CHAPITRE YIIl
§ 80. Déjà dans les deux derniers chapitres nous avons admis tacitement la loi de transmission héréditaire, ce qui est inévitable dans toutes les discussions de ce genre. Comprise dans son intégrité, la loi veut que chaque plante ou animal en produise d'autres de même espèce que lui-même; la ressemblance spécifique consistant moins dans la répétition de traits individuels, que dans la reproduction d'une même structure générale. Les exemples de tous les jours ont rendu si familière cette vérité, qu'ils lui ont presque fait perdre toute signification. Que le froment produise du froment, que les bœufs existants descendent d'ancêtres de même espèce, que tout organisme qui se développe prenne en définitive la forme de la classe, de l'ordre, du genre et de l'espèce d'où il est sorti : c'est un fait qui, à force de répétition, a pris dans notre esprit Tair d'un fait nécessaire. Toutefois c'est en ceci que l'hérédité se révèle principalement; les phénomènes qu'on rapporte à ce principe en sont des manifestations tout •à fait secondaires. Comprise ainsi, l'hérédité est un principe universel. Les divers cas d'hétérogenèse dont nous venons de parler paraissent, il est vrai, en désaccord avec celle
assertion. Mais il n'en est rien en réalité. Bien que le retour des mêmes formes se fasse, dans les faits d'hétérogénèse, non point suivant une ligne droite, mais suivant un cercle, la même forme revient; et, pris dans son ensemble, le groupe de formes produit dans l'un des cercles ressemble autant aux groupes précédents que l'individu unique naissant par homogénèse ressemble aux individus ses ancêtres. Cependant, quoique le principe général, que les organismes d'un type donné descendent uniformément d'organismes de même type, soit si bien établi par une quantité infinie de faits qu'il est devenu un axiome, on n'admet pas universellement que les caractères non-typiques soient héréditaires. Si on venait dire à un botanisle qu'une plante d'une classe a produit une plante d'une autre classe, ou que de semences provenant d'un ordre donné, des individus d'un autre ordre ont poussé, il refuserait d'y croire, et jugerait même inutite d'examiner les faits . Un zoologiste à qui l'on dirait que d'un œuf de poisson est sorti un reptile, et qu'un mammifère implacentaire est né d'un mammifère placentaire, ou. qu'un mammifère ongulé a mis bas un mammifère onguiculé, ou même que d'individus d'une espèce il est né des rejetons d'une espèce voisine, ce zoologiste lèverait les épaules de dédain. Ily a pourtant des botanistes et des zoologistes qui ne tiennent pas pour certain que les particularités moindres de l'organisation se transmettent d'une génération à l'autre. Il y a des naturalistes qui paraissent croire que la loi d'hérédité nes'applique qu'aux principaux caractères de structure, et non aux détails, ou en quelque sorte que, tout en s' appliquant aux détails qui constituent les différences des espèces, elle neVapplique point aux détails moins saillants. Voyant que la tendance à la répétition rencontre de légères restrictions dans la tendance à la variation (ce qui, nous le verrons par
la suite, n'est qu'un résultat indirect de la tendance à la répétition) en viennent à douter que l'hérédité ait un empire illimité. Cependant par un examen attentif des faits, et en faisant une part suffisante aux influences qui obscurcissent les plus petites manifestations de l'hérédité, nous ferons disparaître les raisons sur lesquelles ce doute se fonde. D'abord, par ordre d'importance, vient le fait que nonseulement les traits de structure qui distinguent la classe, l'ordre, le genre et l'espèce, se transmettent uniformément d'un.organisme à ses rejetons; mais aussi ceux qui distinguent la variété. Nous avons de nombreux exemples, chez les végétaux et les animaux, où par l'eflet de conditions naturelles ou artificielles, il s'est produit des modifications différentes issues de la même espèce; il y a des preuves nombreuses que les membres de ces sous-espèces transmettent ordinairement leurs caractères distinctifs à leurs descendants. Les agriculteurs et les jardiniers citent à cet égard des faits incontestables. On connaît plusieurs variétés de froment; chacune de ces variétés se reproduit elle-même. Depuis que la pomme de terre a été introduite en Angleterre il s'est formé de l'espèce primitive plusieurs sous-espèces, dont quelques-unes diffèrent beaucoup des autres par leur forme, leur volume, leurs qualités et l'époque de leur maturité. On peut en dire autant des pois. On cite souvent la tribu des choux comme un exemple où l'on voit des races qui ont divergé considérablement d'une souche commune devenues permanentes. Chez les fruits et les fleurs, la multiphcation des espèces, et la continuation certaine de chaque espèce par agamogenèse, et, dans une certaine étendue, par gamogenèse, est attestée par un nombre infini d'exemples. De toutes parts on peut rassembler des exemples qui montrent que les variétés survenues dans chaque espèce d'animaux
persistent pareillemenL Nous avons des races distinctes de moulons, de bœufs, de chevaux, qui conservent leurs caractères distinctifs. Les diverses races de chiens que nous pouvons considérer comme appartenant toutes à la même espèce, d'après le critérium physiologique, nous présentent la pi^uve évidente de la transmission héréditaire (le petites différences, — chaque race, conservée pure, «e reproduisant non-seulement avec son volume, sa forme, sa couleur, la qualité du poil, mais aussi par les dispositions et les caractères spéciaux de son intelligence. Les lapins aussi ont leurs races fixes. Dans l'île de Man il existe une espèce de chats sans queue. N'y eût-il pas d'autres preuves, celles que nous présente la physiologie suffiraient. Dès que Ton admet que toutes les races d'hommes proviennent de la même souche, toutes les variétés humaines fournissent preuve sur preuve que les traits de structure non spécifiques sont transmis de génération en génération. Ou bien si l'on admet qu'elles descendent de plusieurs souches, on trouve entre les races qui descendent d'un tronc commun des différences distinctives qui prouvent l'hérédité de caractères secondaires. Non-seulement nous voyons les nègres continuer à produire des nègres, les peaux-rouges des peaux- rouges, et lesracéS à peau blanche perpétuer leur peau blanche, non-seulement nous voyons les Kalmoucks à la face large et au nez aplati produire des enfants à la face large et au nez aplati, et les Juifs léguer à leurs rejetons les traits qui depuis longtemps caractérisent les Juifs; mais encore nous voyons que les plus légères différences qui distinguent les races les plus voisines se conservent de génération en génération. En Allemagne, la forme ordinaire du crâne est sensiblement différente de celle qui est commune en Grande-Bretagne, bien que les Allemands et les Angle-
"m LES INDUCTIONS DE U BIOLOGIE.
Saxons soient de races très-voisines. La masse des Italiens continuent à se distinguer des autres nations de l'Europe par les traits de leur visage. Le caractère des Français est aujourd'hui, comme il y a des siècles, différent à bien des égards des caractères des peuples voisins. De plus, entre les races si proches parentes que le sont les Celtes-Gallois et les Celtes-Irlandais, des différences sensibles de forme et de nature se sont jQxées.
C'est pour nous une puissante raison de croire que la loi générale d'hérédité est illimitée dans ses applications, que de la voir vérifiée dans ces sous-espèces et sous-sous-espèces, par la perpétuation des caractères d'ordre, de genre et d'espèce. Aux titres que les faits de ce genre donnent à la croyance à l'hérédité, il faut ajouter aussi ceux qui dérivent de faits plus spéciaux. L'expérimentation et l'observation directe pratiquée sur une succession de générations, nous offrent de nombreux faits qui attestent l'hérédité. On peut les partager en deux classes. Dans l'une se rangent les faits dans lesquels des particularités congénitales, qu'on ne saurait rapporter à des causes appréciables, sont léguées aux descendants. Dans l'autre se placent les faits où les particularités léguées ne sont pas congénitales, mais résultent de changements survenus dans les fonctions durant la vie des individus qui les lèguent. Nous allons examiner les faits de la première classe.
§ 81. Notons au début le caractère du principal témoignage. Après les inductions qui ont reçu une vérification assez complète pour prendre rang parmi les vérités de la science exacte, nulle n'est plus digne de confiance que celles qui ont subi l'épreuve des transactions commerciales. Quand nous voyons des milliers d'hommes dont les
proflts et les pertes dépendent de la vérité des conclusions qu'ils tirent d'observations simples, constamment répétées ; quand les conclusions, tirées et transmises de génération en génération par ces observateurs si profondément intéressés, sont devenues des convictions inébranlables; nous pouvons les accueillir sans hésitation. Il y a une classe de commerçants, les éleveurs, qui se dirigent d'après des expériences de ce genre, et qui entretiennent une conviction de cette espèce, nous voulons dire la conviction que les caractères secondaires de l'organisation se transmettent par hérédité, aussi bien que les principaux. C'est pour cela qu'on paye d'un prix colossal les chevaux de course vainqueurs, les taureaux de formes supérieures, les bêtes à laine qui possèdent certains caractères désirés. C'est pour cela qu'on prend tant de peine pour éviter le croisement de ces produits de choix avec des produits inférieurs. M. Darwin cite les savants qui jouissent de la plus haute autorité dans la question de l'élevage de nouvelles races pour fixer et propager les caractères qui font la supériorité de certains animaux. ^ Youatt, écrit-il, l'homme peut-être qui connaît le mieux les œuvres des agronomes, et juge excellent en ce qui concerne les animaux, voit dans le principe de la sélection le moyen qui permet aux agriculteurs non-seulement de modifier les caractères dé leur bétail, mais de le changer totalement. C'est la baguette du magicien, par la vertu de laquelle il peut appeler à la vie toutes les formes qu'il veut. » — «11 semble, dit lord Somerville, en parlant de ce que les éleveurs ont fait pour les bêtes à laine, qu'ils aient tracé à la craie sur un mur une forme d'une entière perfection, et qu'ils lui aient ensuite donné la vie. » Le plus habile éleveur, sir John Sebright, avait coutume de dire, en parlant des pigeons, qu'il se faisait fort de produire en trois ans le plumage qu'on voudrait.
mais qu'il lui en fallait six pour obtenir une tête ou un bec. Au fond de toutes ces afifirmations, il y a la conviction que les traits individuels sont légués de génération en génération^ et que lorsqu'ils ne sont pas mis en conflit avec des trait» opposés, ils peuvent se perpétuer et s'accroître de façon à devenir des caractères distinctifs permanents.
