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CHAPITRE VII

§ 137. Nous avons étudié les phénomènes de distribution dans l'espace (§ 105 et 106). Les conclusions générales auxquelles nous avons abouti, basées en grande partie sur les faits réunis par M, Darwin, sont les suivantes. « D'une part, il y a des surfaces soumises à des conditions semblables et quelquefois très-rapprochées, et qui sont occupées par des faunes tout à fait différentes. D'autre part, il y a des surfaces éloignées en latitude, très-différentes par le sol et le climat, et qui sont occupées par des faunes Irèsvoisines. 1> D'où l'on peut conclure que « puisqu'on ne trouve pas toujours, ni même généralement, des organismes semblables dans des habitats semblables, ni des organismes très - dissemblables dans des habitats très -dissemblables, l'adaptation des organismes aux habitais n'est pas manifestement prédéterminée. » En d'autres termes, les faits de distribution dans l'espace ne sont pas d'accord avec l'hypothèse du plan. En même temps nous avons vu que « les surfaces semblables peuplées par des formes dissemblables, sont celles entre lesquelles existe une barrière infranchissable, tandis que les surfaces dissemblables peuplées par

des formes semblables sont celles entre lesquelles il n'existe pas de barrière infr.tnchissable ; et ces généralisations nous semblent en harmonie avec le principe vérifié par tant d'exemples « que chaque espèce d'organisme tend toujours à étendre sa sphère d'existence, à envahir d'autres régions, d'autres modes de vie, d'autres milieux. »

Afin de montrer plus clairement les effets de la compétition existante parmi les races d'organismes, qu'on me permelle d'ajouter quelques faits publiés récemment d'usurpation de régions, et des changements de distribution qui en sont résultés. Dans la N attirai History Review de janvier 4864, le docteur Hooker cite les faits suivants d'après des naturalistes de la Nouvelle-Zélande. « Vous serez surpris de l'extension rapide qu'ont prise dans ce pays les plantes d'Europe et d'autres contrées. De chaque côté des principales voies de communication à travers les plaines, pousse avec une vigueur merveilleuse une plante du genre Polygonum (P. avicularé), appelée trèfle des prés, ses racines s'enfoncent quelquefois à deux pieds de profondeur, et la plante recouvre une surface de quatre à cinq pieds de diamètre. Une plante du genre Rumex {R. obtusifolius ou jR. crispus) se trouve dans tous les lits de rivières et s'étend dans les vallées ou rivières encaissées, jusqu'au point où elles deviennent de vrais torrents. LeSonchus oleraceus s'étend sur tout le pays où il présente une végétation luxuriante environ jusqu'à 6000 pieds. Le cresson de fontaine s'accroît tellement dans les cours d'eau tranquilles de notre pays, qu'il menace de les obstruer entièrement... J'ai mesuré des tiges de douze pieds de long et de trois quarts de pied de diamètre. Dans certaines régions montagneuses, où le sol est léger, le Içèfle blanc est en train de supplanter entièrement les herbes indigènes, en y formant une végétation épaisse.... En fait,

la jeune végétation indigène semble fuir la lutte avec ces envahisseurs plus vigoureux qu'elle. » — t Les naturels (Maoris) ont coutume de dire : que de même que le rat des blancs a expulsé lerat indigène, que la mouche d'Europe a fait fuir la mouche du pays et que le trèfle a fait périr les fougères indigènes, de même devant le blanc disparaîtront les Maoris. > Étant donnée cette tendance universelle du supérieur à envahir les habitats de Tinférieur, voyons quels seront, dans l'hypothèse de l'évolution, les effets des relations géographiques des espèces.

§ 138. Une race d'organismes ne peut étendre sa sphère d'existence, sans se soumettre à des conditions extérieures nouvelles. Ceux de ses membres qui se répandent sur les régions adjacentes arrivent inévitablement en contact avec des circonstances en partie différentes de leurs circonstances antérieures ; et ceux qui adoptent les habitudes d'autres organismes subissent nécessairement des réactions plus ou moins différentes de celles qu'ils subissaient auparavant. Or si des changements de structure organique sont les effets, directs ou indirects, de changements dans l'incidence des forces, il doit s'établir une différence de structure entre les divisions d'une race qui colonise de nouveaux habitats. Par suite, quand la migration ne rencontre pas d'obstacle, nous pouvons annoncer d'avance qu'il existe une parenté évidente entre les animaux et les plantes d'une région, et ceux d'une région contiguë. Cette conclusion s'accorde avec une induction que nous avons déjà formulée (§ 106). Nous avons déjà emprunté à M. Darwin des faits qui rappuient,ily en a beaucoup d'autres. En voici un : les espèces qui habitent les îles sont d'ordinaire parentes des espèces qui habitent les continents voisins. En voici un autre : Les faunes des groupes d'îles

