CHAPITRE VI
§ 133. Sans parler de la marche parallèle que suit le développement dans les organismes appartenant à chaque groupe, une chose nous frappe vivement et nous donne beaucoup à penser, c'est que ces organismes à l'état adulle sont construits sur un plan commun. Ainsi que nous Tavons vu (§ 103), ni la supposition qui attribue au hasard les combinaisons d'attributs qui unissent les classes, ni celle qui n'admet aucune autre combinaison, ni celle qui attache les organismes à des plans types déterminés, ne suffisent à expliquer les faits. Un exemple préparera mieux le lecteur à voir la véritable signification de cette ressemblance fondamentale.
Chez les insectes dont les variétés sont si nombreuses, qu'ils soient très-allongés comme la libellule, ou ramassés comme la coccinelle, ou ailés comme le papillon, ou sans ailes comme la puce, nous trouvons un caractère commun : ils ont tous vingt segments originellement. Tantôt ces segments sont nettement marqués, tantôt ils sont soudés de façon à permettre difficilement d'en reconnaître la séparation. Ce n'est pas tout. On a fait voir que le même nombre
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de segments se retrouve chez tous les crustacés. Le crabe à carapace si solide, et la squille avec des divisions longues et lâchement unies, sont composées du même nombre de somites. Bien que chez les crustacés supérieurs, quelques-uns des anneaux durcis qui composent le squelette extérieur ne soient jamais distincts que d'une manière partielle, on peut
y voir des pièces homologues à des segments qui chez d'autres crustacés sont nettement séparés. Or, quel peut être le sens de la communauté de structure que nous retrouvons dans ces centaines de mille espèces qui remplissent l'air, habitent la terre, nagent dans l'eau, rampent ça et là parmi les plantes marines, et qui possèdent des dimensions, des formes, une composition, tellement différentes qu'on n'aurait pu soupçonner entre elles aucune communauté? Pourquoi sous le corps couvert de poils de la phalène et sous les dures élytres du hanneton, trouverait-on le même nombre de divisions que dans la structure calcaire du homard? Ce ne peut être par hasard qu'il existe juste vingt segments dans chacune de ces centaines de mille d'espèces. Il n'y a aucune raison de penser que ce nombre fût nécessaire, en ce sens que nul autre nombre n'eût pu constituer un organisme possible. Dire que c'est le résultat d'un dessein, que le Créateur a suivi son plan, uniquement pour rester fidèle à son plan, c'est attribuer au Créateur un motif qui, chez un mortel, paraîtrait un caprice. Ce fait et une foule d'autres faits morphologiques ne sauraient recevoir d'interprétation rationnelle que de l'hypothèse de l'é.volution; comme les autres il est un corollaire de cette hypothèse. Si les formes organiques sont nées de troncs communs par des divergences et des redivergences perpétuelles, si elles ont continué à hériter d'une façon plus ou moins claire des caractères des races ancêtres ; le résultat naturel qui doit en découler, c'est que l'on retrou-
vera une structure fondamentale commune dans ces grands assemblages de créatures qui se sont modifiés en divergeant de mille manières et à mille degrés divers pour s'adapter à leurs modes de vie respectifs. Ajoutez à ceci que tandis que la croyance à l'exécution systématique d'un plan prédéterminé dans toute l'étendue d'un groupe, se trouve complètement contredite par le retour de faits qui s'écartent de temps en temps du type du groupe, ces faits de déviation s'accordent avec la croyance à l'évolution. Ainsi que nous l'avons montré dans le dernier chapitre, il y a des raisons de penser que les traits des ancêtres éloignés seront plus ou moins effacés selon que les modifications de structure qui se sont superposées ont été ou non considérables et de longue durée. Par suite, bien que l'existence d'articulés ayant moins de vingt segments, comme les acariens et les araignées, soit mortelle pour la supposition que vingt segments ont été assignés aux trois groupes des articulés supérieurs ; elle n'est point incompatible avec l'hypothèse que quelque race primitive d'arliculés ait légué à ces trois groupes ce caractère typique commun, caractère qui s'est néanmoins effacé dans bien des cas, et même perdu complètement dans quelques ordres les plus aberrants de ces classes.
