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CHAPITRE II

§ 110. Les premières opiaions sont rarement des idées vraies. L'intelligence à l'état brut, soit dans l'individu, soit dansla race, se forme des opinions qui ont besoin d'être révisées, et révisées encore, avant d'arriver à correspondre passablement avec la réalité. S'il en était autrement, il n'y aurait ni découverte ni accroissement intellectuel. Ce que nous appelons le progrès des connaissances consiste à mettre les idées •

en harmonie avec les choses ; cela suppose que les premières idées étaient ou bien complètement en désaccord avec les choses, ou incomplètement d'accord avec elles.

S'il- en fallait des exemples, l'histoire de chaque science nous en fournirait. Les notions primitives du genre humain quant à la structure du ciel étaient fausses, et les notions qui les ont remplacées ont été de moins en moins fausses. La croyance primitive touchant la forme de la terre était fausse, et cette fausse croyance a survécu pendant toute la durée des preniières civilisations. Les premières idées qui nous sont parvenues touchant la nature des éléments étaient fausses ; ce

(1) Une partie de ce chapitre et du suivant appartenait à un essai intitulé : l'Hypothèse du Développement ^ publié pour la^ première fois en 1852.

n'est que dans les derniers temps qu'on a mieux compris la composition de la matière* sous ses diverses formes. Les interprétations qu'on a données des faits mécaniques, météorologiques et physiologiques, furent d'abord mauvaises. Dans tous les cas, l'on parlait de croyances, qui, si elles n'étaient pas absolument fausses, ne contenaient qu'une faible somme de vérité voilée par une énorme masse d'erreurs.

Par suite, l'hypothèse qui attribue l'existence des êtres vivants à des créations spéciales, étant une hypothèse primitive, est probablement une hypothèse fausse. Si les interprétations sur la nature que les hommes des premiers temps ont trouvées étaient erronées sur d'autres points, il est fort probable qu'elles le sont aussi sur celui-ci. Userait bien étrange que les premiers hommes- eussent manqué la vérité dans tant de cas où, relativement, elle saute aux yeux, et qu'ils l'eussent trouvée dans un cas où elle est profondément cachée.

§ m. Indépendamment de l'improbabilité qui s'attache à la croyance à des créations spéciales, par suite du lien qui l'unit aux fausses croyances des premiers temps, il y a un autre genre d'improbabilité qui aggrave le premier et qui provient de l'association de cette croyance avec une classe spéciale de croyances erronées. En effet, elle appartient à un genre de croyances que les progrès des connaissances ont détruites l'une après l'autre ; et même c'est le seul membre de ce genre qui survive chez les gens instruits.

Nous savons tous que pour le sauvage, chaque phéno-

, mène, ou chaque groupe de phénomènes qui le frappe est

causé par un agent personnel distinct. Des éléments de cette

conception fétichiste se forme par la suite une conception

polythéiste, dans laquelle ces personnalités mineures, se gêné-

ralisant diversement, se transforment en des divinités qui président à des divisions différentes de la nature; elles subissent même une généralisation plus avancée. Cette réduction progressive du nombre des"agents naturels se retrouve dans les croyances religieuses de toutes les races; elle est même bien loin d'être achevée dans les croyances religieuses des races les plus avancées. Le rustre illettré qui laboure les champs laisse subsister dans son esprit, à côté de la croyance à un pouvoir suprême, les conceptions primitives de bons et de mauvais génies, d'enchantements, de puissances occultes qui résident dans des objets particuliers. La manière de penser primitive ne change qu'autant que l'esprit reconnaît des relations constantes entre les phénomènes. On sait aussi qu'à mesure que l'accroissement des connaissances rend plus vagues les conceptions d'agents naturels personnels, et les absorbe dans des causes générales, il détruit l'habitude de les concevoir comme des êtres qui agissent d'après les procédés des agents personnels. Nous ne croyons plus, comme Kepler, que des esprits directeurs maintiennent les planètes dans leur orbite. Ce n'est plus une croyance universelle que la mer ait, une fois pour toutes, été séparée mécaniquement de la terre ferme, ni que les montagnes aient été placées aux lieux où nous les voyons, par un acte soudain de création. Tout le monde, excepté un nombre de gens assez restreint, a cessé d'admettre que le beau temps et les orages nous soient donnés dans une succession arbitraire. La majorité des gens instruits a cessé de croire que les épidémies soient des châtiments envoyés par une divinité irritée. Les gens du peuple ont cessé de regarder les fous comme possédés d'un démon. Tout cela veut dire que nous voyons partout s'évanouir la conception anthropomorphique de la cause inconnue. Pièce à pièce, on abandonne cette méthode d'in-

terprétation qui attribue les phénomènes à une volonté analogue à la volonté humaine, agissant par des procédés analogues aux procédés humains.

