CHAPITRE V
§67. Comme dans les plantes Tusure et la réparation n'est guère appréciable, il n'y a guère lieu à des changements appréciables dans les proportions des parties déjà formées. Les seules différences tendant à dévier du type de structure d'une espèce, que nous puissions attendre dans certaines conditions données, sont celles que peuvent produire l'action de ces conditions sur des parties dans le cours de leur formation; ce sont en etfet celles que nous trouvons. Nous savons qu'un arbre qui pousse seul dans un lieu découvert a un tronc court et épais, et au contraire un tronc mince
et élancé quand il pousse dans un bois, et que ses branches prennent alors une inclinaison ditTérente. Nous savons que les pousses de la pomme de terre qui, en arrivant à la lumière, se développent en rameaux foliacés, poussent en l'absence de la lumière des jets d'une longueur de plusieurs pieds sans feuilles. Toutes les plantes élevées àan^ les serres nous fournissent la preuve que les rameaux et les feuilles en se tournant habituellement vers la lumière réalisent une certaine adaptation, due, nous pouvons le supposer, aux effets spéciaux de conditions spéciales sur des parties en voie de crois-
sance. Toutefois, chez les animaux^ outre des changements analogues de structure opérés durant la période de croissance, parce qu'ils se sont trouvés soumis à des circonstances différentes des circonstances ordinaires, il existe des changements de structure opérés après la maturité. Les organes arrivés à leur plein développement possèdent une certaine altérabilité ; de sorte que Torganisme dans sa totalité conserve assez bien le même volume, alors que les proportions de ses parties ont considérablement varié. Les variations dont nous allons parler sous le nom d'adaptation sont celles qui dépendent de conditions spéciales de Faction de l'individu. Nous avons vu dans le dernier chapitre que les actions des organismes provoquent des réactions sur ces organismes et que les conditions spéciales d'action provoquent des particularités spéciales de réaction. Il reste à faire voir que les actions et réactions spéciales ne finissent pas en des changements temporaires, mais qu'elles en effectuent de permanents.
Si, dans un animal adulte, l'usure et la réparation dans toutes les parties se trouvait exactement balancée, si chaque organe gagnait journellement par la nutrition autant qu'il perd journellement par l'accomplissement de la fonction, si les excès de fonction n'étaient suivis que par des excès de nutrition capables de contre-balancer un excès d'usure, il est clair qu'il ne se produirait aucun changement dans le volume relatif des organes. Mais cette exacte balance n'existe pas. Si l'excès de fonction, et l'excès d'usure qui en est la conséquence, est modéré, il n'est pas simplement compensé par la réparation, mais plus que compensé; il y a un certain accroissement de volume. Gela est vrai jusqu'à un certain point de l'organisme dans son ensemble, quand l'organisme est construit pour l'activité. Une usure considérable
donnant une faculté considérable d'assimilation, est plus favorable à l'aecumulation de tissus, que n'est le repos avec son assimilation relativement faible : d'où résulte une certaine adaptation de l'organisme en son entier à ses conditions. Mais ce principe est plus spécialement vrai des parties d'un organisme, les unes par rapport aux autres. Nous en avons bien des exemples. Tout le monde sait, pour l'avoir observé, que les muscles soumis à un travail plus qu'ordinaire augmentent de volume. Le bras du forgeron, si souvent cité, les jambes du danseur, les muscles adducteurs du jockey, nous offrent des exemples frappants d'une altérabilité dont presque tout le monde a pu faire l'expérience. Il est inutile de multiplier les preuves. La production de changement dans la structure de la peau, quand la peau est exposée à l'eflbrt d'une fonction, est un fait bien connu. Il est certain que l'épaississement de l'épiderme de la paume des mains d'ua ouvrier résulte d'une pression et d'un frottement continus. Les personnes qui n'avaient pas encore fait œuvre de leurs mains, trouvent qu'à ramer, la peau des mains ne larde pas à subir un épaississement analogue. Cette relation de cause