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CHAPITRE V

ARGUMENTS TIRÉS DE l'EMBRYOLOGIE

§ 128. Nous avons exposé brièvement (§ 52) une induction remarquable formulée par Baer, qui « a trouvé que dans les premiers temps de son existence, tout organisme a le plus grand nombre de ses caractères communs avec les autres aux premiers temps de leur existence ; qu'à une époque un peu plus avancée sa structure ressemble à celle que présente à une époque correspondante un nombre d'organismes moins étendu : qu'à chaque période suivante, l'embryon prend des caractères qui le distinguent des groupes d'embryons qui auparavant lui ressemblaient; quej)ar suite de cette diminution graduelle de la classe des embryons auxquels il ressemble, la classe des embiyons des similaires se trouve réduite en définitive aux limites étroites de l'espèce dont il est membre. > Bien qu'il faille n'accepter celte généralisation qu'avec des réserves, elle est pourtant vraie en moyenne, et à ce titre elle doit être considérée comme hors de doute; ace titre aussi elle possède une immense importance.

En effet, si nous tirons par la pensée toutes les conséquences de C3 principe ; si nous concevons les germes de tous les genres d'organismes qui se développent simultanément; si

après les avoir vus marcher ensemble pendant là première période, nous nous les représentons à la seconde se divisant en deux moitiés, l'une s'écartant de l'autre; si à la période suivante, nous observons par la pensée que chacun de ces grands groupes s'engage dans deux ou plusieurs voies de développement; si nous nous représentons cette bifurcation marchant simultanément, degré par degré, dans toutes les branches ; nous verrons qu'il doit se former un résultat ressemblant à un arbre par l'arrangement de ses parties. Si nous concevons cet immense arbre généalogique comme un tolit composé d'un tronc, de grandes branches, de branches secondaires, et ainsi de suite, jusqu'aux derniers rameaux, nous reconnaîtrons que les diverses espèces d'organismes représentés par ces rameaux terminaux, formant la périphérie de l'arbre, se trouvent unis les uns aux autres par une relation sous forme de petits groupes, unis eux-mêmes dans d'autres groupés, qui sont compris dans d'autres, et ainsi de suite. L'arbre embryologique qui exprime les relations du développement des organismes, sera semblable à l'arbre qui symbolise leurs relations de classification*. La subordination des classes, ordres, genres et espèces, que les naturalistes ont été graduellement conduits à étabUr, est justement la subordination qui résulte de la divergence et de la redivergence des embryons, qu'on trouve dans tous. Dans l'hypothèse de l'évolution cette ressemblance a un sens : elle indique cette parenté primordiale et cette différenciation progressive de tous les organismes que l'hypothèse propose. Mais dans toute autre hypothèse, la ressemblance n'a aucun sens ou plutôt elle soulève une difficulté; puisqu'elle suppose ou bien un effet sans cause, ou un plan sans but.

§ 129. Nous avons dit plus haut qu'il faut accepter avec des

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réserves cette grande loi embryologique. Les ressemblances qui rapprochent les grands groupes d*embryons à la première période de leur existence, et qui rapprochent aux dernières périodes de leur développement des groupes de plus en plus restreints, ne sont point des ressemblances spéciales, ni exactes, mais des ressemblances générales ou approximatives; et dans quelques cas cette loi générale n'est que trèsimparfaitement observée. Toutefois ces irrégularités, au lieu d'être en désaccord avec l'hypothèse de l'évolution, lui apportent un nouvel appui.

Remarquez d'abord que les deux seules autres suppositions possibles touchant les changements du développement, sont rejetées l'une par cette loi générale et l'autre parce qu'elle présente avec cette loi des désaccords secondaires. Si l'on prétend que l'hypothèse exige que tous les organismes proviennent de germes simples, et par conséquent qu'une unité morphologique a dû constituer leur état primitif, on peut opposer une réponse que tout le monde voit, que l'unité morphologique impliquée dans l'hypothèse n'est pas la seule unité- morphologique à expliquer. Si c'était la seule unité, les diverses espèces d'organismes, partant d'une forme primitive commune, commenceraient toutes dès le début à diverger individuellement, comme des rayons autour d'un centre; ce qui n'a pas lieu. Si, d'ailleurs, l'on disait que les organismes ont été formés sur certains types, et que ceux du même type continuent à se développer ensemble dans la même direction jusqu'à ce que le temps soit venu pour eux de revêtir leurs caractères spéciaux de structure, nous répondrions que lorsqu'ils se mettent à diverger, ils devraient chacun se développer en lignes directes dans le sens de leurs formes linales. On no saurait fournir aucune raison qui explique pourquoi, après s'être une fois séparés.