Il y a un grand nombre de faits spéciaux outre celui qu'on a souvent cité du mouton ancon, issu d'un seul agneau à courtes jambes, et celui de la sexdigitée Gratio Kelléia, qui a transmis sa difformité à plusieurs de ses enfants et de ses petits enfants. Dans un article publié dans VEdinburghNew PhilosophicalJournal Ae juillet 4863, le docteur Struthers présente divers exemples de variations héréditaires des doigts. Esther P..., qui avait six doigts à une main, a légué cette difformité à certaines branches de ses descendants, pour deux, trois ou quatre générations. A. S... hérita de son père d'un doigt surnuméraire à chaque main et à chaque pied; et G. G..., qui avait aussi six doigts et six orteils, avait une tante et une grand'mère pareillement conformées. M. Sedgwick a réuni un grand nombre de faits et les a publiés dans la Médico-chirurgical Review d'avril et de juillet 4863, en deux articles sur « Tinfluence du sexe, sur la limitation de la transmission héréditaire ». C'est à ces articles que nous em» pruntons les cas suivants : a Augustin Duforet, pâtissier de Douai, qui n'avait que deux au lieu de trois phalanges à tous ses doigts et orteils, avait hérité cette difformité de son grand-père et de son père, et la partageait avec un oncle el plusieurs cousins. Le docteur Lépine a parlé d'un homme qui n'avait que trois doigts à chaque main et quatre orteils à chaque pied, et dont le grand-père et le fils présentaient la même anomalie. Victoire Barré, d'après Béchet, n'avait comme son père et sa sœur qu'un doigt développé à chaque
maiii) et que deux doigts à chaque pied, et cette monstruosité se voyait chez ses deux filles. Il y a des cas d'hérédité, où pen-' dant deux générations, on a constaté d'absence de deux phalanges onguéales aux mains. Il faudrait plus d'espace que je n'en aià ma disposition, pour citer les divers faits connus de transmission d'une génération à une autre, de doigts ou d'orteils palmés, de bec-de-lièvre, de luxation congénitale du fémur, d'absence de la rotule, de pied bot, etc. Il n'est pas rare non plus de rencontrer des faits de transmission héréditaire de vices de conformation dans les organes des sens. Quatre sœurs, leur mère et leur grand'mère, furent, nous apprend Duval, aflfectées pareillement de cataracte. Prosper Lucas rapporte un cas d'amaurose héréditaire qui affecta toutes les femmes d'une famille pendant trois générations. Duval, Graffe, Dufon et d'autres attestent que des faits analogues se sont présentés à eux (4). » La surdité se transmet aussi quelquefois de la mère à l'enfant. Il y a des sourds-muets dont les vices de conformation proviennent des ancêtres, et des malformations de l'oreille externe se sont aussi perpétuées par hérédité. On a noté beaucoup de faits de transmission de particularités de la peau et de ses appendices : par exemple celui d'une famille dont tous les membres se faisaient remarquer par l'épaisseur de leurs sourcils noirs, et celui d'une autre famille, dont chaque membre portait au sommet de la tête une mèche de cheveux de couleur plus claire que le reste. On connaît aussi des faits de calvitie congénitale héréditaire. On a cité encore comme faits de transmission héréditaire l'absence complète des dents, l'absence
(1) Tandis que ce chapitre était sous presse, M. White Cooper m*a appris que la vue courte, la vue longue, la myopie, le strabisme ne sont pas les seules affections des yeux qui soient héréditaires, mais qu'une particularité de la vision, limitée à un œil, se transmet fréquemment et se retrouve chez le descendant dans le même œil.
de certaines dents et des arrangements anormaux des dents. Nous avons des faits qui prouvent la transmissibilité des dispositions à conserver les dents saines ou à les avoir gâtées. L'hérédité de certaines maladies, telles que la goutte, la phthisie, la folie, est universellement admise. Parmi les maladies communes dont la transmission d'une génération à une autre a été observée, citons Ticlithyose, la lèpre, le pytlriasis, les tumeurs sébacées, la plique polonaise, la dipsomanie,le somnambulisme, la catalepsie, Tépilepsie, l'asthme, l'apoplexie, l'éléphantiasis. La susceptibilité nerveuse de certains .parents se retrouve presque toujours chez leurs enfants. On a quelquefois constaté la transmission héréditaire d'un penchant au suicide.
§82. 11 est comparativement difficile, pour plusieurs raisons, de prouver la transmission des particularités de structure qui proviennent de particularités fonctionnelles. Lès changements produits dans le volume des parties par des changements dans la somme de leurs actions sont la plupart du temps peu apparents à première vue. Quand un muscle a augmenté de volume, il reste si bien caché sous ses enveloppes naturelles et sous les voiles artificiels des vêtements, qu'à moins d'être excessive, l'altération passe inaperçue. On ne saurait voir du dehors les développements nerveux qui peuvent se faire dans le cours d'une seule vie. Les modifications normales que subissent les viscères ne peuvent être observées que d'une manière obscure, si tant est qu'elles le puissent. S'il est difticile de suivre des changements de structure opérés dans les individus par des changements dans leurs habitudes, il doit l'être bien davantage encore de suivre la transmission de ces changements, bien plus masquée qu'elle est par l'influence, d'autres individus que d'autres habi-
tudes viennent souvent modifier autrement. Bien plus, les particularités de structure, qui sont dues à des particularités de fonction, se trouvent d'ordinaire intimement mêlées à des particularités de structure dues à la sélection tant naturelle qu'artificielle. Dans la majorité des cas, il est impossible de dire qu'une particularité de structure, qui paraît avoir pris naissance chez le rejeton par suite d'une particularité fonctionnelle existant chez le parent, ne dépend en rien de l'influence de quelque particularité congénitale de structure chez le parent qui a donné lieu à cette particularité. Nous sommes réduits à des faits avec lesquels la sélection naturelle ou artificielle peut n'avoir rien à faire; et il est difficile d'en trouver. Cependant nous pouvons en citer quelques-uns.
Une espèce de plante, transportée d'un sol sur un autre, ' subit souvent ce que les botanistes appellent un changement i A^ habitudes j changement qui, sans affecter ses caractères spécifiques, n'en est pas moins visible. Dans sa nouvelle localité, la plante se distingue par des feuilles plus larges ou plus petites, de formes différentes ou plus charnues; quelquefois au lieu d'être, comme auparavant, comparativement lisses, elles deviennent poilues, ou bien sa tige devient ligneuse au lieu d'herbacée; ou encore ses branches, ne poussant plus vers le haut,prennent une attitude languissante. Or, ces changements d'habitude sont évidemment déterminés par des changements fonctionnels. Puisqu'ils se présentent chez des individus qui ont subi un déplacement, on ne sauit' rat les ranger parmi les variations spontanées. Il y a des rj modifications de structure qui sont les conséquences de mofej difications de fonction, produites par des modifications dans ii! l'action des forces extérieures. Gomme ces modifications re- ) ! paraissent dans les générations qui viennent après, nous y
voyons des exemples de variations établies par la fonction» qui se transmettent par hérédité. Nous en voyons un autre exemple dans ce qu'on appelle « déviations » chez les plantes. Il y en a de deux sortes : les unes gamogénétiques, les autres agamogéné tiques. On pourrait attribuer entièrement les déviations gamogénétiques à des variations spontanées; sont elles dues en partie à l'hérédité de changements de structure produits par des changements fonctionnels, on ne saurait le prouver. Mais, lorsque les individus qui présen* tent les variations naissent par agaraogenèse, c'est le con* traire qui arrive : la variation spontanée est hors de doute, et la seule interprétation possible consiste à expliquer la dé* viation de structure par une déviation de fonction. Un axe nouveau, qui pousse sur un axe-parent, prend un caractère différent ; il émet des feuilles lobées au lieu de feuilles entières, et possède d'ailleurs un mode de croissance différent. Ce changement de structure implique un changement dans les actions de développement d'où le nouveau bourgeon est sorti, changement, voulons-nous dire, qui se passe dans le rameau-parent, c'est-à-dire dans le changement fonctionnel; et, comme la structure modifiée, imprimée ainsi au nouveau rameau par la fonction modifiée, se transmet par ce rameau à tous les rameaux qu'il porte, nous sommes obligés d'admettre que ce fait est un exemple d'une modification acquise devenue héréditaire.