et d'effet se montre encore mieux dans les indurations prononcées qui se forment au bout des doigts du violoniste. Dans une membrane muqueuse même, qui d'ordinaire n'est point soumise à des forces mécaniques de quelque intensité, de semblables modifications sont possibles, témoin les callosités des gencives qui se forment chez les personnes qui ont perdu leurs dents, et sont obligées de mâcher sans dents. Le développement de l'organisme nous offre un bon exemple de l'accroissement de croissance qui suit l'accroissement de fonction. Lorsqu'on conséquence de quelque obstruction de la circulation, le cœur est obligé de déployer une plus grande force de contraction sur la
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masse du sapg qu'il projette, à chaque pulsation, dans les artères, et qu'il en résulte l'action pénible connue sous le nom de palpitation, il s'y fait d'ordinaire une dilatation, ou une hypertrophie, ou les deux ensemble : une dilatation, c'est-à-dire une défaite de la structure du cœur par l'accroissement de la pression, défaite qui suppose un défaut dans la résistance qu'elle doit opposer à un cas imprévu; l'hypertrophie, au contraire, qui consiste en un épaississement des parois musculaires du cœur, est une adaptation du cœur aux efforts désormais nécessaires. En outre, quand un anévrysme d'une artère considérable a été oblitéré, soit d'une manière artificielle, soit par quelque inflammation, et que celte artère a cessé d'offrir un canal au sang; certaines artères adjacentes unies à la première par des anastomoses, s'élargissent de manière à porter aux parties desservies la quantité de sang nécessaire. Quoique nous n'ayons aucune preuve directe de modifications analogues dans les parties de l'appareil de l'innervation, nous en avons pourtant une preuve indirecte dans l'efficacité plus grande qui suit la plus grande activité. Cette efficacité se révèle pareillement dans les sens et dans l'intelligence. On peut donner par éducation une extrême sensibilité au palais, comme le font par exemple les dégustateurs de profession. Un chef d'orchestre acquiert, par une pratique continuelle, une habileté plus qu'ordinaire à distinguer les différences de son. L'aveugle qui lit avec le bout des doigts nous est une preuve que le sens du tact peut recevoir de l'exercice des aptitudes bien supérieures à ses aptitudes ordinaires. Nous n'avons pas besoin de fournir des exemples de Taccroissement de puissance que l'exercice habituel donne aux facultés mentales : chaque personne instruite en a une expérience personnelle. Même des appareils osseux nous pouvons tirer des preuves» Les os des hommes
accoutumés à une forte action musculaire sont plus massifs, et ont des saillies d'insertion musculaire plus fortement accusées que les os des hommes qui mènent une vie sédentaire ; on remarque un contraste analogue entre les os des animaux sauvages et ceux des animaux domestiques de la même espèce. Des adaptations d'un autre ordre où il y a une modification qualitative, plutôt qu'une quantitative, se produisent à la suite de certains accidents auxquels le squelette est exposé. Après une luxation de la hanche, trop ancienne pour qu'il soit possible de rétablir les parties dans leur position normale, la tète du fémur, enchâssée dans les muscles qui Tentourent, se fixe dans sa nouvelle position par des liens de tissu fibreux, qui offrent un appui suffisant pour permettre la marche. Mais la modification la plus remarquable de ce genre s'observe dans les fracturas non consolidées. Il se forme alors souvent de fausses articulations, jointures qui simulent grossièrement des charnières ou des articulations condyliennes, selon que les muscles tendent à produire un mouvement de flexion et d'extension, ou un mouvement de rotation. Dans le premier cas, suivant Rokitanski, les deux bouts d'un os fracturé deviennent lisses, et se couvrent de périoste et de tissu fibreux; ils s'unissent par des ligaments^ qui permettent des mouvements en avant et en arrière d'une certaine étendue. Dans l'autre les bouts pareillement coiffés de membranes appropriées prennent l'un la forme convexe et l'autre la forme concave, se renferment dans une capsule, et il ne leur manque pas même le fluide synovial.
