CHAPITRE VI
§ 72. Qu'est-ce qu'un individu ? Question à laquelle beaucoup de lecteurs croiront facile de répondre. Cependant c'en est une qui a soulevé beaucoup de disputes parmi les zoologistes et les botanistes; et il ne semble pas possible d'y faire une réponse entièrement satisfaisante. Ap* pliqué à l'homme, ou a tout autre animal des ordres supérieurs, qui sont nettement définis et indépendants, ce mot individu a un sens clair. Même alors, pourtant, si nous laissons les cas ordinaires pour considérer les exceptionnels, par exemple, un veau à deux tètes et à deux paires de membres antérieurs, nous sommes dans le doute, et nous ne savons si nous avons affaire à une individualité ou à deux. Mais, quand nous étendons notre observation sur le monde organique en général, nous trouvons que les difficultés soulevées par ce fait exceptionnel se rencontrent partout sous toutes les formes.
Toute plante uniaxiale peut être considérée comme un individu distinct, bien qu'il y ait des botanistes qui ne l'admettent pas. Mais que dire d'une plante multiaxiale?Sans doute on a l'habitude de dire qu'un arbre avec ses branches
et ses rameaux est un seul individu ; mais on peut donner de fortes raisons pour le considérer comme formé de plu- . sieurs individus. Chacun de ses axes a une vie plus ou moins indépendante, et, après qu'il a été coupé et planté, il peut grandir à Timage de l'arbre-parent. Par la greffe des parties de cet arbre peuvent se développer sur un autre arbre, et montrer alors ses particularités spécifiques. Devons-nous regarder tous ces axes qui grandissent en se développant sur une bouture, une greffe, un écusson, comme des parties d'un individu ou comme des individus distincts? Quand nous voyons le fraisier pousser des rejetons portant des bourgeons à leur extrémité, qui prennent racine, et se développent pour former une plante indépendante, laquelle se sépare de la plante-mère par la dessiccation des rejetons, ne devons-nous pas dire que ces plantes nouvelles possèdent une individualité séparée ; et pourtant, si nous le disons, ne serons-nous pas embarrassés pour dire quand leur individualité séparée s'est établie, à moins que nous n'admettions que chaque bourgeon a été dès l'origine un individu ? « On a beaucoup écrit, dit Schleiden à propos de ces difficultés, on a beaucoup disputé sur l'idée d'individu, sans toutefois éclaircir le sujet, surtout à cause de la fausse idée qu'on se fait encore de l'origine de cette idée. Or l'individu n'est pas une idée, mais la pure compréhension subjective d'un objet actuel qui nous est présenté d'après quelque idée spécifique donnée, et de ceci- seul dépend que l'objet soit ou ne soit pas un individu. D'après l'idée spécifique de système solaire, notre système est un individu ; d'après l'idée spécifique d'un corps planétaire, c'est un agrégat de plusieurs individus. »... « Je crois cependant, qu'à considérer les faits indubitables déjà mentionnés, et les relations traitées dans le cours de ces considérations, il semblera plus avantageux
et plus utile, à un point de vue scientifique, de considérer la cellule végétale comme le type général de la planle (plante simple de premier ordre). Dans cette idée, le prolococcus et d'autres plantes composées seulement d'une seule cellule, la spore, le granule de pollen, sembleront des individus. Toutefois, ces individus peuvent, par une- renonciation partielle à leur indépendance individuelle, se combiner d'après des lois définies sous des formes définies (à peu près comme des animaux individuels le font dans le globe du volvox globator (1). Ceux-ci, à leur tour, se montrent empiriquement, comme individus, en relation avec une idée d'une espèce (plantes simples du second ordre) dérivée de la forme de la connexion normale des individus élémentaires. Mais nous ne saurions nous arrêter ici, puisque la nature même combine ces individus, d'après une forme définie, en associations plus larges, d'où nous tirons la troisième conception de la plante, dérivée de la relation. pour ainsi dire de la seconde puissance (plantes composées, plantes du troisième ordre). La plante simple, formée de la combinaison des individus élémentaires, s'appelle alors gemme^ dans la composition des plantes du troisième ordre. »
Le règne animal présente des difficultés encore plus grandes. Lorsque, de divers points du corps d'un polype commun, déjeunes polypes bourgeonnent, qui, après avoir acquis bouche et tentacules, et formé la communication de leur estomac avec celui du polype parent, finissent par s'en séparer, nous pouvons les regarder comme des individus distincts. Mais lorsque, chez les hydrozoaires composés voisins des polypes, nous trouvons que ces jeunes polypes demeurent d'une façon permanente attachés à leur parent, et
(l) On s'accorde généralement aujourd'hui à regarder le Volvox globator coniine une plante.