Donc, puisque cette famille de croyances, jadis innombrable, a perdu l'immense majorité de ses membres, il n'est pas déraisonnable d'attendre que le petit nombre qui en reste s'éteindra également. De ce nombre est la croyance que nous examinons en ce moment, celle qui attribue chaque espèce d'organismes à une création. Bien des gens qui ont partout ailleurs renoncé à la théorie primitive des choses en conservent encore ce vestige. Demandez à un homme passablement instruit s'il accepte la cosmogonie des Indiens, ou celle des Grecs, ou celle des Hébreux? Il considérera la question à peu près comme une offense. Pourtant il est probable qu'il conserve l'élément commun de ces cosmogonies ; mais il en oublie l'origine. En effet, d'où tient-il la croyance aux créations spéciales? Interrogez-le, pressez-le, et il sera forcé d'avouer qu'il l'a reçue dans son enfance comme une portion d'une histoire qu'il a rejetée en bloc depuis longtemps. Pourquoi ce fragment serait-il vrai alors que tout le reste est faux? Il ne saurait le dire. Ne sommes-nous pas en droit d'espérer que l'abandon de toutes les autres parties de cetle histoire sera peu à peu suivi de l'abandon de la portion qui en reste?

§ 112. La croyance que nous trouvons contestable, et parce qu'elle est une croyance primitive et parce qu'elle appartient à une famille de croyances à peu près éteinte, n'a pas en sa faveur un seul fait. Personne n'a jamais vu une création spéciale ; personne n'a jamais trouvé une preuve indirecte de l'événement d'une création spéciale. C'est une chose significative, remarque le docteur Hooker, que les naturalistes qui

supposent la production miraculeuse de nouvelles espèces supposent ordinairement que cette création a eu lieu dans quelque région éloignée des observateurs. Partout où Tordre de la nature organique est exposé aux regards des zoologistes et des botanistes, il exclut cette conception, qui, du reste, ne survit qu'à la condition d'être rattachée à des lieux imaginaires, où l'ordre des phénomènes organiques est inconnu. Non-seulement cette hypothèse ne trouve aucune preuve qui lui fournisse un appui externe, mais elle ne saurai! se soutenir par la preuve interne, on ne saurait s'en faire une idée cohérente. C'est une de ces conceptions symboliques illégitimes, qu'on ne cesse de prendre faussement pour des conceptions symboliques légitimes (Premiers principes, § 9), et qui restent sans vérification. Dès que l'on essaye de donner à cette idée une forme définie, on voit que c'est une pseudoidée, qui ne comporte aucune forme définie. Suppose-t-on qu'un organisme nouveau, au moment où il est l'objet d'une création spéciale, est créé de rien? Si oui, on suppose une création de matière, et nous savons que la création de la matière est inconcevable, qu'elle implique dans l'esprit rétablissement d'une relation entre quelque chose et rien, relation dont un des termes manque, c'est-à-dire une relation impossible. Suppose-t-on que la matière dont le nouvel organisme se compose n'est pas créée pour la circonstance, mais empruntée à des formes déjà existantes et arrangée sous wne forme nouvelle? Si oui, nous rencontrons la question : comment le réarrangement s'est-il effectué ? Est-ce que ces atomes qui entrent par milliers dans la composition du nouvel organisme, tous dispersés auparavant dans l'air et la terre du voisinage, se détachent tous de leurs combinaisons pour courir les uns au-devant des autres et s'unir afin de former des composée chimiques appropriés, tombant chacun