Au principe général que l'excès de fonction est suivi d'un excès de croissance, il faut ajouter pour le compléter un principe également général, qu'au delà d'une limite, d'ordinaire bientôt atteinte, il se produit très-peu de modification^
si toutefois il s'en produit. Les expériences d'où nous tirons la première induction nous imposent la seconde. Il arrive un moment où le boxeur ni l'athlète ne deviennent plus forls par l'exercice. Le gymnaste adulte acquiert à la fin le pouvoir de faire certains tours difficiles ; mais nulle pratique nouvelle ne lui permettra de faire certains autres tours plus difficiles. Des années d'étude ont donné au chanteur un volume et une étendue de voix, au delà desquels il n'est ni étude, ni travail qui puisse donner à sa voix plus de volume ou d'étendue : au contraire, l'accroissement de l'exercice vocal, causant une usure qui dépasse la réparation, est souvent suivi par une décroissance de la puissance du chanteur. Dans les perceptions, nous observons des limites semblables. La culture qui porte la susceptibilité d'une oreille jusqu'à lui faire percevoir les intervalles et les harmonies des notes, ne fera pas d'une mauvaise oreille une bonne. Des efforts de toute la vie ne réussissent pas à faire de tel artiste un dessinateur exact, ou de tel autre un bon coloriste; chacun fait mieux ce qu'il faisait d'abord, mais aucun n'arrive à posséder le talent acquis par l'autre artiste. Cette vérité ne se vérifie pas moins dans les facultés mentales plus complexes. Chaque homme a un talent de mathématicien, de poète, d'orateur, qu'une éducation spéciale développe dans une certaine étendue. Mais, s'il n'est pas doué de talents extraordinaires dans l'une de ces parties, il n'y a pas d'éducation, si étendue qu'elle soit, qui en fasse un mathématicien de premier ordre, un poète ou un orateur de premier ordre. Il semble donc qu'en général, si dans chaque individu les variations de fonction peuvent causer certains changements dans la proportion des parties, la constitution congéniale de l'individu pose une limite à l'altérabilité de chaque partie. Ce n'est pas seulement de l'individu que ce principe
est vrai, il Test aussi de Tespèce, en un sens. Laissant en . suspens la question de savoir si dans un temps indéfini des modifications indéfinies ne pourraient pas se produire; rexpéricnce prouve que, dans des espaces de temps donnés, les changements opérés chez les races d'organismes, par les changements de condition, restent confinés dans d'étroites limites. Nous voyons par exemple que si une variété de chevaux a pu, grâce à l'entraînement, aidé par la sélection de rélevage, accroître sa puissance de locomotion bien au-dessus de celle des autres variétés, on ne saurait pousser cette amélioration au delà de cette limite, si l'on y parvient, que d'une quantité insignifiante. Les espèces différentes de chiens dans lesquelles on a fixé différentes formes de talents, ne montrent pas d'aptitude à s'éloigner beaucoup les unes des autres dans le même sens. Chez les animaux domestiques, en général, certaines conquêtes intellectuelles sont le produit de la culture, mais au delà celles que l'on peut faire encore sont imperceptibles. 11 semble que dans chaque espèce d'organismes il y ait une marge pour des oscillations fonctionnelles des deux côtés d'un état moyen, et par suite une marge pour des variations de structure ; en sorte qu'il est possible de pousser des changements dans la fonction et dans la structure jusqu'à l'extrême limite de cette marge dans un sens quelconque, aussi bien dans l'individu que dans la race; mais que ce n'est que par une opération relativement lente que l'on pousse ces changements plus loin dans une direction quelconque, et de manière à changer l'organisme au point je porter son état moyen à la limite extrême de la marge dans cette même direction (1). Remarquons également que l'accroissement limité de
(^) Ici, comme en maints autres endroits de ce chapitre, j'ai dû pour obéir aux exigences dn sujet, admettre par anticipation des conclusions que nous ne
volume produit dans un organe par un accroissement limité de ses fonctions, ne se maintient pas, à moins que l'accroissement de fonction ne soit permanent. Un homme ou un autre animal, à Tâge de maturilé^ amené par les circonstances à exercer certains membres à un point inusité, et qui a acquis pour ces membres un volume et une puissance supérieurs, commence à perdre ce volume et cette puissance supérieurs quand il cesse de les exercer, et finit par revenir à un point plus ou moins rapproché de Fétat originel. Les jambes qui avaient été fortifiées par un voyage à pied, redeviennent faibles par un retour prolongé à la vie sédentaire. Le talent de faire des tours d'adresse, acquis par le travail, disparaît à la longue si Ton cesse de les exécuter. Tout le monde reconnaît qu'il suffit pour s'exposer à échouer dans l'exécution d'un morceau de musiqiie, d'une partie d'échecs, ou de tout autre exercice qui exige une culture spéciale, de cesser de les pratiquer. On peut observer aussi que l'on perd d'autant plus rapidement et plus complètement un talent artificiel, qu'on a mis moins de temps et de travail à l'acquérir. Quand on a, pendant plusieurs années, persévéré dans des habitudes qui obligent à exercer des muscles spéciaux ou des facultés spéciales de l'esprit, on conserve le talent acquis à un degré très-considérable, même après qu'on a pendant longtemps cessé de l'employer ; mais quand on n'a persévéré dans ses habitudes que peu de temps, il n'est guère facile de les reprendre quand on les a négligées pendant un temps aussi long. Dans ce cas aussi, comme nous l'avons vu dans d'autres, les successions d'organismes présentent un fait analogue. Une espèce dans laquelle la domestication
trouverons que dans le chapitre suivant, à savoir que des modifications de structure, produites par des modifications de fonction, se transmettent aux descendants.