présentent des ressemblances marquées. « C'est ainsi que les iles de l'archipel des Galapagos sont habitées, dit M. Darwin, par des espèces très-proches parentes; en sorte que les habitants de chaque ile, bien que distincts pour la plupart, sont bien plus voisins les uns des autres que des habitants de tout autre partie du monde. » M. Wallace a étudié « l'influence que la localité exerce sur la variation » chez les papillons de l'archipel des Indes orientales : il nous fait voir comment « les espèces el les variétés des Célobes possèdent un caractère frappant, celui de la forme des ailes antérieures, qui diffère de celle des espèces et des variétés voisines dans toutes les îles environnantes; il nous apprend que les espèces à queue, de l'Inde et des îles orientales perdent leur queue, à mesure qu'elles se répandent à l'est dans l'archipel. » Pendant son voyage sur le haut Amazone, M. Bâtes a trouvé que la plus grande partie des espèces du genre Ithomia changeaient d'une localilé à l'autre, à des distances qui ne dépassaient pas 100 ou 200 milles » ; que « plusieurs de ces espèces locales paraissaient former des variétés géographiques » , et que dans quelques espèces « la plupart des variétés locales sont unies à la forme mère par des individus qui présentent toutes les nuances de la variation ».

Il y a» d'autres affinités générales à inférer. Si des races, sous la pression incessante de la multiplication qui les pbusse vers de nouveaux habitats, subissent des modifications de structure à mesure qu'elles divergent de plus en plus dans l'espace, il s'ensuit que, généralement parlant, les plus grandes divergences dans l'espace indiqueront les plus longues périodes durant lesquelles les descendants d'un tronc commun ont été soumis à des conditions modificatrices; par suite, on verra que parmi les organismes du même groupe les différences plus légères de structure seront

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limitées aux surfaces plus petites. C'est ce que nous observons. € Les variétés, dit le D" Hooker dans sa Flore de Tasmanie^ occupent des territoires plus resserrés que les espèces, et celles-ci que les genres. » De plus, si les races d'organismes s'étendent, et si, à mesure qu'elles s'étendent, elles sont modifiées par des forces incidentes variables, il s'ensuit que, lorsque les forces incidentes varient beaucoup dans les limites de régions données, les modifications sont plus nombreuses que dans des régions d'égale étendue où les conditions sont moins variées. C'est encore ce qui arrive. Le D^ Ilooker fait voir que les régions où régnent les conditions les plus uniformes sont celles qui ont le plus petit nombre d'espèces; tandis que, dans celles dont les conditions sont le plus multiformes, les espèces sont le plus nombreuses.

§ 139. Examinons maintenant si l'hypothèse de l'évolution correspond aux faits de distribution, non plus sur des surfaces différentes, mais à travers des milieux différents. Si toutes les formes d'organismes sont descendues de quelque forme primordiale très-simple, il en résulte que, par la raison que celte forme primordiale très-simple a habité un certain milieu différent des divers milieux que les organismes habitent aujourd'hui, ses descendants n'ont pu peupler d'autres milieux qu'en passant d'un milieu à un autre, c'est-à-dire sans s'adapter à des milieux très-différents du milieu primitif. Pour parler au concret, l'eau étant le milieu où les formes vivantes inférieures existent, il faut que la terre et l'air aient été colonisés par des êtres venus de l'eau. Cette hypothèse rencontre des difficultés considérables. « Un poisson, écrivait Baer, pour railler les partisans du développement unisérial des formes organiques, qui se sont, il est vrai, exposés au ridicule en défendant tant de propositions insoute-

nables — un poisson nageant vers le rivage désire s'y promener, mais il s'aperçoit que ses nageoires ne lui servent de rien. Ces organes diminuent de largeur faute d'usage, et en même temps s'allongent. Gela continue chez ses enfants et ses pelits-enfants durant quelques millions d'années, et à la fin qui pourrait s'étonner que les nageoires deviennent des pattes? Il est encore plus naturel qu'un poisson, dans une prairie où il ne trouve pas d'eau, ouvre largement la bouche pour absorber de l'air, ce qui, après une aussi longue période, développe chez lui des poumons. La seule difficulté qu'il y ait, c'est qu'en attendant, quelques générations doivent s'arranger pour se passer de respirer. » Ainsi présentée, la théorie de la transition a un air grotesque, et cette manière de dériver les vertébrés terrestres d'une modification directe du type des poissons, est insoutenable. Nous ne devons pourtant pas conclure qu'il ne s'est fait aucune migration d'un milieu à un autre. La vérité est plus invraisemblable que la fiction, dit un adage qui s'applique aussi bien à la nature en général qu'aux affaires humaines. Outre le fait que certains poissons font réellement des promenades sans motif apparent, et celui que d'autres poissons courent çà et là sur la terre, quand ils y sont amenés par le dessèchement des eaux qu'ils habitent, il y en a un bien plus surprenant, c'est celui d'une espèce de poisson qui grimpe aux arbres. Il n'y a rien de plus impossible en apparence que le fait d'un animal à respiration aquatique, dépourvu de membres appropriés, et qui grimpe à huit ou dix pieds sur le tronc d'un palmier, et pourtant c'est ce que fait YAnabas scandens. Nous avions déjà sur ce fait le témoignage du capitaine Mitchell, nous en avons eu récemment plusieurs autres. Ces exemples remarquables de changements temporaires de milieu nous préparent à concevoir comment, dans des