Il est difficile de dégager la preuve de changements analogues chez les animaux. C'est seulement chez les animaux domestiques que nous avons l'occasion de suivre les effets d'habitudes modifiées ; et encore^ dans presque tous les cas, la sélection artificielle en a-t-elle masqué les résultats. Nous pouvons cependant citer quelques faits. M. Darwin, tout en atlribuant à peu près complètement à la sélection
naturelle la production des modifications qui aboutis* sent à des différences d'espèces, admet néanmoins les effets de l'usage et de la désuétude. « Je trouve, dit-il, que chez le canard domestique, les os de l'aile pèsent moins, et ceux de la patte plus, en proportion du squelette entier, que les mêmes os dans le canard sauvage ; et j^estime que ce changement peut être raisonnablement attribué à ce que le canard domestique vole beaucoup moins et marche beaucoup plus que son parent sauvage. Le grand développement héréditaire des mamelles des vaches et des chèvres dans les pays où on les traît habituellement, en comparaison de l'état de ces organes dans d'autres pays, est un autre exemple de l'effet de l'usage. On ne pourrait citer un seul animal domestique qui n'ait pas en quelque pays les oreilles tombantes; nous trouvons probable l'interprétation proposée par quelques auteurs qui expliquent cette forme par l'inaction habituelle des muscles de l'oreille, parce que ces animaux ne sont guère alarmés par le danger. » Ailleurs : < Les yeux de la taupe et de certains rongeurs fouisseurs ont des dimensions rudimentaires, et sont chez quelquesuns tout à fait recouverts de peau et de poils. L'état de ces yeux provient probablement de la désuétude, mais aidée peut-être par la sélection naturelle... » « L'on sait que divers animaux, appartenant aux classes les plus différentes, qui habitent les cavernes de la Slyrie ou du Kentucky, sont aveuîçles. Il y a des crabes où l'on trouve encore lé pédoncule de l'œil, quoique l'œil n'existe plus ; le pied du télescope demeure, mais le télescope et ses verres sont perdus. Gomme il est difficile Jimaginer que les yeux, bien que sans usage ^ puissent causer un dommage quelconque aux animaux qui vivent dans l'obscurité, j'attribue leur perte à la désuétude. » On peut observer quelquefois l'hérédité directe d'une parti-
cularité acquise. M. Lewes en rapporte un cas. Il € possièdait un petit chien qu'on avait enlevé à sa mère quand il n'avait que six semaines : ce petit chien n*avait jamais appris à demander (ce qu'on avait appris à sa mère) ; il se mit à le faire spontanément pour tout ce dont il avait besoin, quand il eut environ sept ou huit mois : il demandait qu'on lui donnât à manger, qu'on le laissât sortir, et un jour on le vit en face d'un clapier de lapins demandant les lapins, d 11 y a aussi des exemples de chiens de chasse qui ont pris spontanément dans la campagne des allures et des manières que leurs parents avaient apprises.
Mais c'est dans l'espèce humaine que l'on rencontre les meilleurs exemples de modifications héréditaires produites par des modifications de fonction. H n'y a pas d'autre cause à laquelle on puisse attribuer les métamorphoses rapides subies par les races bretonnes quand elles sont placées dans des conditions nouvelles. C'est un fait notoire qu'aux États- Unis les descendants des immigrants irlandais perdent leur physionomie celtique et s'américanisent. On ne saurait attribuer cet effet à des mariages entre Irlandais et Américains : les sentiments que les Américains ont pour les Irlandais s'y . opposent. L'exemple de ce qui arrive aux immigrants allemands est tout aussi frappant ; bien qu'ils se tiennent à part, ils prennent bientôt le type dominant. Ce serait aller trop loin que de dire que la variation spontanée, renforcée par la sélection naturelle, a pu produire cet effet. Des races si nombreuses ne peuvent avoir été supplantées au bout de deux ou trois générations par des variétés naissant d'ellesmêmes. Il n'y a donc aucun moyen d'éviter la'conclusion que les conditions physiques et sociales ont produit dans ces cas des modifications de fonction et de structure, dont le rejeton hérite et qu'il accroît. De même pour les cas spéciaux. Le
docteur Brown a observé dans bien des cas (Cyclopœdia of Practical Medicine, II, p. 419) que des individus dont la compleiion avait été modifiée par un séjour dans un climat chaud) lorsqu'ils venaient à avoir des enfants à une époque postérieure à ce séjour, retrouvaient chez ces enfants Tair qu'ils avaient nouvellement acquis, plutôt que celui qu'ils possédaient primitivement.
On pourrait aussi signaler des modifications spéciales d'organes causées par des changements spéciaux dans leurs fonctions. On reconnaît généralement que les personnes dont les ancêtres vivaient du travail de leurs mains ont par hérédité des mains grosses, et que les hommes et les femmes qui descendent depuis de nombreuses générations de personnes qui ne se livraient pas au travail manueU ont généralement de petites mains. Comment le volume des mains serait-il un bon signe de l'extraction, §'il n'existait pas un rapport entre ce volume et la profession des ancêtres? Il existe une relation analogue entre l'exercice habituel des pieds et leur grosseur; les habitudes des Chinois en sont la preuve. La coutume cruelle d'arrêter artificiellement la croissance des pieds ne se serait jamais étabUe parmi les dames de la Chine, si elles n'avaient pas vu dans les petits pieds la marque d'un rang supérieur, c'est-à-dire d'une grande existence, d'une vie affranchie du travail corporel. Il y a aussi des faits qui tendent à prouver que les modifications des yeux, causées par des exercices particuliers de ces organes, se transmettent par hérédité . La myopie est chose rare parmi les populations rurales ; mais c'en est une fréquente chez les gens qui se servent beaucoup de leurs yeux pour lire et écrire; chez ces derniers, la myopie est souvent congénitale. Ce rapport est encore plus frappant en Allemagne. L'on sait que dans ce pays les classes élevées sont studieuses; et d'après
le nombre des jeunes Allemands qui portent des lunettes, il y a lieu de penser que la myopie congénitale est très-fréquente en Allemagne.
Quelques-uns des meilleurs exemples d'hérédité fonctionnelle nous sont fournis par les caractères mentais des races humaines. Il est des facultés que l'espèce humaine a acquises dans le cours de la civilisation, qui, selon moi, ne sauraient s'expliquer sans l'hypothèse de la transmission héréditaire des modifications acquises. La faculté musicale en est une. Je ne crois pas qu'on en donne une explication suffisante en disant que la sélection naturelle a été la cause de son développement parce qu'elle a conservé les individus les mieux disposés. Même aujourd'hui que, grâce au développement et à l'ascendant de cette faculté, la musique est devenue une occupation au moyen de laquelle les mieux doués delà faculté musicale peuvent gagner leur vie et élever leurs familles; il n'est pas sûr, à prendre la vie des musiciens dans son ensemble, qu'elle ait quelque avantage sur d'autres dans la lutte pour la vie et la multiplication. Mais si nous reportons nos regards sur les premières phases que la faculté musicale a dû traverser, avant qu'on soit arrivé à une perception définie de la mélodie, nous aurons encore plus de peine à voir comment les individus qui possédaient la faculté musicale rudimentaire à un degré un peu supéïîeur à celui des autres, en auraient tiré l'avantage de se conserver mieux eux-mêmes et leurs enfants. S'il en est ainsi, il n'y a pour ce fait qu'une explication, à savoir que l'association habituelle de certaines cadences du langage de l'homme avec certaines émotions, a peu à peu établi dans la race un lien organisé et héréditaire entre ces cadences et ces émotions; que la combinaison de ces cadences, plus ou moins idéalisées, qui constitue la mélodie,
n'a pris pendant tout ce temps une signification dans l'esprit de la masse, que parce que les cadences avaient pris un sens dans l'esprit de la masse ; et parce que à force d'entendre et d'exécuter des mélodies on a gagné, et pu transmettre une sensibilité musicale plus avancée. Il est des cas particuliers qui nous permettent de confirmer ces idées. Tout en reconnaissant que chez un peuple doué de la faculté musicale à un certain degré, la variation spontanée produira accidentellement des hommes qui la possèdent à un degré supérieur, on ne saurait pourtant admettre que la variation spontanée explique pourquoi des hommes doués d'un talent musical supérieur produisent des hommes encore mieux doués. En moyenne on peut dire que les rejetons d'un mariage entre personnes qui ne sont pas douées des mêmes talents , seront plutôt moins que plus distingués. Le plus qu'on puisse espérer, c'est de voir cette faculté prodigieuse reparaître à la génération) suivante, sans être amoindrie. Comment pourrions -nous expliquer des exemples comme ceux de Bach, de Mozart, de Beethoven, qui étaient tous des fils d'hommes doués de talents musicaux exceptionnels? Que dire quand on voit que Haydn était fils d'un organiste, Hummel d'un maître de musique, et que le père de Weber était un violoniste distingué? On ne saurait attribuer raisonnablement à la coïncidence des « variations spontanées f> l'existence de si nombreux exemples chez une nation, dans un si court espace de temps. On ne saurait l'attribuer à rien qu'aux développements de structure causés par les augmentations subies par la fonction, et transmises par hérédité.