conlinuée durant de nombreuses générations, a fait passer certaines particularités à Tétat organique, et qui, ensuite, échappant à la vie domestique, revient à peu près à ses habitudes primitives, perd bientôt, en grande partie, ces particularités. Sans doute, il n'est pas vrai, comme on l'a prétendu, qu'elle reprenne complètement la structure qu'elle possédait avant la domestication, mais elle s'en rapproche. Le dingo, ou chien sauvage d'Australie, en est un exemple, et le cheval sauvage de l'Amérique du Sud en est un autre. L'espèce humaine nous en offre aussi. Dans les solitudes de l'Australie, ainsi que dans les forêts de l'ouest de l'Amérique, la race Anglo-Saxonne, où notre civilisation a développé à un haut degré les sentiments élevés, déchoit rapidement vers une barbarie relative : elle adopte le code moral et quelquefois les habitudes des sauvages.
§ 68. Il importe d'obtenir, s'il est possible, une explication rationnelle de ces principes généraux, surtout des deux derniers. Une interprétation exacte de ces lois de modification organique est la base d'une interprétation exacte de la grande question des espèces. Si, comme je l'ai déjà indiqué (§ 40), l'action de la structure sur la fonction est un des facteurs de l'opération de différenciation par laquelle se produisent des formes dissemblables de plantes et d'animaux, la réaction de la fonction sur la structure en est un autre. Aussi vaut-il la peine de rechercher jusqu'à quel point on peut interpréter déductivement ces inductions.
La première est la plus difficile à expliquer. Pourquoi un organe exercé un peu au delà de ses besoins se met-il à croître, et se trouve-t-il en état d'opposer à un accroissement de demande un accroissement d'offre? Nous ne le voyons pas du premier coup. Nous savons, il est vrai {Premiers prin-
cipes § 85, 173), que, nécessairement, les changements rhylhmiques produits par des actions antagonistes ne sauraient être portés à Texcès dans une direction sans qu'il se produise un excès équivalent dans la direction opposée. C'est un corollaire de la persistance de la force que nulle déviation effectuée par une cause perturbatrice, agissant sur quelque membre d'un système en équilibre mobile, doit(à moins qu'elle ne détruise complètement l'équilibre mobile) être suivie d'une déviation compensatrice. Par suite, il faut s'attendre à ce qu'un excès de réparation succède à un. excès d'usure. Mais comment se fait-il que l'état moyen de l'organe vienne à être changé ? Si un excès d'usure quotidien donne lieu naturellement à un excès de réparation quotidien, l'état moyen de l'organe doit demeurer constant. Comment donc se fait-il que l'organe augmente de volume et de puissance?
La réponse à cette question que nous pouvons espérer de trouver, doit être cherchée dans les effets opérés dans l'organisme considéré comme un tout, par la fonction accrue d'une de ses parties. En effet, puisque nulle partie ne peut s'acquitter de sa fonction qu'à la condition que les diverses autres fonctions, dont la sienne dépend immédiatement, soient aussi remplies, il s'ensuit qu'un excès dans celte fonction suppose d'avance un excès dans les autres fonctions. Un travail additionnel imposé à un muscle implique un travail additionnel imposé aux artères qui le fournissent de sang, et un travail additionnel en proportion plus faible, imposé aux artères d'où ces artères viennent. Pareillement les veines, petites et grandes, qui en emmènent le sang, aussi bien que les lymphatiques qui en emportent les matériaux usés, doivent aussi avoir bien plus à faire. Ce n'est pas tout, un service supplémentaire incombera aux centres nerveux qui excitent le muscle. Mais l'excès d'usure imposera un excès de répara-
tion dans ces parties aussi bien que dans le muscle. Les dispositions diverses qui effecluent la nutrition et l'excitation d'un organe doivent aussi subir l'influence de ce rhythme d'action et de réaction ; et, par conséquent, après avoir perdu plus qu'à l'ordinaire par l'opération destructive, ils doivent gagner plus qu'à l'ordinaire par l'opération constructive. Mais la puissance temporairement augmentée de ces dispositions qui servent à amener à un organe le sang et la force nerveuse, causera un excès d'assimilation dans l'organe, dépassant ce qui est nécessaire pour compenser l'excès de dépense. Considérant la fonction comme constituant un équilibre mobile, nous pouvons dire que lorsqu'une fonction dévie de la direction de l'accroissement, elle fait que les fonctions avec lesquelles elle est liée dévient dans la même direction; que celles-ci font à leur tour dévier dans la même direction les fonctions auxquelles elles sont liées, et que ces déviations de fonctions reliées ensemble permettent à la fonction spécialement affectée d'aller plus loin dans cette direction qu'elle ne pourrait sans cela, plus loin que la force perturbatrice ne pourrait la porter, si elle reposait sur une base fixe.