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certains groupes s'avancent vers leurs formes finales par des routes irrégulières et tortueuses. Dans Tliypothèse du plan ces déviations sont inexplicables.

Toutefois l'hypothèse de l'évolution, en niême temps qu'elle présuppose entre les embryons des relations générales que l'observation nous révèle, fournit encore l'explication de ces dérogations moins importantes. Si, comme toute théorie rationnelle le présuppose, les différenciations progressives qui ont éloigné les formes organiques les unes des autres dans le passé, ont élé, comme elles le sont encore, les effets directs et indirects de conditions externes ; si les organismes sont devenus différents, soit par l'effet d'adaptations immédiates à des habitudes différentes, soit par l'effet d'adaptations résultant de la conservation des individus les plus propres à ces habitudes, ou pour les deux causes ; et si les changements embryonnaires sont unis par une relation aux changements subis par les races ancêtres, il faut s'attendre à ces irrégularités. En effet, les changements successifs dans les genres de vie suivis parles races ancêtres successives, peuvent n'avoir pas eu une succession régulière. Dans certains cas, ils doivent avoir été plus nombreux que dans d'autres ; dans quelques cas ils doivent avoir été plus grands que dans d'autres; dans d'autres cas, ils doivent avoir suivi des modes inférieurs, dans d'autres, des modes supérieurs, et dans quelques-uns, des modes qui ne sont ni supérieurs, ni* inférieurs. De deux races connées qui se sont séparées dans un passé éloigné, l'une peut avoir eu des descendants qui ont passé par des modes de vie profondément différents, et pourtant (|uelques-uns de ces derniers peuvent avoir en définitive contracté des genres de vie semblables à ceux des races divergentes dérivées du même tronc. Si les métamorphoses d'embryons indiquent, d'une manière générale, les

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changements de structure subis par les ancêtres, les derniers changements embryologiques de deux races parentes seront un peu différents, quoiqu'ils puissent aboutir à des formes très-semblables. Un exemple rendra claire cette opération de développement. « Les pétrels, dit M. Darwin, sont les plos aériens et les plus océaniques des oiseaux, mais dans les tranquilles solitudes de la Terre de Feu, tout le monde prendrait pour.un pingouin ou un grèbe le Puf/inuria berardi^ à cause de ses habitudes générales^ de son étonnante adresse ci plonger, de sa manière de nager et de voler, quand, malgré lui, il prend la fuite; et pourtant c'est un pétrel, mais dont l'organisation est profondément modifiée sur divers points. » Or, si nous supposons que ces habitudes de grèbe se continuent durant une longue période, et que la forme pétrel s'efface encore davantage, que l'animal se rapproche de plus en plus de la forine grèbe, il est évident que tandis que les petits du grèbe et ceux du Pttffinuria montreront, durant les premières périodes de leur développement, la ressemblance impliquée par leur origine commune dans un type primitif d'oiseau, il viendra un moment où le petit du Puffimiria montrera des caractères qui l'en éloigneront, et qui représenteront la structure des pétrels, ses ancêtres, et ce n'est que plus tard qu'il commencera à perdre ces caractères et à prendre la structure des grèbes.

Aussi, si nous nous rappelons les intrusions perpétuelles des organismes dans les modes de vie les uns des autres, souvent extrêmement différents; et si nous nous rappelons que ces empièlements ont eu lieu depuis le commencement, nous nous trouverons préparés à reconnaître que la ressemblance embryologique est restreinte par des irrégularités, pour la plupart petites, souvent considérables, et quelquefois grandes. L'hypothèse de l'évolution explique ces

irrégularités; elle fait plus, elle en suppose la nécessité.