Mais la preuve la plus évidente que les modifications de structure causées par des modifications de fonctions sont héréditaires, se rencontre dans des cas d'altérations
304 ij:s inductions de la biologie.
morbides. € Certains genres de vie engendrent la goutte » ; et la goutte est transmissible. Chacun sait que chez des personnes jouissant auparavant d'une bonne santé, la phthisie peut être le résultat d'un genre de vie défavorable, par exemple, d'une alimentation insuffisante, d'une habitation dans des lieux malpropres, humides, mal aérés, et même aussi le résultat d'inquiétudes prolongées. L'on sait bien mieux encore que la diathèse phthisique se transmet des parents aiix enfants. A moins donc d'admettre une différence entre la phthisie constitutionnelle et la phthisie provoquée par des conditions insalubres, à moins d'affirmer que la phthisie dont l'origine est inconnue est transmissible, tandis que la phthisie produite par un vice fonctionnel ne l'est point, il faut admettre que les changements de structure d'où résulte la diathèse phthisique, peuvent-être causés chez les parents par des changements de fonction, et hérités par les enfants. Mais le fait le plus saillant, qu'on a depuis peu mis en lumière, c'est que des désordres fonctionnels d'origine artificielle peuvent se transmettre aux rejetons. 11 y a quelques années, M. Brown-Sequard, dans le cours de ses recherches sur la nature et les causes de l'épilepsie, a fait connaître une façon de produire artificiellement cette maladie. 11 faisait surtout ses expériences sur des cochons d'Inde ; et finit par découvrir ce fait remarquable, que les jeunes de ces cochons d'Inde étaient épileptiques : l'épilepsie d'origine fonctionnelle des parents était devenue une épilepsie constitutionnelle dans les rejetons. Voilà un fait qui, à lui tout seul, trancherait la question. Voilà une forme spéciale d'action nerveuse qui n'est point l'elTet d'une variation naturelle de structure quelconque née spontanément dans l'organisme, mais celui d'une certaine application de forces externes. Voilà une
forme spéciale d'action nerveuse qui se fixe par la répétition ; les accès sont de plus en plus facilement provoqués ; voilà Vhabitvde épileptique fixée. Cela veut dire que les actions nerveuses reliées ensemble qui constituent un accès, produisent dans le système nerveux de tels changements de structure, que les actions nerveuses de même espèce reliées ensemble qui viennent après, se suivent avec une facilité qui va en augmentant. Le fait de l'hérédité de cette habitude épileptique prouve d'une façon concluante que les modifications de structure produites par des modifications de fonction, sont imprimées sur l'organisme entier de manière à affecter les centres reproductifs, et à faire qu'ils se développent en des organismes qui présentent les mêmes modifications.
La transmission d'une sensibilité nerveuse exagérée, dont nous avons parlé un peu plus haut, nous offre un exemple à peu près du même genre, et non moins significatif. Cet état est commun surtout chez les gens qui soumettent leur cerveau à un travail considérable. Nous trouvons chez eux la modification constitutionnelle prodweï^ par excès de fonction, alors que leurs parents n'étaient pas nerveux; et ordinairement la modification se transmet plus ou moins à leurs enfants.
§ 83. Il reste à noter deux manifestations d'hérédité. L'une est le retour dans le rejeton de traits qui ne se trouvaient pas chez les parents, mais chez des grands parents ou des ancêtres éloignés. L'autre est la limitation de l'hérédité par le sexe, la restriction de certaines particularités transmises au rejeton du même sexe que le parent qui les possède.
L'atavisme, c'est le nom que l'on donne au retour des traits des ancêtres, est prouvé par des faits nombreux et
m\ LES INDUCTIOiNS DE LA BIOLOGIE.
variés. Dans les galeries de tableaux des vieilles familles, cl sur les tables de bronze monumentales conservées dans les églises voisines, on voit souvent des types de physionomie qui de temps en temps se répèlent dans les membres de ces familles. Tout le monde à pu remarquer que certaines maladies constitutionnelles, comme la goutte ou la folie, après avoir sauté une génération, se montrent dans la suivante.
Le docteur Strutlicrs, dans l'article que nous avons elle plus haut, intitulé tf des variations dans le nombre des doigLs des orteils et des phalanges chez l'homme » , cite des exemples de malformation communes au grand-père et au petit-fils, mais il n'en existait pas trace chez le père. Girou, cité par M. Sedgwick, nous dit qu' « on est souvent surpris de voir des agneaux noirs, ou tachetés de noir, nés de brebis et de béliers à toison blanche, mais que si Ton prend la peine de rechercher l'origine de ce phénomène, on le trouve chez les ancêtres. » M. Darwin rapporte des faits où l'éloigoement des ancêtres dont les traits ont été reproduits, est très-grand. Il nous apprend que dans les croisements opérés entre les variétés de pigeons, on voit quelquefois reparaître le plumage du pigeon de montagne primitif, d'où les variétés descendent; il cite encore le fait des zébrures que l'on peut quelquefois distinguer dans les chevaux, fait qui a la même signification.
On ne saurait encore considérer comme élabhe la limitalioa de l'hérédité par le sex;c. Si dans bien des cas les exemples en sont clairs, il en est d'autres où elle ne se montre qu'à un faible degré, si toutefois on peut la reconnaître. Dans le travail de M. Sedgwick, déjà cité, on trouvera un fait qui implique une tendance à la limitation, qui se montre ou ne se montre pas distinctement, suivant la nature de la modi-
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ficalion organique à transmettre. Mais avant de s'arrêter à une conclusion positive, il faudrait réunir un plus grand nombre de faits.
^ 84. Il ne faut pas demander à la Biologie, dans son état actuel, une explication de riiùrédite. Nous ne devons pas prétendre à plus qu'à la simplification du problème; tout ce que nous pouvons faire, c'est de le ramener à la catégorie de ces problèmes qui n'admettent qu'une solution hypothétique. Si parmi les hypothèses que des phénomènes très-généraux nous ont imposées, il en est une qui rende les phénomènes d'hérédité plus intelligibles qu'ils ne le paraissent en ce moment, nous aurons raison de l'adopter. Une preuve de la vérité d'une méthoded'interprétation, c'estqu'elle est susceptible de s'appliquer à deux classes de faits différentes mais voisines. La propriété que possèdent les organismes de reproduire les parties perdues, nous l'avons vu, est inexplicable si Ton n'admet l'hypothèse que les unités dont un organisme se compose ont une tendance native à s'arranger sous lu forme de cet organisme (§ 65). Nous avons conclu que ces unités doivent posséder des polarités spéciales, en conséquence de leurs structures spéciales; et que par le jeu naturel de leur polarité chaque unité est forcée de prendre la forme de l'espèce à laquelle elle appartient. Le Mi du Bégonia phyllomafiiaca ne nous permet pas d'esquiver l'hypothèse quel'aptitude à s'arranger sous une telle form.e, ne soit latente dans les unités contenues dans toute cellule indifférenciée. D'autres suppositions que nous avons indiquées ensuite à propos des caractères des cellules spermatiques et des cellules germinatives, sont tout à fait en harmonie avec cette conclusion. Nous avons trouvé des raisons de rejeter la supposition que ces cellules sont très-spécialisées, et d'ad-
308 LES INUUCTIOiNS DE LA BIOLOGIE.
mettre la supposition opposée que ce sont des cellules rant des autres bien plutôt en ce qu'elles sont non-spécialisées. L'hypothèse vers laquelle nous paraissons portés par Vensemble des faits, c'est que les cellules spermatiques et les cellules germinatives ne sont au fond que des véhicules, portant de petits groupes d'unités physiologiques dans un état convenable pour obéir à leur penchant vers l'arrangement de structure de l'espèce à laquelle elles appartiennent.
Nous voyons par là que les phénomènes d'hérédité ressemblent à d'autres phénomènes; et l'hypothèse que ces autres phénomènes nous obligent d'admettre, les phénomènes d'hérédité nous obligent également de l'accepter. Nous devons conclure que la ressemblance d'un organisme à l'un ou l'autre de ses parents, est le résultat des tendances spéciales des unités physiologiques dérivées de ce parent. Dans le germe fécondé il existe deux groupes d'unités physiologiques, légèrement différents dans leurs structures. Ces unités légèrement différentes se multiplient séparément aux dépens de la substance nutritive fournie au germe qui se développe; chaque espèce modelant sa substance nutritive en unités de son propre type. Tout le temps de l'évolution, les deux espèces d'unités se ressemblent principalement dans leur polarité et dans la forme sous laquelle elles tendent à se construire, seulement, comme elles ont aussi des différences secondaires, elles travaillent à l'unisson pour produire un organisme de l'espèce d'où elles sont dérivées, mais elles travaillent en opposition l'une avec l'autre pour produire des exemplaires des organismes-parents d'où elles sortent respectivement. Il on résulte, en définitive, un organisme où les traits d'une unité se trouvent mêlés à ceux de l'autre.