11 faut reconnaître que cette explication n'est qu'une interprétation vague. Quand il s'agit d'actions aussi compliquées que celles-ci, nous ne pouvons guère attendre mieux qu'une vision obscure de l'harmonie qui les rattache aux premiers principes. Toutefois, on est en droit d'interpréter les faits de la sorte, quand on voit qu'une distribution en excès de sang continue quelque temps de se faire à l'organe qui a été soumis à un exercice insolite, et que, lorsqu'un exercice insolite continue longtemps, il se forme en conséquence un accroissement de vascularité.
§ 69. C'est dans le sens où nous avons trouvé réponse à
la question précédente, qu'il faut chercher réponse aux questions : pourquoi les modifications adaptatives dans un individu atteignent-elles bientôt leur limite ? Pourquoi chez les descendants de cet ihdividu, cette limite ne peut-elle être reculée que très-lentement? Ici nous trouvons la relation de cause et de conséquence bien plus manifeste.
Puisque la fonction d'un orçane dépend des fonctions des organes qui lui fournissent matériaux et forces ; et puisque les fonctions de ces organes auxiliaires dépendent des fonctions d'organes qui leur fournissent à eux-mêmes matériaux et forces, il en résulte qu'avant qu'aucun organe soumis à un exercice spécial puisse gagner une puissance plus grande de s'acquitter de sa fonction, il faut que la série des organes immédiatement à son service ait gagné une puissance immédiatement plus grande, et qu'il en soit de même pour une série secondaire d'organes immédiatement à son service.
Ainsi, des modifications nombreuses et largement étendues sont nécessaires. Avant que l'artère qui nourrit un muscle surmené puisse fournir d'une manière permanente une plus grande quantité de sang , il faut qu'elle augmente de diamètre et de puissance contractile ; pour que l'accroissement de son diamètre et de sa puissance contractile soit de quelque utilité, il faut que l'artère principale dont elle se détache, soit modifiée assez pour porter cette quantité additionnelle de sang à son rameau artériel. De même ' pour les veines; de même pour les lymphatiques; de même pour les nerfs. Lorsque nous demandons ce que signifient ces changements auxiliaires, nous sommes forcés de conclure qu'il doit y avoir un groupe analogue de changements plus nombreux qui se ramifient dans toute l'étendue de l'organisme. La puissance des artères directement et indirectement en question ne peut se faire jusqu'à un certain point sans
qu'il y ait croissance des vaisseaux sanguins moindres dont leur nutrition dépend ; et l'accroissement de leur puissance contractile implique l'agrandissement des nerfs qui les excitent, et des modifications de cette partie de la moelle épinière d'où les nerfs se détachent. Ainsi, sans remonter aux altérations également éloignées, qu'impliquent une croissance en excès des veines, des lymphatiques et d'autres organes, il est évident qu'il doit se faire à l'intérieur de l'organisme une grande quantité de reconstruction, avant qu'un organe de quelque importance soit en état de s'accroître d'une manière permanente en volume et en pouvoir, dans une grande mesure. Par suite , quoiqu'un développement en excès dans une partie quelconque, qui ne nécessite pas des changements considérables dans le reste de l'organisme, puisse se faire rapidement, un développement nouveau dans cette partie, exigeant une reconstruction de parties nombreuses soumises seulement à une influence lointaine et légère, ne peut se faire que lentement.
