CHAPITRE IV
§ 122. Nous avons vu (§ 103) que les relations que soutiennent entre eux les espèces, les genres, les ordres et les classes d'organismes ne sauraient être expliquées comme des résultats des causes que Ton indique ordinairement. Nous allons examiner si on peut les expliquer comme des résultats de révolution. Voyons d'abord certains faits bien connus.
Les Norvégiens, les Suédois, les Danois, les Allemands, les Hollandais et les Anglo-Saxons forment ensemble un groupe de races Scandinaves dont les caractères ne sont que faiblement divergents. Les Gallois, les Irlandais, les Écossais des Hautes-Terres sont, il est vrai, séparés par des différences, mais non par des différences assez fortes pour cacher une communauté de race; on les appelle tous des Celtes. Entre la race Scandinave dans son ensemble et la race celtique dans son ensemble, il existe une différence reconnue, plus grande que celle qui motive les subdivisions de ces races. Les peuples qui habitent le midi de l'Europe sont plus proches parents les uns des autres, que leur agrégat n'est parent de celui des peuples du Nord. Si nous formons un groupe des variétés d'hommes qui habitenl l'Europe et que nous le
comparions avec le groupe des variétés de l'Orient qui ont la même origine que lui, nous observons de plus grandes différences qu'entre les variétés européennes mêmes. Il y a plus, les ethnologistes trouvent des différences encore plus remarquables entre le tronc aryen dans son ensemble et le tronc mongolique dans son ensemble, ou le tronc nègre également dans son ensemble. Bien que ces différences soient en partie masquées par des mélanges, elles ne le sont pas au point d'empêcher de voir que les variétés d'hommes les plus proches parentes, sont celles qui se sont séparées les unes des autres à une période relativement récente; que chaque groupe de variétés proches parents diffère beaucoup plus des autres groupes proches parentes issus comme, lui, à une époque plus éloignée, de la même origine ; et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous arrivions aux groupes les plus vastes, qui présentent les différences les plus tranchées, et pour lesquelles il n'existe plus aucune trace attestant leur communauté d'origine.
Les relations existantes dans les classes et sous-classes de langues ont servi à M. Darwin dç preuves à l'appui de ses propositions. Nous savons que les langues se sont foimées par évolution. Quand on compare les dialectes des comtés voisins en Angleterre, on trouve que leurs différences sont si petites qu'elles les distinguent à peine. Entre les dialectes des comtés du nord pris ensemble et ceux des comtés du sud pris ensemble, le contraste est plus fort. Ces gj'oupes de dialectes, opposés à ceux d'Ecosse et d'Irlande, sont néanmoins tellement semblables que nous les regardons comme ne faisant qu'une seule langue. Les diverses langues de l'Europe Scandinave, y compris l'anglais, sont beaucoup plus dissemblables entre elles, que ne le sont les divers dialectes que renferme chacune d'elles; ce qui est d'accord avec le
fait qu'elles ont commencé à se séparer à une époque antérieure à celle de la formation de leurs dialectes respectifs. Les langues Scandinaves ont néanmoins une certaine communauté de caractère qui les dislingue des langues du sud de l'Europe, entre lesquelles il y a des affinités générales et spéciales qui les unissent pareillement en un groupe formé de sous-groupes contenant eux-mêmes des sous-sous-groupes. Cette différence plus profonde qui sépare les ordres de langues parlées dans le nord de l'Europe, répond au temps plus long qui s'est écoulé depuis que leur différenciation a commencé. En outre, ces deux ordres de langues modernes de l'Europe, aussi bien que le latin .et le grec, certaines langues mortes et des langues actuellement parlées de l'Orient, ont des traits communs, qui, malgré les grandes lacunes qui les séparent, les unissent pour former la grande classe des langues aryennes, classe radicalement distincte de celle des langues parlées par les auties grandes divisions du genre humain.
§ 123. Or l'espèce de subordination de groupes, que nous voyons naître au cours d'une descendance, d'une multiplication et d'une divergence continues, c'est l'espèce même de subordination des groupes que présentent les végétaux et les animaux; c'est justement l'espèce de subordination qui s'est imposée à l'attention des naturalistes, en dépit des idées préconçues.