SI telle est la cause delà ressemblance du rejeton avecles
parents, il devient évident, à priori^ qu'outre la transmission des particularités spécifiques, il y aura une transmission des particularités individuelles qui, naissant sans causes assignables, sont appelées spontanées. En effet, si l'hypothèse d'un arrangement spécial de parties par un organisme est dû à la tendance de ses unités physiologiques vers cet arrangement, l'hypothèse d'un arrangement de parties légèrement différent de celui de l'espèce, implique des unités physiologiques légèrement différentes de celles de l'espèce; et ces unilés physiologiques légèrement différentes, transmises par l'intermédiaire des cellules spermatiques ou des cellules germinatives, tendront dans le rejeton à se construire sous forme d'une structure qui s'éloigne pareillement du type moyen de l'espèce.
Toutefois, il n'est pas également évident, à priori, que dans cette hypothèse, les altérations de structure, causées par des altérations de fonction, doivent se transmettre au rejeton. Il n'est pas évident qu'un changement dans la forme d'une partie , causé par une action changée, implique un changement dans les unités physiologiques de tout l'organisme, tel que ces unités, quand les groupes qu'elles composent se trouveront détachés des parents sous forme de centres reproducteurs, se développent sous forme d'organismes où cette même partie soit pareillement changée de forme. En traitant de l'adaptation (§ 69), nous avons vu qu'il faut beaucoup de temps à un organe modifié par accroissement ou décroissement de fonction, pour réagir sur l'organisme en général, de façon à faire surgir les changements corrélatifs nécessaires à la production d'un nouvel équilibre ; et pourtant c'est seulement quand cet équilibre nouveau s'est établi, que nous pouvons nous attendre à en trouver une pleine expression dans les unités physiologiques dont l'organisme
est construit ; alors seulement nous pouvons compter sur une transmission complète de la modification aux descendants. Néanmoins, il semble que les changements de structure causés par des changements d'action, doivent aussi se transmettre, bien qu'obscurément, d'une généra tion à Vautre, en vertu d'un corollaire dés premiers principes; sinon d'un corollaire spécifique, du moins d'une consi'quence qui y est impliquée d'une manière générale. En effet, si un organisme A se trouve en' vertu d'une habitude ou d'une condition particulière de vie, modifié sous la forme A', il en résulte inévitablement que toutes les fonctions de A', la fonction reproductive comprise, doivent différera quelque degré des fonctionsde A. Un organisme étant une combinaison départies qui jouent rhythmiquement un rôle dans la constitution d'un équilibre mobile, il est impossible de changer Taclion et la structure de l'une quelconque de ses parties, sans causer des changements d'action et de structure dans toutes les autros : c'est ainsi qu'aucun membre du système solaire ne saurait être modifié dans son mouvement ou sa masse, sans produire des réarrangements dans toute rétendue du système solaire. Si un organisme A, une foischangé en A', doit être changé dans toutes ses fonctions, le rejeton de A', ne saurait être le même ni pourvu des mômes fonctions que s'il avait retenu la forme A. Ce serait nier implicitement la persistance de la force que de dire que A peut être changé en A', et peut néanmoins donner un rejeton exactement semblable à ceux qu'il aurait donnés s'il n'avait pas été changé. La nécessité qui veut que le changement dans le rejeton soit, toutes choses égales d'ailleurs, dans le même sens que celui du parent, nous apparaît un peu obscurément comme impliquée dans le fait que le changement propagé dans le système du parent constitue un changement vers un nouvel état d'équilibre, changement ten-
iiEUEDiTE. ;n I
liant à mettre ies acles de tous les organes, y compris ceux de la reproduction, en harmonie avec ces actes nouveaux. Ou bien encore, pour ramener la question à sa forme définitive et la plus simple, nous dirions que comme, d'une part, les unités physiologiques se disposent, en vertu de leurs propriétés polaires spéciales, pour former un organisme d'une structure spéciale, d'autre part, aussi, si la structure de cet organisme est modifiée par la fonction modifiée, elle imprimera une modification correspondante aux structures et aux propriétés polaires de ses unités. Les unités et l'agrégat doivent agir et réagir l'un sur l'autre. Les forces exercées par chaque unité sur l'agrégat et par l'agrégat sur chaque unité, doivent toujours tendre vers un état d'équilibre. Si rien ne s'y oppose, les unités modèleront les agrégats sous une forme en équilibre avec leurs propriétés polaires préexistantes. Au contraire, si des actions incidentes font prendre à l'agrégat une nouvelle forme, ses forces doivent tendre à remodeler les unités d'une façon harmonique a cette nouvelle forme. Mais dire que les unités physiologiques sont à quelque degré que ce soit, remodelées de telle sorte qu'elles aient leurs forces polaires en équifibre avec celles de l'agrégat modifié, c'est dire que ces unités, lorsqu'elles seront séparées sous forme de centres de reproduction, tendront à s'édifier en un agrégat modifié dans la même direction.
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mité de l'échelle des variations une différence à peine sensible de la longueur ou de la couleur des poils, et à Taulre, un organe surnuméraire apparaître, ou un organe manquer. Sans doute les variations légères sont de beaucoup les plus générales, mais celles qui ont une grandeur considérable ne sont point rares; les variations mêmes que constituent une addition ou une suppression de parties ne sont pas tellement rares qu'elles ne doivent pas figurer sur la liste des causes qui contribuent à changer les formes organiques. On voit fréquemment des bœufs sans cornes. Parmi les moutons il y a des races cornues et des races qui ont perdu leurs cornes. Il a existé en Ecosse une race de cochons solipèdes, au lieu que les autres ont le pied fendu. Chez les pigeons, selon M. Darwin, t< le nombre des vertèbres sacrées et caudales varie, comme aussi le nombre des côtes, en même temps que leur largeur relative et qu'il s'y développe des apophyses. »
Nous avons vu dans le dernier chapitre que les variations grandes et petites, qui naissent sans cause appréciable, tendent à devenir héréditaires. Ajoutons que les faits qui démontrent l'hérédité dans ses plus petites manifestations sont les mêmes qui prouvent la variation; en effet, l'hérédité d'une modification quelconque qui s'ajoute aux particularités structurales de l'espèce, ne peut être démontrée que lorsqu'il se produit une variation. Toutefois il nous reste à remarquer que la transmission des variations est elle-même variable, et qu'elle varie aussi bien dans le sens de la croissance que dans celui de la décroissance. Un trait appartenant à l'un des parents peut être contre-balancé par l'influence de l'autre au point de ne pas apparaître dans le rejeton; et, s'il ne l'est pas, le rejeton peut le posséder au même degré ou peut-être à un degré moindre, ou bien le rejeton peut nous
311 LES INDUCTIONS DE LA lUOI.OGlE.
le présenter à un degro encore supérieur. De tous les faits que nous pourrions citer à l'appui, un seul suffira. Je remprunte à Tûssai de M. Struthers, dont j'ai parlé dansmoa dernier chapitre.
« La trisaïeule Estlier P. (mariée ix A. L.) avait six doigis à une main dont deux petits doigts. Elle eut dix-huit enfants (douze filles et six garçons) ; un seul, appelé Charles, présentait la variété digitale. Nous avons l'histoire des descendants de trois de ses fils, André, Charles et Jacques.
)) 1. André L. a eu deux fils, Thomas et André; Thomas eut deux fils qui ne présentaient aucune variété digitale. Nous voyons là trois générations successives sans que la variété de la bisaïeule apparaisse.
» 2. Jacques L., qui ne portait aucune variété, a eu deux fils et sept filles également sans aucune variété digitale. Une des filles, devenue Madame J. (l'une des personnes qui fournissent les renseignements), a eu trois filles et cinq fils, tous sans variation, sauf l'un des fils, Jacques J., âgé maintenant de dix-sept ans, qui a six doigts à chaque main...
» Dans cette branche des descendants d'Esther, nous voyons la variation sauter deux générations et se montrer ensuite aux deux mains.
» 3. Charles L.,le seul fils d'Esther qui portât la variation digitale, avait six doigts à chaque main. Il eut trois fils, Jacques, Thomas et Jean, tous portaient six doigts à chaque main. Jean avait en outre six orteils à un pied. Charles L. eut aussi cinq autre fils et quatre filles qui n'offraient aucune variation.
» a. Parmi les enfants, tous normalement conformés de Charles L., formant la troisième génération, les cinq fils ont eu douze fils et douze filles, et les quatre filles ont eu quatre fils et quatre filles, formant la quatrième génération; tous
• VAUIATION. 315
sont normaloment ronformés. Une cinquième génération do ce sous-groupc consiste jusqu'ici en deux garçons et deux filles seulement, qui sont aussi normalement conformés.
« Dans celte sous-branclie, nous voyons la variété de la première génération sauter la troisième et la quatrième, et aussi la cinquième au moins jusqu'ici.
» b. Jacques L. a eu trois fils et deux filles, qui sont sans variation .