Nous avons déjà remarqué que l'étude des opérations sociales qui présentent de l'analogie avec les opérations vitales, jetait de la lumière sur celles-ci. Dans les sociétés il y a une dépendance mutuelle de fonctions, essentiellement semblable à celle qui existe dans les organismes ; il y a aussi une réaction essentiellement semblable des fonctions sur les structures. Nous pouvons donc espérer que les lois des modifications adaptatives des sociétés nous fourniront la clef des lois des modifications adaptatives des organismes. Supposons donc qu'une société est arrivée à un état d'équilibre semblable à celui d'un animal adulte, non pas un état comme le nôtre, où la croissance et le développement des structures marchent rapidement, mais un état d'équilibre établi entre les pouvoirs fonctionnels des diverses classes de
corps industriels, où il existe en conséquence une relation lixe entre l'étendue de ces classes et de ces corps. De plus supposons que dans une société ainsi équilibrée , survienne un événement qui provoque une demande insolite
de vaisseaux (supposons-les construits en fer), comme conséquence de ce que, chez une nation commerçante rivale, la famine ou une épidémie a sévi cruellement. Le résultat immédiat de celte demande additionnelle de navires de fer, c'est l'emploi d'un plus grand nombre d'ouvriers; et l'achat d'une plus grande quantité de fer par les constructeurs des navires; si la demande continue, les constructeurs trouvent leurs établissements et leur outillage insuffisant ; ils les agrandissent. Si la demande exceptionnelle persiste, l'élévation des intérêts et des salaires jetle dans les affaires un tel excès de capital et de travail, qu'on sent le besoin de créer de nouveaux établissements de construction. Mais un tel excès de capital et de travail ne se forme pas rapidement; puisque dans une communaulé équilibrée, où la population et la richesse n'augmentent pas, il faut prendre le capital et le travail à d'autres industries, où ils donnent déjà les profils ordinaires. Allons plus loin. Supposons que cette industrie de construction de navires en fer, augmentée autant que le capital et le travail disponibles le permettent, reste encore inférieure à la demande; qu'est-ce qui s* oppose à ce qu'elle se développe immédiatement davantage? Le manque de fer. Par hypothèse, l'industrie qui produit le fer, comme toutes les autres industries de la communauté, fournit seulement autant de fer qu'il en faut pour les industries auxquelles le fer est nécessaire : la construction des navires en est une. Si donc la construction des navires fait une demande de fer en excès, le premier effet de cette demande sera de retirer une
partie du fer habituellement consommé pour d'autres buts, et d'élever le prix du fer. Alors les fabricants de fer s'aperçoivent des changements et voient leur stock diminuer. Mais comme la quantité de fer nécessaire à la construction des navires ne forme qu'une très-petite portion de la quantité totale nécessaire à toutes les industries, la demande en excès que les fabricants de fer seront obligés de faire n'aura pas les mêmes proportions que la demande en excès des constructeurs de navires. D'où il résulte qu'il y aura bien moins de tendance à un accroissement immédiat de l'industrie de la fabrication du fer. Pendant quelque temps on obtiendra l'excédant demandé au moyen d'un excédant d'heures de travail. Néanmoins si à mesure qu'on peut fournir de la sorte une plus grande quantité de fer, l'industrie des constructeurs de navires grandit encore; si, en conséquence, les fabricants de fer reçoivent une demande augmentant d'une façon permanente, et font de plus grands profits par où ils tirent un plus grand intérêt de leur capital, aussi bien que de quoi payer des salaires plus élevés; il finira par se faire aux dépens des autres industries une soustraction décapitai et de travail, qui iront agrandir l'industrie de la production du fer : on construira de nouveaux hauts-fourneaux, de nouveaux laminoirs, de nouvelles habitations pour les ouvriers. Mais, évidemment, l'inertie du capital et du travail qu'il faut surmonter avant que l'industrie productrice du fer puisse grandir par la décroissance d'autres industries, ne lui permettra de grandir que longtemps après qae l'industrie de la construction des navires l'aura demandé ; en attendant, le développement de l'industrie de la construction des navires restera forcément limité, faute de fer. Si nous faisons un pas de plus, nous rencontrons une limite de même nature, mais plus éloignée, une résistance qui ne
saurait être surraontée qu'après un temps beaucoup plus long* En effet, la fabrication du fer dépend de la production de charbon. Or , jusqu'ici la production de charbon étaft en équilibre avec la consommation; et la consommation de charbon pour la fabrication du fer n'est qu'une faible partie de la consommation totale. Il s'ensuit qu'une extension considérable de la fabrication du fer, quand à la longue elle s'est étabhe, n'amènera qu'une nouvelle demande relativement faible aux propriétaires du charbon et à l'industrie des mines, demande qui ne suffira pas longtemps à causer une extension du commerce des charbons par une soustraction de capital et de travail aux dépens d'autres industries. Jusqu'à ce que le surplus permanent des demandes de charbon soit devenu assez grand pour tirer d'autres industries assez de capital et de travail pour qu'on puisse creuser de nouvelles mines, l'accroissement de la production du fer devra demeurer restreinte par la rareté du charbon, et la multiplication des chantiers de constructions et des constructeurs de navires sera arrêtée faute de fer. Ainsi, dans une communauté arrivée à l'état d'équilibre mobile, une industrie directement affectée par une demande supplémentaire peut bien recevoir rapidement un excès de croissance ; mais pour que la croissance dépasse ce point, il faudrait, comme cela arrive, établir de nouvelles industries au service de la première (celles-ci moins directement et moins complètement affectées), aussi bien que détruire d'autres industries, ce qui ne saurait se faire qu'avec une lenteur relative. Un développement ultérieur, nécessitant des modifications de structure affectées d'une façon plus indirecte, doit s'opérer encore plus lentement.