avec certains autres à la place désignée dans un agrégat de tissus et d'organes complexes? Certes, la supposition de milliers d'impulsions surnaturelles, différentes par leur direction et leur intensité, imprimées à tant d'atomes différents, est bien plutôt une multiplication de mystères que la solution d'un mystère. En effet, chacune de ces impulsions n'étant pas le résultat d'une force existant quelque part sous une autre forme, implique la création de la force; et la création de la force est tout aussi inconcevable que la création de la matière. Il en est de même de toutes les voies qu'on a ouvertes pour arriver à se représenter la création. La vieille idée hébraïque que Dieu prend de l'argile et modèle une créature comme un potier un vase, paraîtra sans doute trop anthropomorphique pour qu'aucun défenseur moderne de la doctrine de la création spéciale veuille l'adopter. Mais, cette grossière croyance abandonnée, quelle croyance est-on prêt à lui substituer? Si ce n'est pas ainsi qu'un nouvel organisme est produit, de quelle façon l'est-il? ou mieux, de quelle façon peut-on concevoir la production d'un organisme nouveau ? Nous ne demanderons pas que cette façon soit constatée, nous nous contenterons qu'on puisse l'imaginer sans contradiction. Il n'en est point. Ceux qui admettent que chaque espèce d'organisme est le résultat de l'intervention divine, ne le peuvent qu'à la condition de se dispenser de traduire les mots en idées. Dans ce cas, comme dans tant d'autres, on ne croit pas réellement, on croit qu'on croit. En effet, la croyance proprement dite implique une représentation mentale de la chose crue, et aucune représentation mentale de ce genre n'est possible.

§ 443. Figurons-nous le genre humain observé par une créature d'une vie courte, comme un éphémère par exemple,

mais qui possède une inteltigence semblable à la nôtre; figurons-nous que celte créature étudie les hommes et les femmes durant les courtes heures de sa vie, et qu'elle cherche le mode d'après lequel ces êtres sont venus à l'existence. Il est évident que si elle raisonne d'après les procédés ordinaires, elle supposera que l'homme et la femme ont été créés séparément. Nul changement appréciable de structure ne survevenant chez aucun homme ni chez aucune femme pendant les quelques heures durant lesquelles son observation s'exerce, elle conclura probablement que nul changement de structure ne se produit ou ne s'est produit dans ces êtres, et que dès le début chaque homme et chaque femme possédaient tous les caractères qu'elle aperçoit; qu'ils ont été formés avec ces caractères. Telle serait naturellement son impression première. On voit le parti qu'on peut tirer de cette comparaison. La vie humaine est éphémère en comparaison de la vie d'une espèce ; on peut même dire que la période sur laquelle portent les souvenirs de l'expérience humaine est éphémère en comparaison de la vie d'une espèce. 11 y a donc un contraste analogue entre les séries immensément longues de changements qui se sont produits pendant la vie d'une espèce, et cette petite partie qui s'ofiFre à nos regards. 11 n'y a aucune raison de croire que la première conclusion tirée par les hommes de la faible partie de la série qu'ils pouvaient voir est plus près de la vérité, que la conclusion de l'éphémère ne le serait de notre croyance relativement aux hommes et aux femmes.

Cette similitude nous donne à penser que l'hypothèse des créations spéciales est simplement une formule destinée à couvrir notre ignorance. Alors une question se pose : quelle raison avons-nous de supposer des créations spéciales d'espèces, quand nous n'en pouvons supposer d'individus, si ce

n'est que lorsqu'il s'agit d'individus nous savons par observation directe que le procédé de leur production est autre, et que lorsqu'il s'agit de l'espèce nous ne savons pas directement si le procédé est autre ? Avons-nous quelque raison de conclure que les espèces sont le produit d'une création spéciale, excepté la raison que nous ne possédons aucune connaissance immédiate de leur origine? Est-ce que l'ignorance où nous sommes de la manière dont elles sont produites, nous autorise à affirmer qu'elles doivent l'existence à une création spéciale ?

Cette similitude nous suggère une autre question. Ceux qui, faute d'une preuve immédiate de la manière dont l'espèce prend naissance, affirment que son origine ne saurait être analogue à celle des individus, mais qu'elle doit avoir lieu d'après un mode tout différent, croient honorer par cette supposition la cause inconnue des choses ; ils combattent toute doctrine opposée comme si elle excluait du monde la puissance divine. Mais si la puissance divine trouve sa démonstration dans la création séparée de chaque espèce, ne seraitelle pas mieux démontrée encore par la création séparée de chaque individu ? Pourquoi y a-t-il un mode de genèse naturelle? Pourquoi la toute-puissance ne se prouve-t-elle pas par la production surnaturelle de plantes et d'animaux, partout, dans le monde entier, à toute heure? Dira-t-on que le Créateur était capable de faire naître les individus les uns des autres en une succession naturelle, mais qu'il n'avait pas le pouvoir de faire les espèces de cette manière? C'est imposer une limite à la puissance au lieu delà magnifier. Dira-t-on que la production miraculeuse d'une espèce était praticable de temps en temps, mais que la production miraculeuse perpétuellement renouvelée d'individus sans nombre était impraticable ? Mais c'est encore un amoindrissement de la

