de ce qu'on appelle paralysie d'épuisement, ou atrophie des mus^ •clés, est l'excès habituel de l'effort : la preuve en est que la maladie se présente plus fréquemment chez les individus occupés à des travaux pénibles, et attaque d'abord les musdes qui ont été le plus surmenés.
Il faut encore remarquer une autre espèce de réparation; i\ savoir celle qui restaure les parties lésées. Chez les hydrozoaires, on voit communément une partie quelconque du corps reproduire tout le reste ; lors même que le reste qui doit être reproduit est la plus grande partie du corps entier. Chez les actinozaires d'une organisation plus compliquée, la moitié d'un individu se développe et forme un individu complet. Certains annélides inférieurs, comme la nais, peuvent être découpés en trente ou quarante morceaux, et chaque morceau deviendra un animal complet. A mesure que nous nous élevons aux formes supérieures nous voyons cette faculté de réparation baisser beaucoup, tout en restant très-considérable. La restauration d'une pince perdue par un homard. ou un crabe, est un fait bien connu. Certains vertébrés inférieurs, comme les lézards, peuvent refaire un membre ou une queue au lieu de ceux qui leur ont élé coupés ;. et même ils peuvent renouveler cette restauration plusieurs fois, quoique à chaque fois le travail soit moins complet..
Toutefois les animaux supérieurs se refont dans des proportions bien restreintes. Les mammifères et les oiseaux manifestent cette propriété par la guérison de leurs blessures; et encore ne le font-ils le plus souvent .que d'une façon très-imparfaite. En effet, dans les organes glandulaires, le tissu détruit ne se reproduit pas à proprement parler, il est remplacé par un tissu d'une espèce anormale, qui sert à unir les parties. De sorte que l'on peut dire que la faculté de restaurer les parties perdues est la plus grande quand l'organisation est la plus inférieure, et disparaît presque quand l'organisation est la plus élevée. Bien qu'on ne puisse pas dire qu'en ces extrêmes il y ait une relation inverse constante entre la faculté réparatrice et le degré d'organisation, nous pouvons dire pourtant que cette relation n'est pas loin d'être vraie.
§ 63. 11 y a une harmonie évidente et complète entre la première des inductions précédentes^ et la déduction qui découle immédiatement des premiers principes. Nous avons déjà vu (§ 23) « que quelque quantité de force que l'organisme dépense sous une forme (luelconque, elle est corrélative et équivalente d'une force qui a été prise par lui au dehors. » Le mouvement sensible ou insensible engendré par un organisme est du mouvement insensible absorbé dans le cours de la production de certains composés chimiques que l'organisme s'approprie sous forme d'aliment. Une quantité de force égale à celle qu'il a fallu pour élever les éléments de ces atomes complexes à leur état d'équilibre instable, se trouve dégagée quand ils retombent à un état d'équihbre stable; et une fois tombés à un état d'équilibre stable, ils ne peuvent plus céder de force, ils sont devenus inertes et inutiles, et sont rejetés comme tels. C'est un corol-
laire inévitable de « la persistance de la force que chaque portion d'une force mécanique ou autre qu'un organisme manifeste, implique la transformation d'autant de substance organique qu'il en fallait pour contenir cette force à l'état latent. » II en résulte aussi que cette substance organique en cédant de sa force latente perd sa valeur, ne peut pas servir aux fins de la vie, et n'est plus qu'une substance de rebut qu'il est nécessaire d'excréter, La perte de ces substances instables complexes doit donc être proportionnée à la quantité de force dépensée. C'est là la raison de certains faits généraux que nous venons de faire connaître. Les plantes ne s'usent pas beaucoup par la raison évidente que les mouvements sensibles et insensibles qu'elles engendrent ne sont pas considérables. Entre l'usure faible, l'activité faible, et la basse température des animaux inférieurs, il existe une relation qui comporte pareillement une démonstration à priori. Réciproquement, on peut prévoir avec exactitude l'usure rapide des animaux à sang chaud qui déploient une grande activité. La variation dans l'usure qui, dans le même organisme, accompagne la variation de la chaleur et de la production du mouvement mécanique est d'une nécessité non moins évidente.