conditions spéciales, des changements pennanents de milieu peuvent s'opérer, et à comprendre l'appui que ces faits prêtent à la doctrine de révolution.

Il arrive de temps en temps que certains animaux marins ou d'eau douce restent partiellement ou complètement à sec, et les animaux qui possèdent la faculté de changer de milieu pour un temps ou pour toujours, appartiennent le plus souvent aux espèces les plus susceptibles de se trouver abandonnées de leur milieu. Voyons ce que le rivage de la raer nous montre. Deux fois par jour, le flux et le reflux couvrent et découvrent des plantes et des animaux innombrables, fixes et mobiles; l'allernance des marées de syzygies et des marées de quadratures, a pour résultat de faire varier aussi bien la fréquence que la durée des moments pendant lesquels les organismes qui vivent sous l'eau sur le rivage, sont mis à sec, en sorte que les uns le sont seulement une fois par quinzaine pour très-peu de temps, et les autres, placés un peu plus haut, le sont pendant deux ou trois heures à chaque reflux, tous les quinze jours. De degrés en degrés, nous arrivons à ceux qui vivent à la limite du rivage, et qui ne sont baignés par l'eau salée qu'à de longs intervalles; et, plus loin encore, à ceux qui ne sont éclaboussés que pendant les tempêtes. Que voyons-nous se passer chez les organismes soumis à ces diverses alternatives régulières et irrégulières des milieux? Outre un bon nombre de végétaux et d'animaux fixés, nous trouvons beaucoup d'animaux qui se meuvent; quelques-uns sont confinés dans les zones inférieures de cette région Iktorale, mais d'autres la parcourent dans toute son étendue. Laissons les formes animales les plus humbles, et contentons-nous de remarquer que chacun des deux grands sous-règnes, les mollusques et les articulés, fournit un contingent aux animaux qui parcourent de

grands espaces dans cette région. Nous trouvons des gastéropodes qui, à marée basse, rampent à la façon des limaçons sur le sable et les varechs, même jusqu'à la limite des hautes eaux. Nous trouvons diverses espèces de crustacés, parmi lesquelles le crabe se fait le plus remarquer, courant sur le rivage humide et quelquefois hors de la portée de l'eau. Fait important à noter, chacune des formes qui sont habituées à changer ainsi de milieu, est parente de formes principalement ou exclusivement terrestres. Sur la côte orientale de l'Irlande» on trouve des gastéropodes marins sur les rochers à trois cents pieds au-dessus de la mer, où ils ne sont arrosés par l'embrun qu'à de longs intervalles. Sans doute, entre ces gastéropodes et ceux de terre, les différences sont considérables ; mais les gastéropodes de terre sont plus proches parents de ceux de mer que des autres mollusques. Pareillement, les deux ordres supérieurs de crustacés ont leurs espèces qui vivent de temps en temps ou presque entièrement hors de l'eau : il y a à l'île Maurice une espèce d'écrevisse qui grimpe aux arbres; le crabe terrestre des Indes Occidentales quitte la mer quand il est parvenu à l'état adulte, et n'y retourne que pour frayer. Voyant donc que plusieurs espèces d'animaux marins sont exposés par leur habitat même à changer de milieu, que certaines espèces supérieures d'animaux qui vivent dans ces conditions se montrent bien adaptées aux deux milieux, et que ces espèces amphibies sont voisines d'espèces principalement ou complètement terrestres, nous reconnaîtrons que les migrations d'un milieu à un autre, que l'évolution suppose, ne sont point impraticables. Avec ces faits devant les yeux, nous ne trouverons plus sans fondement l'hypothèse que la distribution des vertébrés dans des milieux aussi différents que l'air et Teau, peut s'être opérée d'une manière analogue, alors