HYPOTHÈSE DES CRÉATIONS SPÉCIALES. 4il

puissance créatrice. Ou bien il était possible de créer des espèces et des individus d'après la même méthode, ou c'était impossible. Dire que ce n'était pas possible, c'est pour ceux qui se servent de cet argument un véritable suicide. Si c'était possible, on demande quelle fin poursuit la création spéciale des espèces qui n'eût pas été mieux servie par la création spéciale des individus. Ce n'est pas tout ; que faut-il penser de ce fait que la grande majorité de ces prétendues créations spéciales ont eu lieu avant que le genre humain existât? Ceux qui pensent que la puissance divine se trouve démontrée par les créations spéciales ont à répondre à la question : démontrée pour qui? Tacitement ou ouvertement, ils regardent ces démonstrations comme très-profitables au genre humain. Mais si elles le sont, dans quel but s'en est-il accompli des milliers sur la terre, alors qu'il n'y avait aucun être intelligent pour les contempler? Est-ce que l'Inconnaissable voulait se démontrer son pouvoir à lui-même? Qui aura la témérité de dire qu'il avait besoin de se le prouver? 11 n'y a pas d'alternative : il faut considérer ces démonstrations ou bien comme des manifestations superflues de puissance, supposition injurieuse, ou bien comme des manifestations de puissance qui étaient nécessaires parce que les espèces ne pouvaient être produites autrement, ce qui est encore une supposition injurieuse.

§H4. Ceux qui adoptent l'hypothèse des créations spéciales s'embarrassent dans d'autres difficultés théologiques. La supposition que chaque espèce d'organisme était spécialement voulue comme une partie d'un plan, entraîne avec elle la supposition que l'auteur du plan a voulu tout ce qui résulte de son plan. II n'y a pas moyen de se refuser à admettre que, si les organismes ont été construits chacun en vue de sa fin

respective, le caractère de leur auteur est indiqué et parles fins mêmes, et par la perfection ourimperfeclionaveclaquelle les organismes y sont adaptés. Voyons les conséquences.

Sans chercher pourquoi durant un nombre inconnu de millions d'années il n'a existé sur la terre aucun être doué d'aptitudes pour former des pensées à grande portée et des sentiments élevés, nous nous contenterons de demander pourquoi, à présent, la terre est couverte d'un grand nombre d'êtres qui s'infligent les uns aux autres et à eux-mêmes tant de souffrances? Laissons la race humaine, dont la théologie régnante prétend expliquer les défauts et les misères, et bornons-nous aux êtres inférieurs à l'homme. Que devonsnous penser de ces instruments et de ces instincts, si nombreux et si divers, dont les animaux sont pourvus, et qui sont destinés à produire de la douleur? Ce n'est pas seulement d'aujourd'hui, ce n'est pas seulement depuis qu il y a des hommes sur la terre, qu'elle a été le théâtre d'une guerre entre les créatures douées de sentiment. La paléontologie nous montre que dés les plus anciens temps géologiques connus, ce carnage universel s'est produit. Les structures fossiles, comme celles des animaux actuellement existants, nous font voir des armes habilement préparées pour la destruction d'autres animaux. Nous avons des preuves indubitables que dans tout le passé le supérieur a fait sa proie de l'inférieur, que sans cesse le faible a été dévoré par le fort. Comment l'expliquer ? Comment se fait-il que des animaux aient été organisés de manière à rendre l'effusion du sang nécessaire? Comment se fait-il que, dans presque toutes les espèces, le nombre des individus nés chaque année soit tel que la majorité périsse de misère ou de mort violente avant que d'arriver à l'âge mûr? Quiconque soutient que chaque espèce d'animaux a été spécialement destinée à une fin, doit