Entre l'activité d'une partie spéciale et l'usure de cette partie, on peut établir déductivement une relation analogue quoiqu'on ne puisse pas conclure que cette relation soit également définie. Si l'activité de chaque organe était tout à fait indépendante de l'activité des autres organes, nous aurions pu nous attendre à trouver aisément cette relation ; mais puisqu'une partie de la force que dépense un organe est tirée des matériaux que le sang lui apporte de moment en moment en quantités qui varient suivant la demande, et puisqu'une autre partie de la force que l'organe dépense.
lui vient sous forme de décharge nerveuse partant d'organes éloignés, il est clair que l'usure spéciale et l'usure générale se trouvent trop entremêlées pour qu'on puisse établir une relation définie entre l'usure spéciale et l'activité spéciale: Nous pouvons dire cependant que cette relation a toute l'évidence que nous pouvons raisonnablement souhaiter.
§ 64. Il n'est guère aisé de donner une interprétation déductive des phénomènes de réparation. La tendance manifestée par un organisme animal, aussi bien que par chacun (le ses organes, à revenir à un état d'intégrité par l'assimilation de nouvelle substance, quand il a subi l'usure conséquence de son activité, est une tendance qui ne peut se déduire manifestement des premiers principes, bien qu'elle paraisse en harmonie avec eux. S'il existait dans le sang toutes formées des unités exactement semblables quant à l'espèce à celles dont chaque organe se compose, la séparation de ces unités pour aboutir à l'union de chaque espèce avec les groupes déjà existants de la même espèce serait simplement un bon exemple de différenciation et d'intégration {Prômiers principes , § 163). Il se passerait alors quelque chose d'analogue à l'opération par laquelle dans une solution mélangée de plusieurs sels, il se dépose des masses séparées de ces sels, sous forme de cristaux différents. Mais, comme je l'ai déjà dit (§ 54-), quoique l'assimilation élective qui opère la réparation des organes, résulte sans doute en partie d'une action de cette espèce, qui est une conséquence de la persistance de cette force {Premiers principes^ § 169), les faits ne peuvent s'expliquer complètement, puisque des organes sont en partie composés d'unités qui n'existent pas sous cette forme dans les fluides circulants. Toutefois l'opération devient facile à comprendre quand
on montre, comme je l'ai suggéré (§ 54), que les groupes d'unités composées ont un certain pouvoir de donner à des matériaux qui se trouvent dans le voisinage et qui possèdent une constitution appropriée, leur forme propre. Voyons s'il n'y a pas lieu de penser que ce pouvoir existe.
« Le virus de la variole ou celui de la scarlatine, remarque M. Paget, une fois introduit dans le sang, va affecter la composition de la masse tout entière : la maladie suit son cours, et lorsque la guérison s'établit, il semble que le sang ait repris sa condition primitive : cependant il n'est plus ce qu'il était auparavant; en effet maintenant on peut y ajouter le même virus avec impunité. »... « Le changement une fois produit peut être maintenu toute la vie. Il semble que ce soit la preuve de l'existence d'une force assimilatrice dans le sang; en effet il ne paraît y avoir qu'un seul moyen d'expliquer ces cas, c'est d'admettre que les particules altérées ont la faculté de s'assimiler toutes celles par lesquelles elles vont èlre remplacées : en d'autres termes, tout le sang qui se forme après cette maladie s'écarte de la composition naturelle au point d'acquérir la propriété engendrée par la maladie; il se forme d'après un modèle altéré. » Or, si les molécules composées du sang, ou d'un organisme considéré dans l'ensemble, ont le pouvoir de couler dans leur propre moule les substances qu'elles absorbent comme nourriture; et si, comme M. Paget l'indique, elles ont le pouvoir, quand leur type a été modifié par la maladie, de couler tous les matériaux reçus par la suite dans leur moule modifié, n'avonsnous pas raison de croire que les molécules plus ou moins spécialisées de chaque organe ont pareillement le pouvoir de donner aux matériaux que le sang leur apporte la forme de jnolécules pareillement spécialisées? L'une de ces conclusions semble le corollaire de l'autre. Il n'est pas possible
d'accorder ce pouvoir aux molécules composantes du sang, sans l'accorder aux unités composantes de chaque tissu. A la vérité en affirmant ce pouvoir on ne fait guère plus qu'affirmer le fait, que les organes composés d'unités spécialisées sont capables de reprendre leur intégrité de structure, après qu'ils ont subi l'usure par l'exercice delà fonction. Car s'ils la reprennent, c'est en formant avec les matériaux qui leur sont apportés certaines unités spécialisées d'une espèce analogue à celle dont elles sont composées; et cela c'est dire que leurs unités composantes ont le pouvoir de mouler des matériaux appropriés pour en faire d'autres unités du même ordre.
