CHAPITRE XI
§ 98. L'arrangement ordonné des objets, qu'on appelle classification, répond à deux fins, fins qui ne sont pas absolument distinctes, mais qui le sont en grande partie. Une classification peut servir à faciliter la reconnaissance d'un objet ; elle peut servir ausbi à organiser la connaissance. Lorsqu'un libraire range ses livres dans son catalogue en mettant les noms des auteurs par ordre alphabétique, il les place de telle manière que l'on peut trouver facilement celui que l'on cherche, mais non de telle manière que les livres écrits sur le même sujet se trouvent réunis ensemble. Au contraire, lorsqu'il distribue ses livres d'après leur sujet, il néglige diverses ressemblances et distinctions superficielles, et les groupe d'après certains attributs primaires, secondaires et tertiaires, qui supposent chacun bien d'autres attributs. D'après ce mode de groupement, lorsqu'on examine un volume, on peut en conclure les caractères généraux de tous les volumes voisins. Le libraire réunit dans une grande division, tous les ouvrages sur l'histoire; dans une autre tous les ouvrages biographiques; dans une autre tous ceux qui traitent de science; dans une autre les
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voyages et les irailés de navigation; et ainsi de suite. Il sépare chacun de ces groupes en sous-groupes; comme, par exemple, lorsqu'il place différents genres de littérature pure sous les litres de Ifiction, de poésie, de drame. Dans certains cas, il fait des groupes tertiaires, comme lorsque, après avoir séparé les traités de science en traités abstraits et traités concrets, et mis dans les seconds ceux de logique et de mathématiques, et dans les premiers ceux de physique, d'astronomie, de géologie, de chimie, de physiologie, etc., il subdivise les ouvrages de physique en ouvrages qui traitent des mouvements mécaniques, de la chaleur, de la lumière, de Télectricité, du magnétisme.
Voyons les caractères essentiels qui distinguent ces deux modes de classification. Un arrangement d'après un unique attribut saillant, est relativement facile, et c'est le premier qui se présente : un enfant classerait les livres par ordre de grandeur ou d'après la couleur des reliures. Mais un arrangement d'après des combinaisons d'aitributsqui, bien que fondamentaux, ne sautent pas aux yeux, demande une analyse, et ne se présente pas de lui-même tant que l'analyse n'est pas avancée. Même avec l'assistance de la notion que fournit le titre donné par l'auteur à son livre, il faut une somme considérable de connaissances pour classer convenablement un essai sur la polarisation; et, ce litre manquant, il en faut une bien plus grande. De plus, la classification d'après wn attribut unique, que les objets possèdent à divers degrés, sera plus ou moins sériaire ou rectiligne. On peut ranger les livres par ordre de date, en une seule colonne; ou bien on peut les ranger d'après le nombre de leurs volumes, en ouvrages d'un, de deux, de trois volumes, etc., et les grouper dans l'ordre d'une succession ascendante. Mais les groupes formés chacun de choses distinguées par quelque attribut
commun, qui implique beaucoup d'autres attributs, ne comportent pas Tarrangement sériaire. On ne pourrait pas dire raisonnablement, que les œuvi^es historiques viennent après les œuvres scientifiques, ou que celles-ci viennent avant les œuvres historiques, ni que, pour les subdivisions de la litlcrature d'imagination, en fiction, poésie et drame, il y ait une bonne raison de donner à Tune le pas sur les autres.