§ iâO. Les substitutions et les suppressions d'organes sont du nombre des phénomènes embryologiques secondaires qui concordent avec l'hypothèse. de l'évolution, mais qui ne peuvent s'accorder avec aucune autre croyance. 11 existe des cas où, pendant les premiers temps de son développement, un embryon possède des organes qui disparaissent par la suite, à mesure que d'autres organes se forment pour remplir les mêmes fonctions. Il y a aussi des cas où des organes apparaissent, grandissent jusqu'à un certain point, n'ont aucune fonction à remplir, et disparaissent par absorption.

Nous trouvons un fait remarquable de substitution dans les dispositions temporaires qui se succèdent dans la fonction d'aération du sang, chez l'embryon des mammifères. Pendant la première période de son développement le sang de l'embryon mammifère circule dans un système de vaisseaux distribués à la surface de Yarea vasculosUy homologues d'un vaisseau qui, chez les poissons, sert à aérer le sang jusqu'au moment où les organes respiratoires permanents entrent en jeu. Quelque temps après, on voit pousser sur l'embryon mammifère une membrane vasculaire appelée allantoîde^ homologue de ce qui, chez les oiseaux et les reptiles, remplace le premier appareil respiratoire. Mais, tandis que chez les vertébrés ovipares supérieurs, l'allantoïde sert de poumon pendant le reste de la vie embryonnaire, il n'en est pas ainsi dans l'embryon de mammifère. Dans les mammifères implacentaires, l'allantoïde avorte, n'ayant aucune fonction à remplir, et chez les mammifères supérieurs elle devient f le point de départ du placenta, et sert à établir la communication du parent et du rejeton », elle devient un organe de nutrition plus que de respiration. Or, puisque le premier

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système de vaisseaux sanguins externes n'est plus en contact avec un milieu directement oxygéné, il ne saurait plus cire très-utile à Tembryon mammifère en qualité de poumon; puisque le second système de vaisseaux sanguins externes n*est pas pour Tembryon implacentaire plus utile que le premier, et puisque la communication entre Tembryon et le placenta chez les mammifères placentaires aurait pu être établie aussi bien ou mieux directement que par la métamorphose de rallantoïde,ce$ substitutions paraissent inexplicables dans le système du plan. Au contraire, elles s'accordent avec l'hypothèse que le type mammifère est né des types vertébrés inférieurs. Dans ces cas, en eflfet, l'embryon mammifère, passant par des états qui représentent plus ou moins distinctement les états qui étaient communs à ses ancêtres éloignés et aux vertébrés inférieurs, développe ces organes auxiliaires comme chez les vertébrés inférieurs.

Les suppressions d'organes sont plus frappantes encore que les substitutions. M. Darwin cite quelques cas qu'il dit « extrêmement curieux, par exemple la présence des dents dans les fœtus de baleines, qui, arrivés à leur plein développement, n'ont point de dents dans leurs mâchoires... D'excellentes autorités ont même affirmé que l'on pouvait découvrir des rudiments de dents dans le bec de certains embryons d*oiseaux. » On ne peut pas même assigner une fonction temporaire à ces organes qui ne sont construits que pour être bientôt détruits. Ils sont absolument sans usage; la formation en est complètement superflue. Inconciliable avec toute théorie téléologique , ils ne concordent même pas avec la théorie des types lixes, qui se consenent par le développement de toutes les parties typiques, encore qu'elles ne soient point nécessaires — vu que la disparition de ces organes naissants durant la vio firinle supprime la res-

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semblance typique. Mais, en même temps que pour toutes les autres hypothèses ces faits sont des pienes d'achoppement, ils apportent à celle de révolution un secours puissant.

Les faits dits de développement rétrograde sont voisins de ces faits de substitution et de suppression. Il y a beau- <x>up d'êtres parasites, et d'autres qui, après avoir me né une Kie active pendant un certain temps, se fixent et perdent, à iïètat adulte, les membres et les sens dont ils étaient pourvus pendant qu'ils étaient jeunes. Toutefois on pourrait dire que ces êtres ne sauraient s'assurer les habitats qui leur sont nécessaires, sans posséder durant leur éU^t de larves des yeux et des organes de natation qui finissent par devenir inutiles; on pourrait dire aussi que bien que par la perte» de ces organes, leur organisation rétrograde dans un sens, elle progresse dans un autre, et que par conséquent ils ne sont pas des exemples du développement inutile d'un être supé- ' vieur aboutissant à un type inférieur. Néanmoins il y a des cas d'une dégradation dans l'organisation, qui suivent une as- . cension en apparence superflue. « Les larves, dit M. Darwin à propos de certains genres de cirripèdes, se développent, soit à l'état d'hermaphrodites possédant la structure habi- ; tuelle, soit à l'état que j'ai appelé mâles complémentaires, et 1 dans le dernier, le développement a assm^ément été rétrograde; car le mâle n'est qu'un simple sac qui vit durant un temps très-court, n'a ni bouche, ni estomac, ni aucun organe important, excepté ceux de reproduction. »