soutenir que le Créateur avait l'intention délibérée de produire ces résultats, ou qu'il n'a pas été capable de les prévenir. Quelle alternative choisir? Incriminera-t-on le caractère divin ou affirmera-t-on que Dieu n'a qu'une puissance limitée? Il ne sert à rien de prétendre que la destruction du moins puissant par le plus puissant est un moyen de prévenir les misères de la décrépitude et de l'impuissance, par conséquent une chose profitable à l'être détruit; car, alors même que le poids de la mortalité porterait bien plutôt sur les êtres âgés au lieu de peser surtout sur les jeunes, il y aurait une autre question à laquelle il n'est possible d'opposer aucune réponse : pourquoi les animaux n'ont-ils pas été construits de manière à éviter ces maux? Pourquoi leur multiplication, leur intelligence, leurs penchants, n'ont-ils pas été calculés et façonnés de manière à leur faire éviter ces souffrances ? Si le déclin des forces devait être la conséquence de l'âge, pourquoi n'a-t-il pas été pourvu à ce que les actions organiques cessassent par une mort subite, toutes les fois qu'elles tomberaient au-dessous du niveau d'une existence agréable? Parmi ceux qui prétendent que les organismes ont été faits en vue d'une fin spéciale, qui affirmera qu'il n'était pas possible de leur donner une fin qui prévînt la douleur? Si l'on admet qu'il étaitpossible de faire les organismes de manière à leur éviter la souffrance, affirmera-t-on que le Créateur a préféré les faire de telle sorte qu'ils souffrissent? Même sous cette forme la difficulté est assez grande ; mais elle paraît incomparablement plus grande quand on examine les faits de plus près. Tant que nous nous bornons à consi dérer la destruction de l'inférieur par le supérieur, nous voyons quelque bien sortir du mal : une certaine quantité de vie d'un ordre supérieur a pour base le sacrifice d'une grande quantité de vie d'un ordre inférieur. Tant que nous ne tenons

compte que de ce genre de mortalité, qui, en emportant les membres les moins parfaits de chaque espèce, permet aux membres les plus parfaits de la continuer, nous voyons ua certain profit compensateur résulter de la souffrance infligée. Mais que dire en présence de ces faits innombrables où la souffrance infligée ne donne lieu à aucun profit compensateur? Que dire en voyant l'inférieur détruire le supérieur? Que dire au spectacle des dispositions si bien préparées qui assurent la prospérité d'organismes incapables de sentir, au prix du malheur d'organismes susceptibles de bonheur?

Dans le règne animal pris dans son ensemble, plus de la moitié des espèces sont parasites. « On se fera une idée du nombre de ces parasites, cKt le professeur Owen, si l'on songe que chaque animal connu en nourrit une espèce qui lui est propre, en général plus d'une et quelquefois autant et même plus qu'il en existe sur le corps de l'homme. » Passons sur ces maux infligés aux animaux de rang inférieur et ne nous occupons que de l'homme. Le Bothriocéphalus latus et le Tœnia solium sont deux espèces de vers solitaires qui prospèrent dans l'intestin de l'homme ; ils produisent de graves perturbations de la santé et quelquefois la folie. Les germes du ténia, transportés dans d'autres parties du corps, donnent naissance à certaines formes incomplètement développées appelées cysticerques,échinocoques,cénures, qui produisent des désorganisations plus ou moins étendues du cerveau, des poumons, du foie, du cœur, des yeux, etc., et souvent causent la mort du patient après de longues souffrances. On trouve dans les viscères de l'homme cinq autres parasites appartenant à différentes classes, le trichocéphale, l'oxyure, le strongle (deux espèces), l'anchylostome et l'ascaride, qui produisent non-seulement un défaut de nutrition par un effet nécessaire, mais entraînent souvent une irritation locale,

cause première d'une démoralisation complète. II y a cinq autres espèces d'une autre classe d'entozoaires appartenant à la subdivision des trématodes,.qui se rencontrent dans le' corps de l'homme, le foie, le conduit cystique, la veine porte, l'intestin, la vessie, Toeil. Ensuite, nous avons le Trichina spiralis^ qui passe une partie de son existence plongé dans les muscles et l'autre dans l'intestin : la trichinose, maladie produite par la présence de ce parasite, a donné lieu à une époque récente, en Allemagne, à une véritable panique. Quittons cette liste d'entozoaires, qui n'est rien moins que complète et passons aux épizoaires. Nous connaissons deux espèces d'acares, l'une qui habite les follicules de la peau, l'autre qui produit la gale. Il y a d'autres animaux qui s'enfoncent sous la peau et y déposent leurs œufs ; il y a trois espèces de pous qui infestent la surface de la peau. Ce n'est pas tout : outre les animaux parasites, il y a divers végétaux parasites qui croissent et multiplient à nos dépens. La Sarcmat;en^ncu/i habite l'estomac et y produit des troubles gastriques. La présence diiLeplothrix buccalis dans la bouche est un fait très-général et contribue peut-être à la perte des dents. Il y a encore des champignons microscopiques qui produisent l'herpès circiné,la teigne,le pityriasis, les aphthes, etc. Le corps de l'homme est donc un habitat de parasites internes et externes, animaux ou végétaux, comptant deux ou trois douzaines d'espèces; plusieurs particulières à l'homme, la plupart causant de grandes souffrances et quelques-unes la mort. Quelle interprétation les partisans de la doctrine des créations spéciales nous donneront-ils de ces faits? D'après cette hypothèse tous ces parasites ont été créés pour le genre dévie qui leur est propre. Ils ont été doués de constitutions qui les mettent à même de vivre en absorbant les sucs du corps humain ; ils sont pourvus d'instruments souvent formi-