On comprend alors que l'opération de groupement du semblable et de séparation du dissemblable, qui constitue la classification, ne peut arriver à sa forme complète que pas à pas. Nous avons, vu (Premiers principes j § 36) que, toutes choses égales d'ailleurs, nous reconnaissons les relations entre l«s phénomènes dans l'ordre marqué par leur degré d'évidence, et que, toutes choses égales d'ailleurs, nous les reconnaissons dans l'ordre marqué par leur degré de simplicité. Aussi les premières classifications ne manqueront-elles pas d'être des groupements d'objets qui se ressemblent par des attributs externes, ou d'une perception facile, et par des attributs qui ne sont pas complexes. Les choses qui se ressemblent en ce qu'elles possèdent en commun des propriétés simples el évidentes, peuvent ou non se ressembler par d'autres caractères. Lorsqu'on classe des figures géométriques, en les appelant les unes curvilignes et les autres rectilignes, ou quand on classe les figures rectilignes en appelant les unes triangles, d'autres quadrilatères, etc., les distinctions que l'on fait connotent d'autres distinctions auxquelles elles sont nécessairement unies ; mais si l'on classe les liquides d'après leurs caractères visibles, si l'on range ensemble les Kquides transparents, tels que l'eau, l'alcool, le sulfure de carbone, on obtient un groupe de choses dissemblables dans leurs propriétés essentielles. Ainsi, partout où les objets classés ont de nombreux attributs, il est fort probable
que les classifications primitives, basées sur des attributs simples manifestes, réunissent sous le même titre beaucoup d'objets qui n'ont aucune ressemblance dans la majorité de leurs attributs. A mesure que la connaissance des objets augmente, il devient possible de faire des groupes dont les membres ont un plus grand nombre de propriétés en commun, et de constater quelle propriété ou combinaison de propriétés sert le mieux à caractériser chaque groupe. Alors on a une classification où la ségrégation a été poussée assez loin, pour que les objets intégrés dans chaque groupe aient plus d'attributs en commun qu'ils n'en ont avec les objets qui en sont exclus; dans cette classification, les groupes de ces groupes sont intégrés d'après le même principe; les degrés de différenciation et d'intégration y sont proportionnés aux degrés de dissemblance et de ressemblance intrinsèques. Enfin, la classification définitive, qui nous sert de la façon la plus complète à reconnaître l'identité d'une chose, nous sert aussi à exprimer la plus grande somme de connaissance sur les choses, c'est-à-dire qu'elle nous met à même d'affirmer le plus grand nombre de faits touchant chaque chose : on voit par là qu'elle exprime la correspondance la plus exacte entre nos conceptions et les réalités.
§ 99. Les classifications biologiques montrent, par d'excellents exemples les diverses phases par lesquelles doivent nécessairement passer les classifications. Dans les tentatives plus récentes, nous voyons qu'on accorde plus d'attention aux combinaisons de caractères essentiels, mais souvent peu visibles, et qu'on renonce peu à peu à l'arrangement rectiligne pour adopter un arrangement en groupes divergents et en sous-groupes redivergents.
:m LES 1NDUCT101«S DE LA BIOLOGIE.
La foule classe encore les végétaux sous les noms d'arbres, d'arbrisseaux et d*herbcs. Cette classification sériaired'iiprès Tunique attribut de la grandeur s'imposa aux premiers observateurs. Ils auraient trouvé absurde d'appeler un bambou de dix mètres de haut, une herbe; ils auraient refusé de croire que la scolopendre dût être placée à côté des fougères arborescentes. Les classifications zoologiques qui régnaient avant que l'histoire naturelle fût devenue une science avaient aussi des divisions superficielles et simples. Bètes, oiseaux, poissons, choses rampantes, voilà des noms de groupes distingués les uns des autres par des différences d'aspect et de genres de vie, des animaux qui marchent et courent, des animaux qui vivent dans l'eau, des animaux qui rampent. L'esprit rangeait ces groupes d'après Tordre de leur importance.
Les preùiiers arrangements formés par les naturalistes reposaient soit sur des caractères uniques, soit sur des combinaisons très-simples de caractères. « Rivinus, dit Lindley, décrivant les classifications des végétaux, inventa, en 1690, un système dépendant de la formation de la corolle. Ramel, en 1693, prit le fruit pour base de son système; Magnol, en 1620, le calice et la corolle, enfin Linné en 1731, les varia • I ions des étamines et des pistils. » Dans ce dernier système dont on s'est servi si longtemps comme moyen de détermination des plantes, ce sont encore des attributs extérieurs, simples, qui font la base du système; et les plantes y présentent un arrangement en grande partie sériaii'e, suivant qu'elles possèdent plus ou moins ces attributs. En 1703, environ trente ans avant Linné, Ray avait esquissé le plan d'un système plus avancé. D'après lui,
CIASSIFICATION, 361
Les plantes sont
cryptog^ames, ou phanérogames,
et celles-ci sont
dicotylédones, on monocotylédones.