INDIVIDUALITÉ. -2i7
lorsque, par reffet de ce bourgeonnement continu, il se produit une agrégation en forme d'arbre possédant un canal alimentaire commun dans lequel s'ouvre la cavité digestive de chaque polype , il n'est plus si clair que ces petits sacs pourvus d'une bouche et de tentacules puissent être considérés chacun comme des individus distincts. Nous ne pouvons nier une certaine individualité au polypier. Quand nous découvrons que certains bourgeons, au lieu de s'épanouir de la même façon que les autres, se transforment en capsules dans lesquelles des œufs se développent ; quand nous voyons que certains polypes commençants deviennent de cette façon complètement dépendants de l'agrégat pour leur nutrition, et s'acquittent de fonctions qui n'ont rien à faire avec leur propre conservation, nous tenons une preuve encore plus claire que l'individualité des membres est en partie absorbée dans l'individualité du groupe. D'autres organismes, appartenant au même ordre, nous montrent d'une façon encore plus nette cette transition de l'individualité simple à une individualité complexe. Chez les diphyes, on voit une modification d'un ou de plusieurs membres du polypier dans un appareil natatoire, qui par ses contractions rhythmiques se pousse à travers l'eau, tirant le polypier après lui. Dans les physalies plus différenciées, divers organes se forment par ia métamorphose de parties qui sont les homologues de polypes individuels. Dans ce dernier fait, l'individualité de Tagrégat est tellement prédominante que Tindividualité des membres est en réalité perdue. Nous rencontrons en d'au- Ires animaux, chez les mollusques ascidiens, cette combinaison d'individus qui produit un individu composite. Tandis que chez les uns, comme la claveline, les animaux associés ne sont que faiblement subordonnés à la communauté qu'ils forment; chez d'autres, comme les botryllidés, ils sont telle-
248 LES liNDUCTIONS DE LA BIOLOGIE.
ment souciés en une masse arrondie qu'ils présentent Faspect d'un animal unique avec plusieurs bouches et plusieurs estomacs.
Dans l'hypothèse de- l'évolution, des difficultés de celte nature sont précisément de celles que nous pouvons prévoir. Si la vie, en général, a commencé par ces formes simples et très-petites, comme celles dont tous les organismes individuels, bien que complexes, naissent maintenant; et si la transition de ces unités primordiales à des organismes composés de groupes de ces unités, et à des organismes plus élevés formés dégroupes de ces groupes, se fait par degrés, il est évident que les individualités de premier et de second ordre disparaissent peu à peu dans celles d'un ordre plus complexe et plus étendu , et celles-ci, à leur tour, dans d'autres d'un ordre, d'une étendue plus grande et d'une organisation supérieure; et qu'il serait par conséquent impossible de dire où les individualités inférieures ont cessé et où les individualités supérieures ont commencé.
§ 73. Pour vaincre ces difficultés, on a proposé de considérer le produit entier d'un germe fertilisé comme un seul individu, que ce produit soit organisé en une masse ou en plusieurs partiellement ou complètement séparées. Que le développement de germe fertilisé soit continu ou discontinu , dit-on (§ 50), cela n'a qu'une importance secondaire ; on ajoute que la totalité du tissu vivant auquel le germe fertilisé donne naissance dans un cas, équivaut à la totalité à laquelle il donne naissance dans un autre cas; que nous devons reconnaître celle équivalence, soit que la totalité du tissu vivant prenne une forme concrète, soit qu'elle prenne un arrangement discret. En suivant cette idée, un individu zoologique est constitué ou bien par un animal unique, comme
un mammifère ou un oiseau, qui peut proprement prétendre au titre de zoaire, ou par un groupe d'animaux comme les nombreuses méduses qui se sont développées d'un même œuf et qu'on peut app'eler des zoïdes.
Il serait désirable d'avoir des mois pour exprimer ces relations et cette équivalence, mais on pourrait encore objecter qu'il ne convient pas d'appliquer le mot individu à plusieurs corps vivants séparés ; ce qui constitue une contradiction flagranle avec l'idée que ce mot suggère. Il semble qu'il y ait abus de langage à dire que les innombrables masses A'Anacharis alsinastrum^ qui, depuis quelques années, ont pullulé dans nos rivières, nos canaux et nos étangs, sont des parties d'un seul individu; et pourtant comme cette plante ne graine pas en Angleterre, ces masses innombrables, nées par un développement discontinu, doivent être regardées comme des parties d'un seul individu, si nous acceptons Fa définition précédente.