§ 134. Outre ces homologies à compréhension large et
souvent profondément cachées, qui unissent différents animaux, il existe des homologies qui ne sont guère moins significatives entre les différents organes d'un même animal. Ces homologies, comme les autres, sont des obstacles aux interprétations surnaturelles, et des appuis pour l'interprétation naturelle.
L'un des cas les plus familiers et les plus instructifs nous est présenté par la colonne vertébrale. Les serpents, qui se
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meuvent suivant une voie sinueuse contournant les plantes et les pierres, ou passant au-dessus de ces obstacles, avaient évidemment besoin d'un axe osseux segmenté d'un bout à l'autre ; et comme la flexibilité dans toute l'étendue du corps est une condition nécessaire à leur marche, il y a un avantage à ce que la segmentation soit coraparativemeht uniforme. Les mouvements de l'animal seraient impossibles, si au lieu d'une chaîne de vertèbres difi*érant très-peu de longueur, il se trouvait au milieu de la chaîne une masse osseuse qui ne pourrait se courber. Mais dans la plupart des vertébrés supérieurs, les actions et les réactions mécaniques exigent que tandis que certaines parties de l'axe vertébral demeurent flexibles, d'autres soient inflexibles. L'inflexibilité est spécialement une condition dans la partie de la colonne vertébrale appelée sacrum; qui chez les mammifères et les oiseaux forme un point d'appui exposé aux plus grands efforts que le squelette ait à supporter. Or, chez les mammifères, comme chez les oiseaux, cette portion rigide de la colonne vertébrale n'est pas faite d'un segment long, d'une seule vertèbre, mais de plusieurs segments soudés ensemble. Chez l'homme il existe cinq vertèbres sacrées soudées ensemble; et dans la tribu des autruches, il y en a de dix-sept à vingt. Pourquoi cela? Pourquoi, si le squelette de chaque espèce a été l'objet d'un plan spécial, cette masse osseuse a-t-elle été formée par la soudure d'un certain nombre de vertèbres comme celles qui forment le reste de la colonne, au lieu de se composer d'une seule pièce simple? Pourquoi, si l'uniformité typique devait être conservée, le nombre des vertèbres sacrées varie-t-il dans le même ordre d'oiseaux? Pourquoi, demanderons- nous encore, le développement du sacrum se fait-il par un procédé détourné, qui consiste à former d'abord les vertèbres distinctes qui le constituent,
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puis à détruire leur indépendance? Dans l'embryon d'un mammifère et d'un oiseau, la substance de la colonne vertébrale est continue au début. Les segments qui doivent devenir des vertèbres naissent peu à peu au milieu de cet aie primitivement homogène. Les segments se forment pareillement (ians les parties de la colonne vertébrale qui doivent demeurer flexibles, et dans celles qui doivent devenir rigides. La partie de la colonne qui doit composer le sacrum, ayant passé de son état primitif d'unité, à un état de multiplicité en se divisant en segments, repasse à l'état d'unité par la fusion de ces segments. Dans quel but cette construction et cette reconstruction? Si, primitivement, la colonne vertébrale chez les vertébrés, se composait depuis la tête jusqu'à la queue de segments mobiles séparés, comme cela arrive encore chez les poissons et quelques reptiles, si dans l'évolution des vertébrés supérieurs, certains de ces segments mobiles devenaient, par l'effet des conditions mécaniques auxquelles ils sont exposés, moins mobiles, les uns par rapport aux autres, et à la longue relativement immobiles, on peut comprendre pourquoi le sacrum formé de ces vertèbres continuerait toujours plus tard à présenter des traces plus ou moins visibles de la segmentation primitive de la structure. Mais, dans toute autre hypothèse, cette structure segmentée est inexplicable. « Nous avons reconnu », dit M. Darwin, à propos du fait bien connu que les appendices latéraux, dont la plupart chez les crustacés inférieurs servent de pattes, et ont des formes semblables, sont représentés chez les crustacés supérieurs, quelques-uns du moins, par d'énormes pinces, et d'autres par des mâchoires-pattes diversement modifiées, « nous avons reconnu la même loi en CDmparant les mâchoires et les pattes admirablement compliquées des crustacés, i^ — « Tout le monde sait que la po-