» c, Thomas L. a eu quatre fils et cinq filles normalement conformés; il a deux petits-fils aussi normalement conformés. » Dans cette sous-branche de la descendance, nous voyons la variété de la première génération se montrer dans la seconde et la troisième, sauter la quatrième et la cinquième, du moins telle qu'elle est constituée pour le moment.
» d. Jean L. (l'une des personnes qui donnent les renseignements) a six doigts. Le doigt surnuméraire est attaché au côté externe comme chez ses frères Jacques et Thomas. Ils avaient tous subi l'ablation de ce doigt. Jean a de plus un troisième orteil à un pied, situé au côté externe. Les cinquième et sixième orteils ont la première phalange commune; les deuxième et troisième phalanges sont engagées dans un tégument commun ; chaque doigt a un ongle distinct.
» Jean L. a un fils sans variété, et une fille, Jeanne, qui est née avec six doigts à chaque main et six orteils à chaque pied. Les sixièmes doigts ont été amputés, les sixièmes orteils ne sont pas réunis dans la même enveloppe tégumentairo avec les cinquièmes, comme chez le père ; ils en sont distincts. Le fils a un fils et une fille qui, comme lui, sont normalement conformés.
» Dans cette sous-branche, la plus intéressante de la descendance, nous vovons un accroissement du nombre des
doigts, qui apparaît à la première génération à un membre; à la seconde aux deux, c'est-à-dire aux deux mains; à la troisième à trois membres, les mains et un pied; à la quatrième aux quatre membres. Il n'y a pas eu jusqu'ici de cinquième génération dans la transmission ininterrompue de la variété. La variété ne se montre encore chez aucun membre de la cinquième génération des descendants d'Esther, qui se compose jusqu'à présent de trois garçons et d'une fille seulement, dont les parents étaient normalement conformés, et de deux garçons et deux filles dont les grands-parents étaient normalement conformés. On ne sait pas si chez la trisaïeule Esther P. la variété était originelle ou héréditaire (1). »
• § 86. Lorsqu'il y a une grande uniformité chez les membres d'une espèce, les divergences par où le rejeton s'éloigne du type moyen sont ordinairement faibles ; mais lorsque, chez les membres d'une espèce, une dissemblance considérable s'est une fois établie, les dissemblances produites chez le rejeton sont fréquentes et considérables. Les plantes sauvages qui poussent sur leur habitat naturel, sont uniformes sur de grandes étendues de terrain, et conservent de génération en génération des structures semblables; mais quand la culture a causé des différences appréciables chez les membres d'une espèce végétale, des variations étendues et nombreuses peuvent apparaître. Pareillement, entre les animaux sauvages ou domestiques d'une même espèce, nous voyons le contraste qui résulte de ce que les races sauvages homogènes conser-
(1) Cet exemple remarquable parait militer contre la conclusion que nous avons tif ée quelques pa^es plus haut, que Taccroissement d'une particularité par coïncidence de variations spontanées dans les générations successives est très-improbable; et que les supériorités spéciales des compositeurs de musique ne sauraient avoir cette origine. Nous répondrons que Textrême fréquence de ce fait dans une classe aussi peu étendue que celle des compositeurs de musique, interdit cette interprétation.
VAUIATION. 317
vent leur type avec une grande ténacité, tandis que les races domestiques comparativement hétérogènes produisent fréquemment des individus plus différents du type moyen que ne l'étaient les parents.
Quoique la dissemblance qui existe entre les parents soit un antécédent de variation, il s'en faut qu'il en soit l'unique antécédent. S'il en était ainsi, les jeunes qui naissent successivement des mêmes parents seraient semblables. Si une particularité quelconque d'un organisme nouveau élait une résultante directe des. différences de structure existant enlre les deux organismes qui l'ont produite, tous les organismes nouveaux subséquents produits par ces deux organismes, présenteraient la même particularité. Mais nous savons que les rejetons successifs ont des particularités différentes : il n'en est pas deux qui soient exactement semblables.
Une cause de celte variation de structure dans la lignée est la variation des fonctions chez les parents. Nous en avons la preuve dans le fait que, dans la lignée des mêmes parents, il y a plus de différence entre les jeunes engendrés sous l'influence de différents états constitutionnels qu'entre ceux engendiés sous l'influence du même état constitutionnel. Il est notoire que les jumeaux sont bien plus ressemblants que les enfants qui naissent l'un après l'autre. Les conditions fonctionnelles des parents étant les mêmes pour les jumeaux, mais non les mêmes pour leurs frères et leurs sœurs (tous les autres antécédents demeurant constants), nous n'avons qu'à admettre que les variations dans les conditions fonctionnelles des parents sont les antécédents de ces dissemblances plus grandes que présentent leurs frères et leurs sœurs.
Il reste cependant d'autres antécédents. Les parents restant les mêmes, et leurs états constitutionnels les mêmes, une variation plus ou moins marquée se manifeste encore. Les vé-
;]I8 LES IMJUCTiONS DE LA lîIOLOGIE.
gétaux nés de semences d'un môme friiil, et les animaux produits d'une même portée, ne sont pas semblables; et quelquefois diffèrent considérablement. Dans une portée de cochons ou de petits chats, nous observons rarement l'unil'ormilc des caractères : quelquefois, il y a des contrastes de structure importants. J'ai eu moi-même récemment l'occasion de voir une portée de petits chiens de Terre-Neuve, dont quelques-uns avaient quatre doigts à la patte, au lieu que chez d'autres, il y avait à chaque patte de derrière un cinquième doigt rudimentaire.
Ainsi l'induction nous indique trois causes de variations, toutes trois agissant en même temps. D'abord, c'est l'hétérogénéité chez les parents, qui, si elle agissait seule et d'une manière uniforme pour engendrer, par l'effet d'une composition de forces, de nouvelles déviations, imprimerait des déviations nouvelles de môme étendue à tous les rejetons des mêmes parents; ce qui n'est pas. Ensuite, c'est la variation des fonctions chez les parents qui agissant soit seule, soit combinée avec la cause précédente, causerait de pareilles variations chez tous les jeunes produits simultanément; ce qui n'est pas. Il y a donc une troisième cause de variation, encore à chercher, qui agit avec les variations structurales et fonctionnelles des ancêtres et des parenls.
§ 87. Nous venons d'entrevoir qu'il existe une relation entre la variation et l'action des conditions externes. Le contraste que nous avons déjà signalé entre l'uniformité des espèces sauvages et la multiformité de la même espèce à l'état de culture ou de domestication, nous fait croire à cette relation. A propos des déviations des végétaux, M. Darwin fait remarquer qu'elles sont extrêmement rares à l'état de nature, et qu'à l'état de culture elles sont loin de
VARIATION. 3JD
l'être. » D'autres naturalistes qui ont étudié la question affirment, que si une espèce déplante qui, jusqu'à un certain moment, a conservé une grande uniformité, vient une fois à avoir sa constitution complètement troublée, elle continue à varier indéfiniment. Sans doute, Téloignement de l'époque à laquelle une espèce a été domestiquée est cause que nous manquons de faits positifs, capables de démontrer que nos animaux domestiques, si variables, le sont devenus sous l'influence d'un changement de condition impliqué par la domestication, et qu'auparavant ils avaient des caractères d'une fixité constante; mais les juges compétents ne doutent pas que les choses ne se soient passées ainsi.
Or, le trouble constitutionnel qui précède la variation n(3 saurait être autre chose qu'un renversement de l'équilibre des fonctions qui existait auparavant. Quand on transporte une plante d'un terrain boisé dans un champ labouré ou dans un jardin bien fumé, on change réellement Téquilibro des forces auquel elle avait été soumise jusqu'alors; on lui fournit en proportions différentes les matières assimilables dont elle a besoin et l'on supprime certains obstacles qui s'opposaient à sa croissance, par exemple ceux qui provenaient auparavant de la concurrence des plantes sauvages. Un animal arraché aux forets ou aux plaines où il vivait do la nourriture sauvage qu'il se procurait lui-même, et soumis désormais à une vie de contrainte, bien que pourvu (l'une nourriture qui ne r^^ssemble pas exactement à celle qu'il trouvait auparavant, est un animal soumis à de nouvelles actions externes, auxquelles il faut que ses actions internes s'accommodent. Nous avons vu que la loi générale de l'équilibre a pour conséquence que « la conservation de ^^et équilibre mobile y> qu'un organisme manifeste, « exige la genèse habituelle de forces internes correspondant en
nombre, direction et quantité, aux forces incidentes externes, c'est-à-dire autant de fonctions internes, isolées ou combinées, qu'il y a d'actions externes, isolées ou combinées, àcontre-balancer. » (Premiers principes,^ il S.) V\\i% récemment (§ 27), nous avons vu que la vie même est « la combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs, en correspondance avec des coexistences et dos séquences externes. » Nécessairement, donc, un organisme exposé à des changements permanents dans l'arrangement des forces externes doit subir un changement permanent dans l'arrangement des forces internes. Il faut que l'ancien équilibre soit détruit, et qu'un équilibre nouveau soit établi. Il faut qu'il y ait des perturbations de fonctions qui aboutissent à un rajustement de l'équilibre des fonctions. Si donc un changement de conditions est la seule cause connue de la destruction de l'homogénéité originelle d'une espèce, si un changement de conditions ne peut affecter un organisme qu'en modifiant ses fonctions, il s'ensuit que la modification des fonctions est la seule cause interne connue à laquelle on puisse attribuer le commencement de la variation. Les changements fonctionnels secondaires que les parents subissent d'année en année ont une influence sur le rejeton, nous en avons vu la preuve en constatant qu'entre des enfanls nés de mêmes parents à des époques différentes, il y a plus de différence qu'entre des jumeaux. Nous voilà forcés de conclure que les variations de fonctions plus grandes produites par des changements extérieurs plus grands, sont les causes qui mettent en train ces variations de structure qui, une fois commencées dans une espèce, conduisent parleurs combinaisons et leurs antagonismes à des résultats multiformes. Si elles n'en sont pas les causes directes, elles en sont au moins les causes indirectes.