§ 131. L'embryologie comparée nous apprend qu'outre les substitutions d'organes, il y a ce qu'on peut appeler des modes de développement substitués. Le même genre de structure ne se produit pas toujours de la même façon ; et certains groupes voisins d'organismes ont des modes d'évo-

lution qui semblent très-différents. Les deux modes sont profondément distincts, l'un est le mode direct, l'autre VindirecL Ils peuvent caractériser chacun le cours général de l'évolution dans son ensemble, et le cours de l'évolution d'organes particuliers.

Ainsi, dans l'immense majorité des animaux articulés, des métamorphoses plus ou moins marquées sont des étapes de la route qui conduit à l'état de maturité. Les transformations si connues des insectes nous montrent combien est tortueuse la route qui mène de la forme embryonnaire à la forme adulte chez certains ordres d'articulés. Mais il en est d'autres, tels que les arachnides inférieurs, où révolution depnis l'œuf jusqu'à l'état adulte se fait de la façon la plus simple : la substance grandit dans le sens de la forme qui lui est destinée par la route la plus courte . Les mollusques présentent des différences, qui bien que moins marquées sont essentiellement de même nature. Chez quelques gastéropodes, suivant Vogt, la masse germinative, après avoir subi ses premiers changements à la façon des masses germinatives en général, commence à se transformer dans son entier en une structure finie : dans une partie, les cellules composantes se soudent pour former le cœur, dans une autre pour former le foie, et ainsi de suite. Mais dans d'autres classes de mollusques, chez les céphalopodes, par exemple, l'embryon se modèle aux dépens du blastoderme ou du feuillet extérieur de la masse germinative, et les divers organes naissent la plupart de ce blastoderme par une opération de bourgeonnement, atteignent leur dernière forme par des modifications successives, en même temps qu'ils croissent aux dépens de la substance nutritive empruntée au reste de la masse germinative. Ce développement indirect est universel chez les vertébrés.

Or en considérant dans leur ensemble les faits que nous venons d'indiquer brièvement, il est possible de trouver parmi ces irrégularités quelque chose comme une règle générale. Le développement indirect est le caractère des formes le plus parfaitement organisées. Dans le sous-règne des vertébrés, qui, considéré comme un tout, surpasse de beaucoup les autres en complexité, le développement est uniformément indirect. Il est indirect dans la grande masse des articulés. Il est indirect chez les mollusques supérieurs. Par contre, il est direct dans une grande proportion des types inférieurs. Les œufs des protozoaires, des célentérés, des annuloïdes inférieurs donnent naissance aux structures respectives qui leur sont propres, par des transformations à peu près immédiates; l'animal prend de la manière la plus simple, quand le temps est venu, chaque forme du cycle de formes qu'il parcourt; et lorsqu'il se multiplie par bourgeonnement, la substance du bourgeon passe par une opération aussi courte que possible à la forme définitive. Lorsque chez les plus simples types d'animaux , l'évolution est indirecte, c'est d'une manière générale par suite de quelque mode de vie transitoire que la larve traverse avant d'arriver à maturité ; et lorsque nous trouvons l'évolution directe chez les types plus complexes, c'est dans leurs membres les plus dégradés : par exemple les acares parmi les articulés (1).