La réparation d'un tissu usé peut donc être considérée comme l'effet de forces analogues à celles par lesquelles un cristal reproduit son sommet cassé quand on le place dans une solution semblable à celle dans laquelle il s'est formé. Dans d'autres cas, une masse d'unités d'une espèce donnée montre un pouvoir de s'intégrer des unités diffuses de même espèce, avec cette seule différence que les masses organiques d'unités arrangent les unités diffuses sous des formes composées spéciales, avant de les intégrer dans leur substance.'Quand il s'agit du cristal, cette rédintégration est attribuée à la polarité, force dont la nature nous est complètement inconnue. Toutefois, quelle que soit sa nature, il paraît probable que le pouvoir en vertu duquel les organismes se réparent aux dépens des substances nutritives qui circulent en eux, est du même ordre.
§ 05. Cet autre genre de réparation qui se manifeste dans la régénération des membres perclus, ne se comprend que comme effet d'actions semblables à celles dont nous venons de parler. L'aptilude d'un organisme à se recompléter quand
une de ses parties a été coupée, est du même ordre que celle d'un cristal endommagé à se recompléter elle-même. Dans l'un et l'autre cas la matière nouvellement assimilée se dépose de façon à restaurer le plan primitif. Et si, parlant du cristal, nous disons que l'agrégat total exerce sur ses parlies une force qui contraigne les atomes nouvellement intégrés à prendre une certaine forme définitive, nous devons, pour l'organisme, supposer une force analogue. En réalité, ce n'est pas là une hypothèse ; ce n'est pas autre chose qu'une expression généralisée de faits. Par exemple, lorsque la patte d'un lézard a été coupée, et qu'à sa place nous voyons se développer le germe d'une nouvelle patte, qui, passant par des phases de développement semblables à celles de la patte primitive, finit par arriver à la même forme et à la même structure, nous n'affirmons rien de plus que ce que nous voyons, quand nous disons que l'organisme dans son ensemble exerce sur le membre de nouvelle formation une force qui en fait la répétition du membre précédent. Si une patte se reproduit où il y avait une patte, et une queue où il y avait une queue, nous ne pouvons éviter de conclure que le système des forces du corps dirige les actes qui s'accomplissent dans chaque partie. Quand on considère ces faits dans leur rapport avec les divers faits de même ordre, il se présente une hypothèse d'après laquelle la forme de chaque espèce d'organisme est déterminée par une particularité dans la constitution de ses unités, et ces unités ont une structure spéciale dans laquelle elles tendent à s'arranger ; comme en ont les unités de matière inorganique. Examinons les faits <iui nous imposent plus particulièrement cette conclusion. Un fragment de feuille de bégonia, planté dans le sol et conservé à une température appropriée, donnera un jeune bégonia; et le fragment capable de donner de la sorte nais-
sance à une feuille complète est si petit, qu'une seule feuille pourrait donner environ cent plantes. L'ami auquel je suis redevable de cette observation me dit que diverses plantes grasses possèdent une pareille propriété de multiplication. Comme exemple d'une faculté semblable chez les animaux, nous avons les expériences de Tremblay sur le polype commun qu'on a souvent citées. Chacun des quatre morceaux en lesquels on coupe l'animal devient un animal complet. Dans chacun de ces derniers, on obtient le même résultât en les coupant en deux ou trois, et ainsi de suite pour les fragments résultant d'une section, jusqu'à ne pas produire moins de cinquante polypes avec un seul. Les corps