VARIATION. 32i
§88. Les variations de fonclion ne sont pas dans tous
les cas, ni même dans la plupart des cas, les causes directes,
c'est évident. S'il en était ainsi, des dissemblances qui exis-
lenl entre les plantes sorties de semences provenant d'un
même ovaire, ou entre des animaux appartenant à la même
portée, demeureraient inexplicables. Dans ces cas, tous les
antécédents, structuraux ou fonctionnels, semblent avoir été
les mêmes pour chacun des nouveaux organismes. Toute
déviation causée par des différences structurales ou des
perturbations fonctionnelles chez les parents, doivent être le
partage égal de tous les rejetons produits simultanément.
Par suite, l'explication des variations qui naissent dans de
telles conditions est encore à chercher.
Ces variations sont celles qu'on appelle spontanées. Non que par cette dénomination ou par toute autre équivalente, on veuille dire qu'elles n'ont point de cause. M. Darwin se cléfcDd de cette interprétation. « Jusqu'ici, dit-il, il m'est arrivé quelquefois de parler comme si les variations, si communes et si multiformes chez les êtres organiques soumis à la domestication, et à un degré moindre chez ceux qui sont restés à l'état dénature, étaient dues au hasard. Cette manière de parler est tout à fait inexacte, mais elle a au moins l'avantage d'avouer loyalement notre ignorance des causes de chacune de ces variations en particulier. » Non-seulement je suis de l'avis de M. Darwin, qu'il doit y avoir une cause à ces variations en apparence spontanées, mais je pense qu'on peut leur assigner une cause défmie. «le pense qu'il est possible de montrer qu'une dissemblance doit nécessairement se produire entre les individus nouveaux engendrés simultanément par les mêmes parents. Loin que la production de ces variations soit inexplicable, nous allons voir que c'est leur non-production qui est inexplicable.
Zn LES INDUCTIONS DE J.A BIOLOGIE.
Dans une série quelconque de changements dépendanls, une différence initiale légère entraîne souvent une différence considérable dans les résultats. La façon dont une cerlaioe vague vient battre le rivage, peut décider si telle semonce d'une plante étrangère qu'elle transporte, sera ou non déposée sur la rive, c'est-à dire pourra être cause de la présence ou de l'absence de celte plante dans la flore du pays, et par là affecter, pour des millions d'années, de mille et mille manières, les créatures qui vivent sur celte terre. Un simple contact, qui introduit dans le corps une substance morbide peut mettre en branle une série extrêmement compliquée de troubles fonctionnels et d'altérations de structure. Toute une vie peut être changée par un mot d'avertissement, un signe de l'œil peut déterminer une action qui change les idées, les sentiments et les actes durant une longue suite d'années. Dans les combinaisons de changements plus compliquées encore que nous offrent les sociétés, cette vérité est bien plus frappante. Une différence de l'épaisseur d'un cheveu dans la direction du fusil d'un soldat à la bataille d'Arcole, en amenant la inort de Bonaparte, eût changé le cours des événements dans toute l'étendue de l'Europe : sans doute l'organisation sociale de chaque pays de l'Europe serait aujourd'hui à peu près ce qu'elle est, mais d'innombrables détails auraient été tout autres.
On pourrait remplir bien des pages d'exemples comme ceux-ci : ils nous préparent à admettre la conclusion que des organismes produits par les mêmes parents, au même moment, doivent être plus ou moins différenciés tant par des différences initiales insensibles, que par de légères différences dans les conditions auxquelles ils sont soumis durant leur évolution. Nous n'entendons pas nous borner à supposer ces différences initiales; on peut démontrer qu'elles
VAlîlATION. 3^3
sonl nécessaires. Les cellules germinalives individuelles qui, en série successive ou simultanément, se séparent du même parent, ne sauraient jamais être exactement semblables; les cellules spermaliques qui les fécondent ne le peuvent pas davantage. Quand nous avons traité la question de l'instabilité de rhomogène {Premiers principes, 149), nous avons vu que dans un agrégat il n'y a jamais deux parties qui soient soumises à des conditions égales quant aux forces incidentes, et que, soumises à des forces plus ou moins différentes, elles doivent devenir plus ou moins différentes. Par suite, il n'y a pas deux œufs dans un ovaire d'animal, pas deux ovules dans un ovaire de fleurs, pas deux spermçitozoïdes, pas deux cellules poUiniques, qui soient identiques. Que d'autres différences se produisent ou non, il se produira certainement des différences quantitatives,. puisque le cours de la nutrition ne saurait être absolument semblable pour tous. Les centres de reproduction doivent commencera se différencier dés le début même. Si telles sont les nécessités qui régissent le fait, qu'arrivera-t-il àlasuite des fécondations successives ou simultanées? Il résultera inévitablement plus ou moins de dissemblance enire les influences combinées des parents dans chaque cas. C'est le résultat forcé des différences quantitatives entre les cellules spermatiques et les cellules germinatives. Étant donné que le nombre des unités physiologiques contenues dans une cellule reproductrice ne saurait être que bien rarement, si jamais, égal exactement au nombre contenu dans une autre arrivée à maturité en même temps, ou à une époque différente, il en résulte que parmi les germes fécondés produits par les mêmes parents, les unités physiologiques dérivées de chaque parent, présenteront un rapport numérique différent les unes avec lesaufres dans chaque cas. Or, si les parents sont constitution-
3^4 LES liNDUCTlONS DE LÀ BIOLOGIE.
nellement semblables, c'est-à-dire semblables par les propriétés polaires de leurs unités physiologiques, la variation dans la proportion entre les unités physiologiques qu'ils lèguent chacun aux germes fécondés, ne saurait causer de dissemblance, entre les rejetons. Mais s'il en est autremenl il n'y aura pas deux rejetons qui puissent être semblables. Dans chaque cas, la légère différence initiale dans les propor* tions de deux unilcs légèrement dissemblables, conduira, durant révolution, a une multiplication de différences; la divergence insensible au début engendrera des divergences sensibles à la fin. Peut-être, dir.vt-on en conséquence, que, si dans ces cas les rejçtons doivent différer quelque peu entre eux et avec les deux parents, il faut pourtant qa'il y ait en chacun d'eux un mélange homogène des traits des deux parents. Un moment d'attention fait voir que l'on peut conclure le contraire. Si dans le cours du développement, les unités physiologiques dérivées de chaque parent conservaient la même proportion entre elles dans toutes les parties de l'organisme grandissant, chaque organe présenterait autant que tout autre, l'effet de l'inQuence de chaque parent. Mais nous savons, à priori qu'aucune distribution uniforme de ce genre n'est possible. Nous avons vu {Premiers principes y § 163) que dans tout agrégat d'unités mélangé, la ségrégation doit inévitablement se faire. Des forces incidentes tendront toujours à causer la dissociation des deux ordres d'unités, pour intégrer des groupes d'un ordre en im endroit, et des groupes de l'autre en un autre endroit. Par suite ce qui doit se produire, ce n'est pas une moyenne homogène entre les deux parents, mais un mélange d'organes dont quelques-uns suivent le type de l'un des parents et les autres le type de l'autre. Tel est le genre de mélange que l'observation nous présente.
On pourrait encore objecter que bien que les attributs des deux parents soient diversement mêlés dans leurs divers rejetons, ils doivent en somme dans tous les rejetons faire une part égale aux extrêmes existants dans les deux parents. Le germe ne pourrait différer des deux parents par aucun trait s'il n'y avait d'autre cause de variation spontanée que celle dont nous parlons. Evidemment, devons-nous dire, il y a une cause qui n'est pas encore trouvée.