(1) On peut soutenir que le mode de développement reste évidemment en rapport avec le volume de la masse qui doit être transformée en embryon. Sans doute il est vrai que la transformation directe est le caractère des œufs petits, et l'indirecte celle des œufs gros, et il se peut qu'une relation de ce genre soit nécessaire. Il est très-possible que la polai'ité des unités physiologiques qui détermine la structure spécifique n'agisse pas dans une grande masse de manière à la transformer dans son entier en la structure spécifique, bien qu'elle le fasse dans une masse petite. Mais ce qui prouve que le volume de l'œuf n'est pas la seule cause de cette différence de méthode, c'est le fait que dans certains cas où le développement est comparativement direct, comme dans l'actéon, l'œuf est bien plus gros que dans les cas où le développement est comparativement indirect, comme chez les très-petits insectes.

Nous avons déjà vu que les faits d'organisation sociale nous fournissent des indications qui nous aident à interpréter les phénomènes des organismes individuels. Voyons si les faits que nous y trouvons ne nous donneront pas le secours de l'analogie. Une manufacture, ou tout autre établissement de production, ou une ville composée d'établissements de ce genre, est un organisme destiné à élaborer un produit consommé par la société en général ; on peut y voir l'analogue d'une glande ou d'un viscère dans un organisme individuel. Or, si nous recherchons quel est le mode primitif de la croissance d'un de ces établissements de production, nous trouvons qu'il consiste en ce qui suit. Un seul ouvrier, qui vend lui-même le produit de son travail, voilà le germe. Ses affaires croissant, il emploie des auxiliaires, ses fils, ou d'autres gens; cela fait, il devient marchand non-seulement de son propre travail, mais de celui des autres. Ses affaires prenant encore du développement le forcent à multiplier le nombre de ses aides, et sa vente devient si rapide qu'il est obligé de se borner à l'opération de vendre; il cesse d'être producteur, il n'est plus qu'un canal par où les produits d'autrui passent au public. Que sa prospérité monte encore, il se sent incapable de diriger même la vente de ses marchandises, il faut qu'il y emploie d'autres personnes, probablement de sa propre famille, qui l'aident à vendre; c'est-à-dire qu'à lui, canal principal, s'ajoutent maintenant des canaux subordonnés, et ainsi de suite. Ce n'çst pas tout : quand il se forme dans une place comme Manchester ou Birmingham des établissements du même genre, l'opération est poussée encore plus loin. 11 s'étabUtdes facteurs et des commissionnaires, qui sont les canaux par où s'écoulent les produits d'une foule de manufactures; et nous croyons qu'au début ces facteurs

étaient des manufacturiers qui ont entrepris de vendre des produits de maisons moins importantes aussi bien que les leurs, et en définitive ne se sont plus occupés que de la vente. Or, ce mode qui est celui d'après lequel les institutions sociales de tout genre se sont développées ne continue pas à régner. Partout il y a une tendance à substituer le procédé direct au procédé indirect. Ce n'est plus par la série des modifications ci-dessus décrites que se développent communément les établissements manufacturiers; la plupart prennent naissance par la transformation immédiate d'un certain nombre de personnes en maître, commis, contre-maîtres, ouvriers, etc. Au lieu d'une association commerciale, comme il s'en formait originellement, par une union inapparente entre les fabricants et leurs fils ou leurs aides, nous avons maintenant les compagnies d'actionnaires, résultat de métamorphoses subites de groupes de citoyens. Il en est de même d'institutions sociales plus larges et plus complètes. Quand une ville nouvelle se forme aux États-Unis, ce n'est plus d'après l'antique méthode qui accumulait graduellement des maisons autour d'un noyau, et par une succession de petites modifications de structure à la suite de l'accroissement d'étendue; non, elle s'agrandit sur une vaste surface d'après un plan déterminé; dès le début les divers centres civils, ecclésiastiques et industriels dont la cité naissante a besoin, s'y développent. Dans la formation même des colonies, nous voyons pareillement que le type entier de l'organisation sociale propre à la race d'où émane la colonie, se révèle tout à la fois. La colonie ne traverse pas toutes les phases du développement par lesquelles a passé la société mère ; mais il y a une transformation comparativement directe de l'ensemble des colons en un organisme social parent par la structure de l'organisme social dont il est un rejeton.