L'idée primitive était celle de l'arrangement en ordre rectilîgne. Nous avons vu que même après avoir acquis une connaissance étendue de la structure des organismes, les nalui*ali$tes ont continué leurs efforts pour concilier les faits avec leurs idées d'une succession en série unique. Les faits, en s'accumulant, ont nécessairement rompu la chaîne imagi-
SPEKCER. I. — 28
iU L'ÉVOLUTION DE LA VIE.
naire des groupes et des sous-groupes. Peu à peu se forme la conviction que ces groupes ne sauraient comporter un arrangement recliligne. La conception à laquelle on est enfm arrivé est celle de certains grands sous-règnes, très-divergents, composés chacun de classes moins divergentes et contenant des ordres encore moins divergents, et ainsi de silile pour les genres et les espèces. Le tableau de la page 369 nous montre les relations générales de ces divisions dans leurs degrés de subordination.
Par suite « ce grand fait d'histoire naturelle de la subordination d'un groupe à un autre groupe qui nous est familier et qui pour cela ne nous frappe plus », est parfaitement en hai^monie avec l'hypothèse de l'évolution. L'importance extrême de ce génie de relation entre les formes organiques arrête l'attention de M. Darwin, qui montre comment un arbre généalogique ordinaire représente sur une petite échelle un système de groupement analogue à celui qui existe chez les organismes en général, et qui s'explique dans l'hypothèse d'un arbre généalogique qui rattache tous les organismes à une même filiation. Si, partout où nous pouvons suivre une descendance, une multiplication et une divergence directes, se produit celte formation de groupes dans des groupes, il y a une forte présomption que les groupes contenus dans d'autres groupes qui constituent les règnes animal et végétal, ont pris naissance par descendance, multiplication et divergence directe, c'est-à-dire par 'évolution.
jj i24. Nous trouvons une sérieuse confirmation de- cette conclusion dans le fait que les différences plus marquées qui séparent les groupes sont, dans les deux cas, distinguées des différences moins marquées qui séparent les sous-groupes, par ceci qu'elles ne sont pas seulement plus
grandes par le d^gré^ mais qu'elles le sont aussi par Vespèce, Des objets, les étoiles, par exemple, peuvent se présenter en petits groupes, qui sont encore plus ou moins agrégés en groupes de groupes, de manière que les individus de chaque groupe simple sont plus étroitement unis que ne le sont les groupes simples qui forment un groupe composé, auquel cas la parenté qui unit les groupes de groupes diffère de celle des groupes, non en nature xùBdS en quantité. Ce n'est pas ce qui arrive pour les groupes et
sous-groupes qui sont positivement le résultat de l'évolution ou pour ceux que nous supposons avoir cette origine. Chez ceux-ci nous voyons les classes les plus élevées ou les plus générales séparées les unes des autres par des différences fondamentales qui n'ont avec les différences qui séparent les petites classes aucune commune mesure. ,
Nous avons vu que chaque sous-règne d'animaux se distingue des autres sous-règnes par une dissemblance totale dans son plan d'organisation, c'est-à-dire que les membres d'un sous-règne sont liés ensemble, non par quelque attribut superficiel que tous possèdent, mais par quelque attribut qui détermine la nature générale de leur organisation. Au contraire, les membres des plus petits groupes sont unis» ensemble et séparés des membres des autres groupes par des modifications qui n'affectent pas les relations essentielles des parties. Tel est précisément l'espèce d'arrangement qui résulte de l'évolution: le développement des langues en est la preuve.
Quand nous comparons les dialectes parlés dans les différentes parties de l'Angleterre, nous n'y trouvons guère d'autre différence que celle de la prononciation, la structure des phrases y est à peu près uniforme. Entre l'anglais et les langues modernes qui en sont voisines, il existe des diffé-
renccs de structure tnanchées : une dissemblance d'idiome ; quelque dissemblance dans la manière de modifier le sens des verbes; une grande dissemblance dans remploi des genres. Mais ces dissemblances ne suflisent pas pour masquer les caractères généraux communs de l'organisation. Il existe encore une plus grande différence de structure entre les langues modernes de l'Europe occidentale et les langues classiques. La différenciation en éléments abstraits et concrets, qui se montre dans la substitution des mots auxiliaires aux inflexions, a produit une spécialisation supérieure qui distingue le groupe de ces langues du groupe des langues plus anciennes. Néanmoins, les langues anciennes, comme les langues modernes de l'Europe, ont avec toutes les langues orientales dérivées de la même souche, une communauté fondamentale d'organisation, malgré toutes les différences qu'on y trouve, puisque dans toutes nous retrouvons la formation des mots par une fusion et une intégration de racines qui détruit le sens indépendant de ces racines. Les langues aryennes, et celles qui ont le caractère umalgaméy forment une classe par opposition aux langues aptotiques ou agglutinées^ dans lesquelles les racines ne ^'unissent pas du tout, ou s'unissent d'une manière si incomplète, que chacune d'elles retient son sens propre. Les philologues trouvent que ces différences fondamentales qui déterminent les différences grammaticales dans leur domaine respectif, c'est-à-dire des modes de combiner les idées, sont réellement caractéristiques des divisions primaires dans les langues.