sition relative des sépales, pétales, étamines et pistils d'une fleur, aussi bien que leur structure intime, s'explique dans la théorie qui les présente comme des feuilles métamorphosées, arrangées en spirale. Dans certaines monstruosités végétales, nous trouvons souvent la preuve directe qu'un organe peut se transformer en un autre; et nous pouvons voir effectivement chez des crustacés embryonnaires et chez beaucoup d'autres animaux, comme dans les fleurs, que des organes, qui deviennent très-différents quand ils sont complètement développés, se trouvent exactement semblables aux premières périodes du développement.... » « Pourquoi un crustacé qui a une bouche extrêmement complexe formée de tant de pièces, a-t-il en conséquence peu de pattes, ou bien pourquoi ceux qui ont beaucoup de pattes ont-ils une bouche simple? Pourquoi les sépales, pétales, étamines et pistils d'une fleur individuelle, bien qu'appropriés à des desseins très-différents, sont-ils tous construits sur le même modèle? »
A ces questions, à un nombre immense d'autres questions de même genre, la théorie de l'évolution fournit la seule réponse qui soit rationnelle. Dans le cours du changenient de Thomogénéité à l'hétérogénéité de structure, manifesté dans l'évolution sous toutes les formes, il arrivera nécessairement que d'organismes composés de nombreuses parties semblables, il naîtra des organismes composés de parties déplus en plus dissemblables : lesquelles parties dissemblables continueront néanmoins à porter des marques de leur ressemblance primitive.
§ 135. Nous devons parler ici d'un fait morphologique plus frappant, très- voisin des faits dont nous nous sommes occupés dans le dernier chapitre, nous voulons dire l'exis-
tence fréquente, chez les animaux et les plantes adultes, d'orgaAes rudimentaires et sans utilité, homologues d'organes développés et utiles chez des végétaux ou des animaux voisins. Dans le dernier chapitre nous avons vu que, durant le développement des embryons, il se forme souvent des organes qui disparaissent remplacés par d'autres qui accomplissent la même fonction d'une manière différente; et que quelquefois des organes se développent jusqu'à un certain point, et sont ensuite résorbés sans accomplir aucune fonction. Mais très -généralement, les organes partiellement développés persistent durant toute la vie.
L'ostéologie des vertébrés supérieurs nous en fournit de nombreux exemples. Les apophyses vertébrales qui, dans une tribu, sont complètement formées, et ossifiées sur des centres indépendants, sont, dans d'autres tribus, de simples tubercules qui n'ont point de centres d'ossification indépendants. Tandis que dans la queue de tel animal, les vertèbres sont chacune composées d'une partie centrale et d'appendices, dans la queue de tel autre ce sont de simples masses osseuses sans appendices; et dans celle d'un autre, elles ont perdu leur individualité en se soudant avec les vertèbres voisines pour former une queue rudinientaire. D'autres faits analogues se tirent encore de la structure des membres. L'élat rudimentaii'e de certains os métacarpiens caractérise le groupe entier des mammifères. Ici, nous trouvons les doigts en nombre normal; là, en nombre plus petit avec un doigt atrophié qui le complète. Tantôt c'est un doigt avec le nombre complet des phalnnges, tantôt c'est un doigt dont une phalange a subi un arrêt de dfheloppement. Plus remarquables encore sont les faits où des membres entiers restent à l'état rudimentaire; il y a des serpents qui ont les membres postérieurs cachés sous le tégument. De même, aussi, pour
les appendices cutanés. Des amphibiens à peau lisse ont les écailles enfouies dans la peau. Le phoque, mammifère modifié considérablement par son adaptation à la vie aquatique, et qui se sert de ses pattes comme de nageoires, a des orteils portant encore des ongles extérieurs ; mais le morse mammifère encore plus transformé a des nageoires sans ongles, et Humboldt nous apprend que si l'on enlève la peau de ses nageoires on aperçoit des ongles rudimentaires au bout, des doigts engagés dans la peau.