Revenons maintenant au développement des organismes individuels, en y transportant l'idée que nous a fait concevoir le développement des institutions sociales. Dans l'hypothèse de l'évolution, tous les organes doivent avoir été originellement formés d'après la méthode indirecte, par accumulation de modifications sur modifications; et, si le développement de l'embryon reproduit le développement des races ancêtres, il faut que chez lui les organes se forment par cette méthode indirecte. C'est ainsi en effet qu'ils se forment en général. Il y a une analogie frappante entre le mode d'après lequel, ainsi que nous l'avons vu plus haut, des établissements manufacturiers se sont développés originellement, et le mode d'après lequel les organes de sécrétion évoluent. Quelquesunes des cellules appartenant au groupe des cellules biliaires qui forment le germe du foie, placées au centre du groupe, et voisines de l'intestin, se transforment en conduits par lesquels la sécrétion des cellules biliaires périphériques s'écoule dans l'intestin; et à mesure que les cellules biliaires périphériques se multiplient, il se forme des canaux secondaires qui se vident dans les principaux, des tertiaires qui se déchargent dans les secondaires, et ainsi de suite. Mais, tandis que dans le foie et dans d'autres organes, le développement reste indirect dans une forte proportion, il y a d'autres organes, comme le cœur, où le développement est comparativement direct. Le cœur de l'embryon vertébré ne naît pas d'un bourgeon; on peut le voir au début formé d'une masse agrégée de cellules qui deviennent distinctes de celles au milieu desquelles elles sont plongées : sa transformation en une chambre contractile s'effectue par la consolidation de ses cellules externes, tandis que les cellules internes se liquéfient. Le développement relativement direct de certains organes d'embryons supérieurs est, ainsi que nous l'avons vu,

le caractère du développement total de bien des embryons inférieurs.

Dans rhypothèse de révolution, il faut que le mode direct de développement des animaux se soit substitué au mode indirect . comme nous voyons qu'il s'y est substitué dans les sociélés. Comment cette substitution s'est-elle opérée? En étudiant la cause de la substitution jdans l'organisme social, nous pourrons peut-être arriver à comprendre la cause de la subslilution dans l'organisme individuel. Le mode direct dans la formation des établissements sociaux remplace l'indirect quand ces établissements existent depuis si longtemps, ou possèdent une importance si grande qu'ils ont modifié les habitudes et les idées communes. Des groupes de citoyens s'unissent pour former des corps d'associés qui s'organisent rapidement, parce que l'habitude de former ces combinaisons a si bien modifié les idées et les sentiments des citoyens, que c'est une chose toute naturelle pour eux que de s'unir de la sorte. 11 en est de même pour ceux qui forment une colonie. S'ils prennent promptement une structure sociale aussi semblable à cejle de la mère patrie que les circonstances le permettent, c'est évidemment parce que l'organisation de la mère patrie a modelé les émotions et les croyances de ses membres conformément à son propre type, au point que lorsque quelques-uns de ses membres se trouvent transportés dans une colonie, ils s'arrangent directement en une structure d'un type semblable à celui de la mère patrie : ils ne répètent pas toutes les phases par où la mère patrie a passé, parce que teur constitution a été trop profondément modifiée pour le leur permettre. Cette action et cette réaction qui s'exercent entre un organisme social et ses unités, qui explique les changements de modes du développement social, doivent ^voir leurs analogues dans Taclion et la réaction entre un

org^anisme individuel et ses unités. Divers genres de phénomènes nous imposent la conclusion que tout organisme est composé d'unités physiologiques pouiTues de certaines propriétés qui les obligent à s'arranger sous la forme des espèces auxquelles elles appartiennent. Dans les chapitres sur la genèse, l'hérédité et la variation, nous avons vu des raisons de croire que si les propriétés polaires des unités physiologiques déterminent la structure de l'organisme comme un tout, celui-ci comme un tout, lorsque sa structure vient à être changée par des forces incidentes, réagit sur les unités physiologiques et les modifie de manière à les adapter toujours plus à sa nouvelle structure. Or cette action et cette réaction entre un agrégat organique et ses unités, tendant toujours à les mettreen harmonie, doit travailler sans cesse à rendre l'opération du développement plus directe, et montrer ses effets de toutes les façons et à tous les degrés, suivant l'histoire des ancêtres de chaque espèce. Supposé qu'il fût possible pour une race d'organismes de se propager durant un temps indéfiniment prolongé, sans aucun changement dans les conditions que nécessiterait un changement de structure ; il existerait un accord tellement complet entre l'agrégat organique et ses unités physiologiques que les unités s'arrangeraient directement en une structure semblable à celle de l'organisme adulte : le germe revêtirait les propres caractères de Tespèce avec peu ou point de déplacement de substance. Mais, faute de conditions constantes, que pouvons-nous attendre? Nous pouvons attendre que dans les endroits où les conditions et la structure ont été le plus constantes, le mode de développement sera le plus direct; et qu'il sera le plus indirect dans les endroits ou ont eu lieu les changements les plus grands et les plus nombreux dans les habitudes et les structures des races ancêtres. Nous pouvons prévoir aussi que les change-