On peut soutenir aussi que cette façon d'interpréter les faits, fait violence à notre manière habituelle de penser, et de plus qu'elle n'est pas exempte de difficultés, moindres peut-être que celles qu'elle fait éviter, mais qui ne laissent pas d'être considérables. Il semble qu'on ait gagné quelque chose à restreindre l'application du nom d'individu à des organismes qui, complètement développés à tous égards, possèdent la propriété de reproduire leur espèce d'après la méthode sexuelle ordinaire, et à le refuser à ces organismes incomplets qui ne possèdent pas cette propriété. Seulement la définition n'établit pas réellement cette distinction pour nous. D'une part, nous avons des cas où, comme dans l'abeille ouvrière, la totalité du produit-germe est agrégée en un organisme unique, et cependant, bien que «et organisme soit d'après la définition un individu, il n'a
pas la propriété de reproduire son espèce. D'autre part, nous avons des cas comme ceux des aphides parfaits, où Torganisme n*est qu'une partie infinitésimale du produit-germe, et qui possèdent l'organisation complète nécessaire pour la reproduction sexuelle. Ce n'est pas tout, en adoptant l'idée proposée, nous nous engageons dans une situation anormale, nous nous obligeons à dire que, parmi tant d'ordres d'animaux, il n'existe point d'individu concret. Si l'individu est constitué par la totalité du produit-germe, qu'il soit développé d'une façon continue, ou d'une façon discontinue, nonseulement il faut refuser l'individualité à chacun des aphides imparfaits, mais aussi à chacun des mâles et femelles par-r faits; puisqu'aucun d'eux n'est plus qu'une très-petite fraction du produit-germe total. Et pourtant on pourrait soutenir avec quelque apparence de raison que, si la conception d'individualité implique celle d'un état complet, un organisme qui possède la propriété de se reproduire étant plus complet qu'un organisme dans lequel ce pouvoir dépend du concours d'un autre organisme, est plus individuel.
§ 74. Il n'existe donc point, comme nous l'avons fait entendre, de définition de l'individualité qui soit incontestable. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous arranger pour le mieux.
Appliqué à un objet animé ou inanimé, le mot individu comporte l'union entre les parties d'un objet et la séparation d'avec d'autres objets. Cet élément fondamental dans la conception de l'individualité, il ne convient pas de le négliger quand nous faisons usage de ce mot en biologie. Ce que nous appelons un individu dans le règne végétal et dans le règne animal, doit donc être un tout concret et non discret. Mais, si nous disons que chaque tout concret vivant doit être
regardé comme un individu, nous rencontrons encore la question. Qu'est-ce qui constitue un tout concret vivant? Un jeune organisme né d'une gemmation externe ou interne d'un organisme-parent passe graduellement d'un état où il n'est qu'une partie impossible à distinguer de l'organismeparent, à un état où il est un organisme séparé possédant une structure semblable à celle d'où il est né. A quel moment devient-il un individu? Si on ne lui accorde l'individualité que lorsqu'il se sépare complètement de l'organisme-parent, devons-nous la refuser à tous les organismes produits de la même façon, qui conservent d'une manière permanente le lien qui les attache à leur parent? ou bien encore, que fautil dire de l'hectocotyle, qui est un bras de la seiche qui subit un développement spécial, après quoi il se détache pour vivre d'une vie indépendante pendant un laps de temps considérable? Que faut-il dire aussi de l'oursin à l'état embryonnaire, qui se meut décote et d'autre abandonné après avoir été dépouillé de ses viscères par le jeune oursin qui s'est développé au dedans de lui?
Pour répondre à ces questions, nous devons revenir à la définition de la vie. La différence qui distingue un individu, au sens physiologique du mot, de l'individu dans l'acception plus générale, doit consister dans les manifestations de la vie proprement dite. La vie, avons-nous vu, est « la combinaison définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences externes. » Par suite, un individu biologique est un tout concret possédant une structure qui lui permet, lorsqu'il se trouve placé dans des conditions convenables, d'accommoder constamment ses relations internes aux externes, de manière à conserver Téquilibre de ses fonctions. Fidèles à cette idée, nous devons considérer
252 LES INDLCÏlOiNS DE LA BIOLOGIE.
comme des individus toutes les masses organisées complètement ou partiellement indépendantes, qui naissent par un développement multicenlral et multiaxial, soit continu, soit discontinu (§ 50). Nous devons accorder le nom d'individu à chaque aphide séparé, à chaque polype d'un polypier, à chaque bourgeon ou pousse d'un végétal phanérogame, soit qu'ils s'en détachent comme les bulbilles ou qu'ils y restent attachés comme les branches.
Par cette interprétation des faits, nous n'évitons pas assurément toutes les anomalies. Si, chez les végétaux à fleurs, la faculté de croissance et de développement indépendants n'appartient d'ordinaire qu'aux rameaux ou axes, dans cer- * tains cas, comme chez la feuille de bégonia, dont nous avons déjà parlé, des parties attenantes à un axe, ou même un petit fragment de ces parties, sont capables de servir de point de départ et de théâtre aux fonctions de la vie. Dans d'autres cas, comme M. Naudin l'a montré dans le Drosera intermediay de jeunes végétaux se développent parfois à la surface des feuilles, pendant que celles-ci adhèrent encore à la plante mère. Chez les formes animales, telles que les hydrozoaires composés, la définition ne nous permet pas mieux de décider où il faut tirer la ligne de démarcation entre l'individualité du groupe et celle des membres, tant elles pénètrent l'une dans l'autre à des degrés divers. Mais, comme nous l'avons dit déjà, ces difficultés doivent se présenter nécessairement si les formes organiques sont nées par gradations insensibles. Nous devons nous contenter d'une définition qui ne nous expose qu'au plus petit nombre d'inconvénients, et cette définition est celle qui nous apprend à considérer comme un individu tout centre ou axe capable de présenter, d'une manière indépendante, l'accommodation continue de relations internes à des relations externes qui constitue la vie.