Éclairés par cette analogie, nous comprenons mieux le principe d'après lequel un membre important d'un orga-
nisme animal ne saurait s'agrandir beaucoup sans occasionner une réorganisation générale. Outre la construction de groupes primaires, secondaires, tertiaires, de parties concourant à l'entretien de ce membre, il faut qu'il se fasse une destruction de plusieurs parties qui n'y concourent pas. Car il ne faut pas oublier que dans un animal arrivé à l'âge de maturité, c'est-à-dire en qui l'équilibre s'est établi entre la dépense et l'assimilation, il ne saurait y avoir un accroissement dans la nutrition de certains organes, sans une décroissance dans la nutrition des autres; enfin, la fixation organique de l'accroissement implique la fixation organique de la décroissance, c'est-à-dire plus ou moins de changement dans les opérations et les structures de tout l'organisme. Nous découvrons même dans ce fait une raison qui explique? pourquoi les animaux à la période de croissance subissent des adaptations bien plus rapidement que les adultes. En effet, tant qu'il y a un excès de nulrition, il est possible que des parties exercées d'une manière spéciale s'agrandissent d'une manière spéciale, sans que d'autres aient à subir une soustraction. Il suffît qu'il y ait une so\istraclion négative, comme celle de la diminution d'accroissement des autres parties.
§ 70. Nous pouvons même arriver à une explication de la troisième généralisation , à savoir que les organismes et les espèces d'organismes qui, sous de nouvelles conditions, ont subi des modifications adaptatives reviennent bientôt à une structure qui ressemble à la primitive, quand ils sont ramenés à leurs conditions premières. Sachant, comme nous le savons, de quelle façon un excès d'action et un excès de nutrition dans une portion quelconque de l'organisme, doivent affecter l'action et la nutrition dans les parties qui concourent
UO LES INDUCTIONS DE LA BIOIjOGIE.
à Tenlretenir, et de quelle façon ces dernières parties affectées doivent en affecter d'autres, jusqu'à ce que la réaction se soit divisée et subdivisée dans tout Forganisme, en affectant par degrés décroissants des parties <le plus en plus nombreuses et de plus en plus indirectement engagées, nous reconnaissons que les changements conséquents dans les parties indirectement engagées constituant la grande masse de l'organisme, doivent être extrêmement lents. Par suite, si la nécessité de la modification adaptative cesse, avant que la grande masse de l'organisme ait été profondément altérée dans sa structure, par ces réactions ramifiées, mais trèspetites, il se forme une condition dans laquelle la partie modifiée d'une manière spéciale n'est plus en équilibre avec le reste. Tous les organes affectés indirectement, n'ayant encore subi que de faibles modifications, n'étant plus soumis à l'action de la cause perturbatrice, reprendront à peu près le cours ancien de leurs actions. Les parties qui en dépendent feront peu à peu la même chose, jusqu'à ce qu'à la longue, parle renversementdel'opération adaptative, l'organe affecté en premier lieu se trouve à peu près ramené à son étal primitif. Reprenons l'analogie que nous avons déjà reconnue entre un organisme et la société, ce qui nous permettra de mieux comprendre cette nécessité. Si, dans le cas que nous avons supposé, un excès de demande pour la construction de navires en fer vient à cesser, après avoir été cause de la construction de quelques chantiers nouveaux, et de la création de nouvelles fabriques de fer; l'industrie de la construction des navires reprendra vite ses anciennes proportions : les ouvriers renvoyés rechercheront d'autres occupations, et les nouveaux chantiers recevront une autre destination. Mais si le besoin de navires accru a duré assez longtemps, et est devenu assez grand pour dériver vers les