dables, qui leur permeltent de s'implanter dans le corps ou à sa surface ; ils sont d'une fécondité incroyable et leurs * germes ont beaucoup de chance de s'introduire dans le corps humain. Bref, tout est combiné pour assurer la continuation de leur espèce et empêcher absolument les générations humaines de se débarrasser de ces ennemis auxquels elles servent de proie. Que dire de cet arrangement? Dirons-nous que l'homme, la tête et le couronnement de la création, est, dans le plan divin, destiné à nourrir ces parasites? Ou dirions-nous que ces êtres inférieurs, incapables de pensée ou de bonheur, ont été créés pour le malheur de l'homme? Ceux qui prétendent que chaque espèce d'organisme a été l'objet d'une intention spéciale du Créateur sont obligés de choisir entre ces deux alternatives. Laquelle préfèrent-ils? Les faits s'accorderaient assez avec la conception de deux puissances antagonistes, l'une auteur du bien, l'autre du mal, dans le monde. Mais ces maux et ces supplices infligés gratuitement à Thomme comme aux autres créatures terrestres capables de sentiment, sont absolument incompatibles avec la conception d'un Créateur souverainement bon.

§ 115. Voyons les résultats de notre examen. La croyance à des créations spéciales d'organismes a pris naissance parmi les hommes à l'époque des plus profondes ténèbres; elle fait partie d'une famille de croyances qui ont presque toutes péri à mesure que les lumières faisaient des progrès. Elle n'a pas un seul fait positif où elle puisse s'appuyer, et quand on veut donner à cette croyance une forme définie, on s'aperçoit qu'elle n'est qu'une pseudo-idée. Cette hypothèse purement verbale, que l'on admet sans examen comme une hypothèse réelle ou concevable, est de même nature que serait une hypothèse basée sur l'observation d'un jour, d'après

laquelle chaque homme et chaque femme auraient été produits par une création spéciale, hypothèse qui ne vient pas des faits, mais d'un manque de faits qui donne à l'ignorance absolue une forme ressemblant à la connaissance positive. En outre, nous voyons que cette hypothèse, absolument sans appui, essentiellement inconcevable et incapable par consé^ quent de donner satisfaction au besoin d'interprétation qui tourmente l'esprit de l'homme et également incapable de satisfaire ses sentiments moraux. Cette croyance est absolument incompatible avec les idées que les croyants prétendent professer sur la nature de Dieu. Si l'on voulait démontrer . l'existence d'une puissance infinie, la création spéciale de chaque individu, ou encore la production d'espèces d'après une méthode semblable à celle dans laquelle les individus se produisent, la démontreraient bien mieux que l'emploi des deux méthodes dont l'hypothèse admet la nécessité. S'il fallait démontrer la bonté infinie, non-seulement les dispositions de la structure organique, si elles sont l'objet d'intentions spé^ claies, ne la démontreraient pas, mais il s'élèverait une masse énorme de faits impliquant la méchanceté plutôt que la bonté.

De quelque côté qu'on la considère, l'hypothèse des créations spéciales se trouve sans valeur : sans valeur par son » origine, sans valeur pour son incohérence intrinsèque, sans valeur comme absolument dépourvue de preuve, sans valeur comme ne donnant satisfaction à aucun besoin de l'esprit, sans valeur parce qu'elle ne satisfait aucun besoin moral. Nous devons donc la considérer comme nulle et non avenue, en présence d'une autre hypothèse touchant Torigine des êtres organiques.

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