Cela revient à dire que parmi les langues où nous savons que l'évolution s'est opérée, les plus grands groupes se d}i3tifljg4JiiBnt les uns des autres par les plus profondes différéygC^ile structure : et comme la même chose a lieu dans les
groupes d'organismes, nous avons une raison de plus de conclure que ceux-ci sont soumis à révolution.
§ 125. Il existe un autre fait analogue qui a la même signification. Nous avons vu (§ 101) que les classes, les ordres, les genres, les espèces successivement subordonnés, où les zoologistes et les botanistes distribuent les animaux et les végétaux qu'ils séparent, n'ont pas en réalité la valeur définie qu'on est convenu de leur attribuer. Il y a des espèces bien tranchées, et des espèces si imparfaitement définies que certains auteurs de systèmes les regardent comme des variétés. Entre les genres, il existe dans bien des cas de profondes différences, et dans d'autres cas, les diQ'érences sont si peu tranchées que l'on se demande si elles constituent des distinctions génériques. Il en est de même des ordres et des classes ; dans quelques-unes de ces divisions, on a introduit des subdivisions qui n'ont pas d'équivalents dans d'autres. Le même principe est vrai des sous-règnes. La différence entre les moUuscoïdes et les mollusques est bien moindre que celle qui sépare les mollusques des annelés ; il y a même des naturalistes qui pensent que les vertébrés sont bieii plus largement séparés des autres sous-règnes que ceux-ci ne le sont entre eux, que les vertébrés devraient avoir une valeur de classification égale à celle de tous les autres sous-règnes pris ensemble.
Or, c'est justement ce mêmedéfaut de précision dans la valeur, ce manque d'équivalence complète, qui s'observe dans les groupes simples et composés et recomposés, que nous voyons se former par évolution. Chaque fois qu'on a tenté d'arranger les diff'érents produits de l'évolution, on se heurte à une difficulté, comme celle qui s'opposerait à une classification des branches d'un arbre en branches de pre-
438 I/ÉVOr.UTiON UE LA VIE.
raier, de second, de troisième, de quatrième, etc., ordre, difficulté qui consiste en ce qu'il existe des branches de degré intermédiaire de composition. L'exemple des langues va nous servir encore. Certains dialectes anglais ne présentent que de légères différences; d'autres sont séparés par des différences tranchées. Les diverses langues Scandinaves sont parentes à différents degi'és. Le hollandais est bien moins distinct de l'allemand que le suédois; tandis que le danois et le suédois ont une parenté si étroite qu'on peut les regarder comme des dialectes très -tranchés. Pareillement, quand on compare les plus grandes divisions, on voit que les diverses langues du tronc aryen ont divergé du type originel à des distances Irès-différentcs. La conclusion générale est évidente. Si les espèces de langues humaines rentrent dans des groupes, des sous-groupes et des soussous-groupes, les groupes ne sont pas tous d'une valeur égale, ni les sous-groupes, ni les sous-sous-groupes.
Si donc la classification des organismes aboutit à former divers ordres d'assemblages, tels que les assemblages d'un même ordre n'aient entre eux qu'une équivalence imparfaite; et si d'autre part dans les domaines où l'on sait que l'évolution a régné, des assemblages se sont formés entre lesquels l'équivalence est pareillement incomplète, c'est une raison de plus de conclure que les organismes sont le produit de l'évolution.
§ 126. Reste un fait de grande importance; si des groupes de formes organiques sont le résultat d'une divergence et d'une redivergence, et si, tandis que les groupes ont été se développant, de groupes simples devenant groupes composés, chaque groupe et chaque sous-groupe a donné naissance à des formes plus complexes de son propre type,
on peut inférer qu'il a existé autrefois une plus grande ressemblance de structure entre les membres des groupes parenls, qu'elle n'existe aujourd'hui. Par suite, si nous admettons que les membres les plus simples d'un groupe sont ceux qui ont subi le moindre changement, nous pouvons nous attendre à trouver une plus grande ressemblance entre eux et les membres plus simples d'un groupe parent, que nous n'en trouvons entre les membres plus complexes des deux groupes. Ce qui, en général, se trouve vrai.