§ 89. Jusqu'ici nous avons examiné le fait à son point de vue le plus simple. En supposant les deux parents un peu dissemblables, nous avons admis que chacun d'eux a une constitution homogène, c'est-à-dire qu'il est construit avec des unités physiologiques exactement semblables. Mais dans aucun cas il né saurait exister une telle homogénéité. Chaque parent a eu des parents plus ou moins dissemblables ; chaque parent a donc hérité au moins deux ordres d'unités physiologiques, qui ne sont pas absolument identiques. Voilà donc une première cause de variation. Les cellules spermatiques ou germinatives que tout organisme produit, différeront les unes des autres non-seulement quantitativement, mais encore qualitativement. Les unités physiologiques légèrement dissemblables, léguées à un organisme, ne sauraient exister habituellement dans les mêmes proportions dans les cellules reproductri'ces de cet organisme; et nous devons nous attendre à voir ces proportions varier non pas légèrement, mais considérablement. De même que, durant révolution d'un organisme, les unités physiologiques dérivées des deux parents tendent à se séparer, et à produire une ressemblance avec le parent mâle par tel trait, et avec le parent femelle par tel autre; de même, durant la formation des cellules reproductrices par cet organisme, il y aura dans une
cellule en nombre prépondérant, des unités physiologiques dérivéesL de l'un des parents, et dans une autre, encore en nombre prépondérant, des unités physiologiques dérivées de l'autre parent. L'instabilité de l'homogène ne nous permet pas de croire h une distribution égale des deux ordres d'unités dans les celkiles reproductrices. Les inégalités une fois établies entre ces cellules doivent tendre toujours à se prononcer davantage; puisque partout où des unités d'un ordre donné ont commencé à se séparer, le cours dé la différenciation et de l'intégration tend à les séparer de plus en plus. Ainsi donc, tout germe fécondé contient non-seulement des quantités différentes des deux influences des parents, mais il doit contenir des influences d'espèces différentes, tel germe portant le cachet d'un ancêtre maternel ou paternel, et tel autl*e celui d'un autre ancêtre.
Voilà la clef des variations multipliées, et dans quelques cas des variations extrêmes, qui se produisent dans les races qui ont commencé à varier. Parmi d'innombrables combinaisons différentes d'unités dérivées de parents, et par eux d'ancêtres immédiats ou éloignés, parmi les divers antagonismes de feurs p opriétés polaires légèrement différentes, opposées ou concordantes entre elles de toutes les manières et à tous les degrés, il se produira de temps en temps des proportions spéciales causant des déviations spéciales. D'après la loi générale des probabilités, on peut conclure que, si les influences compliquées dérivées d'un grand nombre d'ancêtres, doivent, la plupart du temps, se masquer et se neutrahser mutuellement en partie, il doit en résulter de temps en temps des combinaisons de nature à produire des écarts considérables d'avec les structures movennes; et en des occasions rares, des combinaisons de nature à produire des écarts très-marqués. Nous voyons donc que les résultats
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qu'on peut inférer, et ceux que Ton constate habituellement, rorrespondent.
§ flO. Il reste encore une difficulté. On peut dire que si Ton admet que le changement fonctionnel est le point de départ de la variation, les unités physiologiques d'un orgaïiisme modifiées par une longue soumission à de nouvelles conditions, tendent à se modifier de manière à causer un changement de structure dans le rejeton, ce ne serait pourtant pas encore la cause de l'hétérogénéité que l'on admet entre les unités physiologiques des différents individus. C'est une objection qui paraît sérieuse, que tous les membres d'une , espèce dont les circonstances ont été modifiées, devant être afieclés de la même manière, les résultats, quand ils commencent à se montrer dans les descendants, doivent se montrer de la même manière : il ne se produira pas de variations multiformes, mais des déviations toutes dans le même sens. La réponse est simple. Les membres d'une espèce dans de telles circonstances n^ seront pas affectés pareillement. Comme il n'existe pas entre eux une uniformité absolue, les changements fonctionnels qui y sont causés seront plus ou TOoins dissemblables. De même que des hommes de dispositions légèrement dissemblables se conduisent de manières absolument opposées dans les mêmes circonstances, ou que des gens de constitutions légèrement différentes éprouvent des dérangements différents par l'effet de la même cause, et sont diversement influencés par le même remède ; de même les membres d'une même espèce, différenciés d'une manière insensible, dont les conditions ont été modifiées, peuvent tout d'un coup commencer h subir divers genres de ehangenients fonctionnels. Gomme nous l'avons déjà vu, de petites différences initiales peuvent conduire à des différences
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finales considérables. Le froid plus intense du climat où une espèce a émigré, peut être cause qu'un individu consommera une plus grande quantité de nourriture pour compenser la perte de chaleur qu'il subit, tandis qu'un autre individu satisfera la même exigence en se couvrant d'un pelage plus épais. Il peut se faire aussi qu'en présence des nouvelles substances alimentaires fournies par la nouvelle région, un simple accident détermine un membre de Tespèce à commencer par une espèce de substance, et un autre membre par une autre. Cet accident peut donner naissance à de nouvelles habitudes chez chacun de ces membres et chez leurs descendants. Or, quand les divergences* fonctionnelles ainsi inaugurées dans plusieurs familles d'une espèce ont duré assez longtemps pour affecter profondément leur constitution et pour modifier un peu les unités détachées dans leurs cellules reproductrices, la divergence que ces unités pfoduiront dans le rejelon seront de divers genres. L'homogénéité originelle de constitution une fois détruite, la variation peut continuer avec une facilité croissante. Il se produira comme résultat un mélange hétérogène de modifications de structures, causées par des modifications de fonction et des modifications corrélatives encore plus nombreuses dues à la même cause. Grâce à la sélection naturelle
des formes les plus divergentes, la dissemblance des parents deviendra plus marquée, et les limites de la variation plus étendues, jusqu'à ce qu'à la longue les divergences de constitution et de manières de vivre deviennent assez grandes pour amener la ségrégation des variétés.
§ 94. Il doit y avoir des variations, et ces variations doivent toujours tendre, indirectement et directement, à des modifications adaptatives : ces conclusions peuvent se dé-
duire des premiers principes, abstraction faite des interprétations détaillées semblables à celles que nous en avons déjà données. L'état d'homogénéité est un état instable : nous avons déjà vu que c'est une vérité universelle. Chaque espèce doit passer d'un état uniforme à un état plus ou moins multiforme, à moins que les forces externes qui l'affectent n'intéressent de la même manière chacun de ses membres, ce qui ne saurait jamais être. L'opération de différenciation et d'intégration, qui nécessairement unit, ou maintient réunis, les individus semblables, et en sépare les dissemblables, doit néanmoins être l'instrument qui conserve une espèce passablement uniforme, tant que les conditions où elle peut exister conservent à peu près leur uniformité. Mais si les conditions viennent à changer, soit d*une manière absolue par suite de quelque perturbation de l'habitat, ou d'une manière relative par suite de l'extension de l'espèce dans d'autres habitats, les individus divergents qui en résultent doivent être séparés par les différentes séries de conditions en variétés distinctes (Premiers principes^ § 166). Quand, au lieu de considérer une espèce dans l'agrégat, nous nous bornons à suivre un seul membre de cette espèce et ses descendants, nous reconnaissons un corollaire de la loi générale d'équilibre dans ce fait, que l'équilibre mobile constitué par les actions vitales dans chaque membre de celte famille, doit demeurer constant tant que les actions externes auxquelles elles correspondent demeurent constantes; et que si les actions externes sont changées, l'équilibre des changements internes dérangé, sinon renversé, ne saurait cesser de subir des modifications jusqu'à ce que les changements internes se retrouvent de nouveau en équilibre avec les actions externes; grâce aux changements de structure qui se sont produits dans Tintervalle.
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Ou luen, passant de ces lois dérivées aux lois fondamentales, nous voyons que la variation est nécessitée par la persistance de la force. Les membres d'une espèce, qui habitent une surface donnée, ne sauraient èlre soumis sur toute l'étendue de cette surface aux mêmes agrégats de forces. Si, dans les dilîérenles parties de la surface, des genres différents ou des quantités différentes de forces agissent sur eux, ils ne peuvent pas ne pas devenir diflerents en eux-mêmes et dans leur lignée. Dire autre chose, c'est dire que des différences dans les forces ne produiront pas des différences dans les effets; ce qui revient à nier la persistance de la force.
Par suite, il est aussi évident qu'il ne saurait y avoir de variation de structure, si ce n'est celle qui est directement ou indirectement la conséquence de la variation de fonction. D'une part, les organismes en complet équilibre avec leurs conditions ne sauraient être changés, si ce n'est par le changement de leurs conditions; puisque, afBrmer autre chose, ce serait affirmer qu'il peut y avoir un effet sans cause ; ce qui revient à nier la persistance de la force. D'autre part, tout changement de conditions ne saurait affecter un organisme qu'en changeant les conditions qui agissent sur lui, c'esl-à dire qu'en altérant ses fonctions. Les changements de fonctions tendant nécessairement vers une restauration de l'équilibre (car s'il n'en est pas ainsi, l'équiHbre doit être détruit et la vie doit cesser, soit dans l'individu, soit dans ses descendants), il s'ensuit que les changements de structure causés directement sont des adaptations, et que les changements corrélatifs de structure causés indirectement sont les concomitants des adaptaiions. Par suite, bien que le commerce des organismes modifiés dans leurs fonctions et dans leurs structures en différents sens, donne lieu à des organismes qui s'écartent les uns des autres dé manières
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compliquées, en apparence sans relation avec les conditions externes, il faut encore regarder les déviations de ces organismes comme des résultats indirects d'adaptations fonctionnelles. Nous devons dire que, dans tous les cas, le changement adaptatif de fonction est la cause première et toujours agissante du changement de structure qui constitue la variation; et que la variation qui paraît spontat^ée est dérivée et secondaire.