décapités régénèrent leur tête ; les têtes régénèrent leur corps; et quand on a divisé un polype en autant de morceaux qu'on a pu, presque tous les morceaux continuent à vivre et deviennent un animal complet. Qu'est-ce donc que cela suppose? Nous ne pouvons pas dire que dans chaque portion d'une feuille de bégonia et dans chaque fragment du corps d'une hydre, il y a un modèle tout formé de l'organisme enlier. Lors même qu'il y aurait des raisons de revenir à la doctrine aujourd'hui abandonnée, que le germe de chaque organisme contient l'organisme parfait en miniature, on ne saurait pourtant prétendre que chaque partie considérable de l'organisme parfait qui sort de ce germe contient une autre miniature. L'une de ces hypothèses est même la négation de l'autre. Il ne nous reste donc qu'à dire que les parties vivantes qui composent un de ces fragments ont une tendance native à s'arranger sous la forme de l'organisme auquel elles appartiennent. Nous devons conclure qu'une plante ou un animal d'une espèce quelconque se compose d'unités spéciales dans chacune desquelles réside une aptitude intrinsèque à s'agréger dans la forme de cette espèce :
c'est ainsi que dans les atomes d'un sel réside une aptitude intrinsèque à cristalliser d'une façon particulière. Il semble difficile de concevoir qu'il en puisse être ainsi; mais nous voyons qu'il en est ainsi. Des groupes d'unités pris dans un organisme (pourvu qu'ils soient d'un certain volume et qu'ils ne soient pas trop différenciés en structures spéciales) possèdent le pouvoir de se réarranger, ce qui nous oblige à reconnaître que la tendance à prendre la forme spécifique est inhérente à toutes les parties de l'organisme. Evidemment aussi, si nous interprétons de la sorte la reproduction d'un organisme par l'un de ses fragments amorphes, nous devons aussi expliquer la reproduction d'une partie moindre de l'organisme par le reste. Quand nous voyons qu'à la place de sa pince perdue, un homard émet au même endroit une masse cellulaire, qui, tout en augmentant de volume, prend la forme et la structure de la pince primitive, nous ne pouvons hésiter à attribuer ce résultat au jeu' de forces semblables à celle qui donnent aux matériaux contenus dans une feuille de bégonia la forme d'un jeune bégonia. Dans un Cîas, comme dans l'autre, les molécules vitalisées qui composent les tissus, manifestent leur tendance à prendre un arrangement particulier; et il importe peu de savoir si cette tendance se manifeste dans la ixîproduction de la forme entière, ou dans l'achèvement de la forme quand elle a été rendue incomplète.
Pour celte propriété, il n'existe pas de nom approprié. Si nous acceptons le mot de polarité comme nom de la force par laquelle les unités organiques s'agrègent en une forme qui leur est particulière ; nous pouvons appliquer ce mot à la force analogue manifestée par des unités organiques. Mais, comme nous l'avons admis plus haut, la polarité, telle qu'on la reconnaît aux atomes, n'est qu'un mot pour désigner une chose dont nous ne savons rien, le nom d'une propriété hy-
• pothétique, qui a autant besoin d'explication que ce qu'on
veut expliquer en s'en servant. Néanmoins, faute d'un autre mot, nous devons employer celui-ci, en ayant soin pourtant d'en restreindre le sens. Si nous nous bornons à substituer le mot polarité à l'expression compliquée, la propriété que possèdent certaines unités de s'arranger en une forme spéciale, nous pouvons, sans admettre rien de plus que ce qui est prouvé, nous servir du terme polarité organique ou polarité des unités organiques, pour signifier la cause prochaine de l'aptitude des organismes à reproduire les parties qu'ils ont perdues.