Entre les sous-règnes, les lacunes sont extrêmement glandes ; mais la parenté éloignée que Ton peut discerner aide* à les combler. A propos d'un vertébré extrêmement dégradé, VAmphioxiis, qui présente dans son organisation divers traits des mollusques, M. Garpcnter remarque qu'il « offre un excellent exemple d'un autre fait important, à savoir que c'est par leurs formes les plus inférieures, plutôt que par les plus élevées, que deux groupes naturels se trouvent unis par la relation la plus étroite. » Quelles faibles traces de communauté existe-t-il entre les annelés et les mollusques? Il y a les cellules à filaments (1) que certains de leurs groupes* inférieurs possèdent en commun avec les célenlérés. Des liens plus étroits existent entre les membres inférieurs de chaque classe. En parcourant les classes des crustacés et des arachnides à partir de leurs formes les plus complexes jusqu'aux plus simples, les zoologistes rencontrent des difficultés; pour quelques-unes des formes plus simples, il y a des doutes sur la question de savoir à quelle classe elles appartiennent. Le lépidosiren, au sujet duquel on a discuté pour savoir s'il était poisson ou amphibien, est inférieur par l'organisation de son squelette à la
(I) Organes urticaires des polypes, des méduses, etc.
iUt L'ÉVOLUTION DE I-A VIE.
grande majorité des poissons et des amphibtens. Quelque grande différence qui sépare les mammifères iaférieui*s des oiseaux, il existe entre eux des caractères communs que les mammirères supérieurs ne possèdent point.
Or, puisque cette espèce de relation entre les groupes ne peut s'expliquer par aucune autre hypothèse, puisque Thypothèse de l'évolution nous permet de l'interpréter, nous devons y voir une des preuves de cette hypothèse que nous donnent les faits de classification.
§ 1:27. Que dirons-nous si nous rapprochons entre elles ces vérités principales? C*est un fait de nature à nous frapper que les naturalistes aient été graduellement contraints de distribuer les organismes dans des groupes compris dans d'autres groupes ; et que ce soit justement l'arrangement que nous voyons naître par descendance, comme dans les familles et chez les races humaines. Les plus petits groupes sont les plus proches parents, et en même temps il existe entre les grands sous-règnes des différences de structure du genre le plus tranché; comment ne serions-nous pas frappés de ce fait, quand nous voyons que partout où l'évolution est constatée, elle produit réellement ces petits groupes faiblement distincts, et ces grands groupes profondément distincts. L'impression produite par ces deux ressemblances qui s'éclairent mutuellement, devient plus profonde par l'effet d'une troisième ressemblance qui ajoute encore de la valeur aux deux premières, à savoir qu'entre les espèces, genres, ordres, classes, etc., que les naturalistes ont formés, il existe des transitions graduelles; ainsi, entre les groupes, sous-groupes, et soussous-groupes, que nous connaissons comme le résultat constaté de l'évolution, il existe des groupes de valeur
ARGUMENTS TIRÉS DE LA CLASSIFICATION. Ui
intermédiaire. De plus, ces trois ressemblances enlre les résultats connus de révolution, et les résultats que nous attribuons présentement à l'évolution, acquièrent une nouvelle valeur par le fait que l'espèce de parenté qui unit les groupes par leui's membres les plus inférieurs, est précisément celle que suppose notre hypothèse.
Lors même que ces ressemblances spécifiques n'existel'aient pas, le grand fait de Tunité dans k multiformité que les organismes présentent d'une façon si frappante, parle puissamment en laveur de l'évolution. Affranchissons-nous des opinions préconçues, nous verrons de bonnes raisons de penser avec M. Darwin « que la proximité de la souche généalogique, seule cause connue de ressemblance entre les êtres organisés, est le lien, en partie masqué par des modifications plus ou moins considérables, qui nous est en partie révélé par nos classifications. ^ Lorsque nous considérons que cette unique cause connue de similarité, combinée avec l'unique cause connue de divergence, que nous trouvons dans l'inlluence des conditions, nous donne la clef des ressemblances obscurcies par tant de différences auxquelles nulle autre interprétation consistante ne saurait être donnée, lors même qu'on admettrait des causes purement hypothétiques; nous devons voir que n'existât-il aucune des harmonies remarquables signalées plus haut, les vérités manifestées par la classification viendraient encore appuyer notre conclusion.