Presque tous les oiseaux sont couverts de plumes développées, composées chacune d'un tuyau portant des fibres qui portent à leur tour des franges de duvet. Cependant chez certains oiseaux comme l'autruche, on peut constater divers moments de l'arrêt du développement des plumes, depuis les plumes de la queue dont la structure présente une élaboration insoHte jusqu'aux plumes voisines du bec qui sont réduites à de simples poils. 11 y a plus encore. Chez l'aptéryx nous voyons toutes les plumes réduites à un état piliforme. Le poil à son lour qui couvre ordinairement le corps entier chez les mammifères, est comparativement rudimentaire sur la plus grande partie du corps humain; dans quelques parties, il se trouve réduit à un simple duvet, duvet qui n'en est pas moins l'homologue des poils chez la généralité des mammifères, puisque de temps en temps nous le voyons se développer et prendre €elte forme. M. Darwin a donné une liste nombreuse de faits d'organes avortés; nous en citerons quelques-uns. « Quoi déplus naturel, dit-il, que de penser que les ailes ont été formées pour le vol, et pourtant dans combien d'insectes ne voyons-nous pas les ailes réduites à de si petites dimensions qu'ils sont incapables de voler, et même ne sont-elles pas trèssouvent immobiles sous les élytres et soudées ensemble?...
Chez les plantes à sexes séparés, il n'est pas rare de trouver dans les fleurs mâles un pistil rudiœentaire. Koelreuter a trouvé que lorsqu'on croisait ces plantes mâles avec une espèce hermaphrodite, le rudiment de pistil dans le produit hybride était considérablement augmenté de volume; ce qui montre que le rudiment de pistil et le pistil parfait sont de nature semblable. » Enfin, pour compléter la preuve que ces parties non développées sont des signes d'une origine qui remonte à des races où elles étaient développées, les exemples directs de cette relation ne sont pas en petit nombre. « Nos produits domestiques nous offrent en foule des cas d'organes rudimentaires, par exemple un moignon caudal dans les races sans queue, un vestige d'oreille dans les races sans oreilles, la réapparition de petites cornes peu adhérentes dans les races bovines sans cornes.
Ici, comme plus haut, la doctrine téléolo^ique échoue complètement ; car ces organes rudimentaires sont sans utilité et quelquefois même préjudiciables. La doctrine des plans typiques est également condamnée; en effet, si chez quelques membres d'un groupe, on peut découvrir des organes rudimentaires qui. complètent le type général, dans d'autres ces organes ne sont pas représentés. Reste seulement la doctrine de l'évolution ; et pour cette doctrine, ces organes rudimentaires n'offrent pas de difficulté. Au contraire, ces faits en sont les preuves les plus fortes.
§ 136. Ainsi donc les conséquences des principes généraux de la morphologie concourent au même résultat. L'unité de type, conservée en dépit des plus grandes dissemblances de forme et de genre de vie, s'explique comme un résultat d'une descendance soumise à des modifications; autrement elle demeure inexplicable. La ressemblance dé-
guîsée par la dissemblance, que Tanatomie comparée découvre entre les divers organes du même organisme, n'ont absolument aucun sens, pour ne rien dire de plus, si Ton suppose que les organismes ont été formés séparément tels que nous les voyons maintenant; mais elles sont tout à fait en harmonie avec la croyance que chaque espèce d'organisme est un produit de modifications accumulées les unes sur les autres. Enfin la présence dans toutes les espèces d'animaux et de plantes, de parties sans fonction correspondant à des parties affectées à des fonctions chez des animaux et des végétaux voisins, est totalement incompatible avec la croyance à la construction des organismes par une intervention miraculeuse; de plus, elle est justement le résultat que nous pouvions attendre d'après la croyance que les organismes se sont formés progressivement.