Au nombre des groupes subordonnés qu'il plaçait, sous ces litres généraux, « se trouvaient les champignons, les mousses, les fougères, les composées, le cichoracées, les ombelliféres, les papilionacées, les conifères, les labiées, etc., sous d'autres >ioms, mais avec des limites qui ne diffèrent guère de celles qu'on adopte aujoud'hui. » En avance sur l'époque, les idées de Ray restèrent dans l'ombre jusqu'au temps de Jussieu, qui les développa et en fit le système qu'on appelle le système naturel. Soumis à diverses modifications dans les mains des botanistes qui sont venus ensuite, le système naturel a fini par recevoir la forme suivante que j'emprunte (en ajoutant les groupes de familles aux classes) au Végétal Kingdom du professeur Lindiey (1).
(i) Dans ce tableau j'ai omis la classe des rhizogènes, que d'autres botanistes, en désaccord avec Lindiey, ne regardent pas comme une classe à part. Les plantes au sujet desquelles s'est cicvce cette différence d'opinions sont des plantes phanérogames qui croissent en parasites sur les racines des arbres. Les raisons qui ont porté Endiicher et Lindiey à les ériger en un groupe à part de phanérogames, sont qu'au lieu de véritables feuilles, elles n'ont que des écailles celluleustîs, que la tige est une masse fangueuse amorphe, imparfaitement pourvue de vaisseaux spiraux, et sans chlorophylle. Cependant Griffith et Hooker ont donné des raisons décisives' pour faire rentrer ce groupe dans la classe des exogènes. Il convient de remarquer que certains faits zoologiqucs suggèrent une explication de ces faits botaniques anormaux, et confirment la conclusion adoptée par GriflUh et Hooker. Il arrive communément que les animaux parasites soient des formes aberrantes des types auxquels ils appartiennent, nous pouvons donc nous attendre par analogie à trouver dans les végétaux parasites les formes les plus aberrantes des types végétaux. Mais ce n'est là qu'une partie de la vérité. Le genre d'aberration que nous voyons dans un cas, nous le >'oj-ODs dans l'autre, et dans les deux cas le sens de l'aberration est manifeste, "ans les Êpizoaires, tels que les Lernées, le type crustacé disparaît par la perte
Plantes non^sexuées ou cryptogames.
f Àlgalécs indistinctes. L ThaliogènesÎ Fonj^alées Tiges et \ \ Lichenalécs
feuilles 1 ( Muscalées
distinctes. 11. âcrogénes | Lycopodalées
( Filicalées
Plantes sexuées ou phanérogames.
Bois de la
tige plus
jeune au
centre ;
un seul
cotylédon.
feuilles
à veines
parallèles, III. Endogènes
permanentes;
bois confus
feuilles à vei- I lies réticulées,
caduques ; bois, dans les
plantes viva- IV. Dictyogènes ces, arrangé en cercle avec une moelle au \ centre.
Glumalées
Âralées
Palmalées
Hydralées
Narcissalécs
Amomalées
Archidalées
Nyridalées
Joncalées
Lilialées
Alismalées.
ù peu près entière des membres et des organes des sens, par la simplification de l'appareil digestif et par le grand développement du système reprodocteiir: les parties dont Tanimal n'a plus besoin avortent, et celles qui sont favorables à la conservation de la race se développent. Pareillement dans les rhizogènes, le développement abortif des feuilles, Tabsence de chlorophylle, et le petit nombre des vaisseaux spiraux, sont des changements tendant à rétablissement •d*une sti'ucture qui convient aune plante qui vit de sucs absorbés par une autre plante ; au contraire, le développement rapide et considérable des organes de fructification sont des changements corrélatifs avantageux à une plante, dont les graines n'ont que de faibles chances de jeter des racines. C'est justement par la même raison que les Entozoaires produisent des œufs en nombre immense, mais de petit volume, que les rhizogènes produisent des semences en grand nombre, mais qui n'excèdent guère le volume des spores des cryptogames.
Plantes sexuées ou phanérogames (suite).
Bois de la tige plus jeune à la ■circonférence toujours concentrique ; ^eux cotylédons ou plus.
semences complètement Y. Gymkogknes nues.
d ici i lies
semences enfermées
dans ,iin ovaire.
liypogynes