§ 66. Gomme nous aurons plus tard de fréquentes occasions de reparler de ces unités qui possèdent la propriété de s'arranger pour former les structures spéciales des organismes auxquels elles appartiennent, il est bon de se demander ce qu'elles sont et de quel nom nous pouvons les appeler.
D'un côté il n'est pas possible que ce soit dans* les composés chimiques immédiats qui entrent dans la constitution des corps organiques, que réside celte, polarité spécifique. Il ne se peut que les atomes d'albumine, de fibrine ou de gélatine, ou la substance protéique hypothétique, possède le pouvoir de s'agréger pour réaliser des formes spécifiques; car, alors, il n'y aurait rien qui expliquât la dissemblance des divers organismes. Des millions d'espèces de plantes et d'animaux plus ou moins nettement distingués les uns des autres par leur structure, sont tous principalement composés de ces atomes complexes. Mais si la polarité de ces atomes déterminait les formes des organismes qu'ils composent, la variété infinie des formes serait inexplicable. En conséquence, les corps que nous pouvons appeler les unités chi-
miques ne sont éviderament pas en possession de cette propriété.
D'un autre côté, cetle propriété ne saurait résider dans ce qu'on pourrait appeler en gros imités morphologiques. Le germe de tout organisme est une cellule microscopique. C'est par multiplication de cellules que tous les changements qui constituent le développement sont effectués. Les divers tissus qui naissent successivement tandis que l'organisme se développe, sont primitivement composés de cellules; et dans beaucoup d*entre eux la formation de cellules continue toute la durée de la vie à être l'opération par laquelle la réparation s'effectue. Mais bien que les cellules soient d'une manière si générale les derniers éléments visibles des organismeà, qu'il y ait quelque apparence de raison à les appeler unités morphologiques, comme elles ne se retrouvent pas partout, nous ne saurions dire que la tendance à s'agréger en formes spécifiées réside en elle. Nous trouvons en effet que, dans bien des cas, un tissu fibreux prend naissance dans un blastème sans structure, sans qu'il y ait formation de cellules. Il y a des êtres, tels que les rhizopodes, qui ne sont pas formés de cellules et qui néanmoins manifestent une activité vitale, et perpétuent dans leur descendance certaines distinctions spécifiques. Il nous est donc interdit d'attribuer aux cellules la propriété spéciale d'arrangement dont nous parlons. Alors même que l'on retrouverait des cellules partout, celte hypothèse ne serait pas plus admissible, puisque la formation d'une cellule est, en quelque sorte, une manircstation de cette propriété.
Si donc cette polarité organique ne saurait être possédée par les unités chimiques, ni par les unités morphologiques, ûous devons croire qu'elle est possédée par certaines unités intermédiaires que nous appellerions physiologiques. Il
semble qu'il n'y ait pas d'autre alternative que d'admetti^e que les unités chimiques se combinent pour former des unités immensément plus complexes qu'elles-mêmes, tout complexes qu'elles soient, et que, dans chaque organisme, les unités physiologiques produites, par cette combinaison d'atomes d'une composition avancée, ont un caractère plus ou moins distinctif. Nous devons conclure que dans chaque cas, une légère différence de composition dans ces unités amenant un^e légèie différence dans le jeu réciproque de leurs forces, produit une différence dans la forme que prend alors leur agrégat.
Les faits contenu^ dans ce chapitre ne forment qu'une taible partie des preuves que nous impose cette conclusion. Nous trouverons par la suite diverses raisons de conclure à l'existence de ces unités physiologiques, et d'attribuer à leurs propriétés spécifiques, plus ou moins différentes dans chaque plante .et chaque animal, les divers phénomènes organiques.