menls correspondant aux premières formes ancêtres subiront un effacement d'autant plus grand que Torganisation se sera depuis lors maintenue plus fixe. Les faits se montrent d'accord avec cette conclusion. Nous voyons un développement comparativement direct dans les types inférieurs d'animaux qui nous montrent, par leur infériorité, qu'ils n'ont pas, depuis le commencement de la vie organique, traversé plusieurs systèmes de changement. Enfin, lorsque nous trouvons chez les types supérieurs d'animaux le développement direct, il sert de caractère plutôt aux membres les plus simples de ces types qu'aux plus compliqués.

Les méthodes d'après lesquelles les diverses parties du même embryon se développent, nous offrent des différences qui paraissent avoir une signification analogue. Le cœur dont le développement est en grande partie direct, est un organe qui se montre comparativement de bonne heure dans l'échelle des formes organiques; et une fois qu'il a apparu, il garde partout le caractère d'un muscle creux. Par contre, les organes qui se développent d'une manière très-indirecte, sont ceux de la vie de relation, qui dans les progrès des formes organiques subissent diverses métamorphoses. Voilà qui jette quelque lumière sur certaines irrégularités dans Yordre de développement des organes. Si nous examinons les actions et les réactions continues qui tendent toujours à établir une balance entre un agrégat organique et ses unités, nous reconnaîtrons que Teffet que les unités composant un organe produisent sur l'organisme comme sur un tout, dépendra en partie de la permanence de cet organe et en partie de sa wias5« proportionnelle. L'influence d'une force est un produit de son intensité multipliée par le temps durant lequel elle s'est exercée. Par suite, une plus grande partie de l'agrégat agissant pendant un temps plus court, fera sur les

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unités physiologiques autant d'effet qu'une partie plus petite agissant pendant un temps plus long; et pourra alors cornmeneer à montrer son influence dans les changements du développement, aussi tôt qu'une partie qui aurait existé durant un temps plus long, ou même plus tôt que cette partie. Cela permet de comprendre pourquoi, chez certains entozoaires qui ont un appareil de la génération très-développé, les rudiments de cet appareil sont les premiers à se montrer. €ela explique encore des anomalies telles que celles qui sont indiquées par le professeur Agassiz, à savoir l'apparition, dans certains cas, de traits caractérisant l'espèce, à une période du développement où les traits caractéristiques du genre ne sont pas encore visibles.

§ 132. La loi embryologique formulée par Baer est donc en harmonie avec l'hypothèse de l'évolution ; c'est même une loi que l'hypothèse implique. L'hypothèse explique encore les faits de moindre importance qui sont en désaccord avec la loi. Le parallélisme entre la marche que suit le développement dans les espèces qui ont eu un ancêtre commun, est susceptible de se modifier diversement d'après les dernières formes ancêtres qui se sont produites après la diverçence de ces espèces. La substitution d'une méthode directe de formation à une indirecte qui se montrera, nous avons des raisons de le croire,et dans le développement de l'organisme entier,et dans celui des organes particuliers, une telle substitution doit jeter du trouble dans les faits embryologiques. Gomme les parties affectent l'organisme entier différemment suivant leurs masses, une autre influence se produit qui, dès le début, doit commencer à modifier les métamorphoses de chaque espèce d'embryon, et être cause qu'elles montrent des changements qui les éloignent d'embryons issus des mêmes ancê-

1res. Nous trouvons donc trois causes différentes qui concourent, avec une variété infinie de moyens et de nuances, à produire des déviations de la loi générale, causes qui sont évidemment capables de produire, sous des conditions spémles, des changements en contradiction apparente avec -cette loi.

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