industries du fer le capital et le travail des autres industries, la baisse survenue dans la demande de navires infligerait beaucoup moins rapidement une réduction à l'industrie de la construction. En effet, le fer se trouvant alors produit en plus grande quantité, la diminution de la consommation qu'en faisait la construction de navires, causera une baisse dans les prix de cette matière, et par suite une baisse dans le prix des navires; ce qui permet aux constructeurs de faire face à la concurrence qui a été sans doute la cause de la diminution des ordres de fabrication. Comme aussi, après la construction de hauts-fourneaux et de nouveaux laminoirs, etc., avec le capital détourné des autres industries, le retour de ce capital aux mêmes industries occasionnerait de grandes pertes, les industriels métallurgistes plutôt que de l'y laisser retourner, consentiraient à un abaissement insolite d'intérêt; et continueraient à produire une plus grande quantité de fer : donc le résultat serait encore un bon marché exceptionnel des navires, et le maintien de l'industrie à des proportions qui dépassent les besoins. Mais enfin, si le nombre des vaisseaux demandés diminuait encore, la production du fer en excès cesserait de donner des profits : quelques hauts-fourneaux s'éteindraient; le capital et le travail disponibles se redistribueraient . à d'autres occupations. Sans reprendre l'enchaînement des effets pas à pas, on comprendra clairement que, si l'industrie de la construction de navires s'était assez agrandie, et avait assez duré pour amener l'augmentation du nombre des puits houillers, elle serait plus en état de lutter contre les circonstances adverses, mais elle finirait, bien qu'après un temps plus long, par rentrer dans les proportions marquées par les besoins. Ainsi nos conclusions sont : premièrement, que si l'activité et la croissance en excès d'une industrie particulière ont duré assez longtemps
pour faire prendre une nouvelle forme aux industries affectées directement, cette industrie retombera après quelque temps si le besoin qui l'avait fait naître, disparaît; secondement, qu'il faut un temps énorme avant que les réactions produites par une industrie agrandie puissent causer une reconstruction de la société entière, et avant que les innombrables redistributions de capital et de travail puissent reprendre un état d'équilibre; troisièmement, que ce n'est que lorsque un nouvel état d'équilibre est constitué, que la modification adaptative peut devenir permanente. Il n'est pas besoin de montrer que ce que nous venons de dire s'applique aux organismes animaux. Le lecteur saisira tout de suite l'analogie.
On aurait déjà pu présumer d'après l'hypothèse de l'évolution que les types organiques doivent être relativement stables. Si nous admettons, comme nous le devons, d'après cette hypothèse, que la structure d'un organisme est un produit d'une série à peu près infinie d'actions et de réactions auxquelles les organismes ancêtres ont été soumis, nous verrons que les actions et réactions dont un individu est le théâtre, nesauraientavoir qu'une influenceinfinitésimale dans l'œuvre de produire un changement permanent de structure de l'organisme considéré dans sa totalité. Le nouveau système de forces, combiné avec tous les systèmes antécédents, ne saurait que d'une façon appréciable modifier cet équilibre mobile de fonctions que tous ces systèmes antécédents de forces ont établi. Bien qu'il puisse se produire en conséquence une perturbation considérable de certaines fonctions, qui les éloigne beaucoup du rhythme ordinaire, néanmoins le centre général d'équilibre ne saurait être sensiblement changé. Dès que la cause perturbatrice sera écartée, l'équilibre antérieur sera bientôt restauré : l'effet des nouvelles
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forces sera bientôt effacé par l'énorme agrégat de forces qui s'exprime par l'équilibre antérieur.
§ 71 . Ainsi compris, le phénomène de l'adaptation s'accorde avec les premiers principes. La conclusion que les types organiques sont fixes, parce que les écarts qui ont pu se produire durant des périodes assignables, sont relativement faibles, et parce que lorsque la force qui a produit l'écart vient à cesser, l'organisme revient peu à peu à l'état primitif, celte conclusion se trouve' infirmée. Sans admettre la fixité des espèces, nous avons de bonnes raisons pour admettre le genre et le degré de stabilité qu'on observe. Nous trouvons des motifs de conclure à priori qu'un changement adaptatif de structure ne tardera pas à rencontrer un point au delà duquel une nouvelle adaptation ne saurait plus se faire que lentement ; que lorsque la cause modificatrice n'a agi que peu de temps, la modification engendrée sera fugace; que lors même qu'une cause modificatrice aurait agi durant plusieurs générations, elle ne contribue que faiblement à altérer d'une façon permanente l'équilibre organique d'une race; enfin qu'après la cessation de cette cause, ses effets n'auront besoin pour s'effacer que de quelques générations.