même que nous n'aurions aucun indice direct de cette distribution. Nous en trouverons cependant d'assez directs. Sans doute les rivières, les lacs, les étangs n'ont pas de variation semblable aux marées, mais ces amas d'eau montent et baissent, régulièrement et irrégulièrement, modérément ou excessivement. Dans les régions tropicales surtout, on les voit chaque année pleins, durant un certain nombre de mois, puis baisser et se dessécher. Ce dessèchement peut parvenir à divers degrés et durer des temps variables, tantôt il va jusqu'à former une boue liquide, ou il réduit la boue à l'état solide avec une surface dure et crevassée; il peut durer d'un jour ou deux à plusieurs mois. Gela veut dire que des animaux aquatiques qui en un lieu sont sujets chaque année à manquer d'eau pendant quelque temps, sont ailleurs soumis à une privation d'eau pour beaucoup plus de temps : nous trouvons là des degrés de transition analogues à ceux que les marées nous présentent. Or on sait que les créatures qui habitent ces eaux, possèdent à divers degrés la faculté de lutter contre ces accidents. Les poissons s'enterrent dans la boue sèche quand la saison sèche arrive, ou courent chercher d'autres eaux. Des faits observés dans l'Inde, en Guyane, dans le Siam,à Ceylan,le prouvent. Certains de ces poissons, comme VAnabas scandensj vivent plusieurs jours hors de l'eau. Mais c'est d'une classe de vertébrés voisine des poissons, qui peuplent à peu près spécialement ces habitats, que nous tirons les faits les plus probants. Les amphibiens ne se rencontrent pas, comme les poissons, habituellement dans les eaux qui ne sont jamais desséchées en partie ou en totalité : ils habitent presque tous des eaux qui, en certaines saisons, s'évaporent dans une grande mesure ou complètement, des eaux dans lesquelles la plupart des espèces de poissons ne sauraient exister. Et quels sont les principaux traits de slruc-

(ure de ces amphibiens? Ils ont deux systèmes respiratoires, un pulmonaire et un branchial, diversement développés dans les divers ordres; ils ont deux ou quatre membres, diversement développés aussi. De plus, la classe des amphibiens se compose de deux groupes : dans l'un, ce double système respiratoire est permanent et le développement des membres est toujours incomplet; dans l'autre, les branchies disparaissent dès que les poumons et les membres ont acquis leur plein développement. Le groupe inférieur, les pérennibranches, ont des organes homologues aux vessies natatoires des poissons, transformées à divers degrés en poumons, jusqu'à ce que dans « la sirène, la respiration pulmonaire soit plus étendue et plus importante que la branchiale ». Ces animaux ayant un habitat en partie aérien, en partie aquatique, trouvent au même moment dans les eaux basses, qui couvrent une boue molle, les conditions mécaniques qui rendent la natation difficile, et donnent de l'utilité aux membres rudiraentaires. Danslegroupe supérieur, les caducibranches, nous rencontrons des transformations encore plus significatives. Pourvue d'abord d'une structure qui ressemble à celle qui persiste chez les pérennibranches, la larve de l'amphibien caducibranche mène quelque temps le même genre de vie; mais enfin, il se fait en elle des changements tendant au même but encore plus prononcés ; la respiration aérienne, d'abord supplément de la respiration aquatique , l'emporte sur elle de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle la remplace entièrement; une nouvelle paire de membres se montre. Cela fait, l'animal peut ne quitter l'eau que de temps en temps, comme le triton, ou mener une vie principalement terrestre, comme la grenouille, et retourner parfois à l'eau. Enfin, si nous cherchons sous quelles conditions cette métamorphose d'un animal à respiration aquatique en

uu animal à respiration aérienne se complète, nous voyons que c'est au moment où les étangs peu profonds, habités par les larves, se dessèchent par l'effet du soleil d'été (1).

Voyons maintenant ce que veulent dire ces faits rapprochés les uns des auti*es. Il existe des habitats particuliers dans lesquels les animaux sont exposés à changer de milieu. Dans ces habitats existent des animaux qui ont, à divers degrés, la faculté de vivre dans les deux milieux, par suite de diverses phases de leur organisation de transition. Très-près de ces animaux, il en est d'autres qui, après avoir passé les premiers temps de leur vie dans l'eau, acquièrent plus complètement la- structure qui les rend propres à la vie sur terre, où ils se transportent. Enfin, nous trouvons d'autres animaux très-proches parents des premiers, comme le crapaud de Surinam et la salamandre de terre, qui appartiennent bien par leur structure à la classe des amphibiens, mais qui n'ont point les habitudes amphibies ; leurs larves ne passent pas les premiers temps de leur vie dans l'eau, et pourtant ne laissent pas pour cela de subir les mêmes métamorphoses! Faut-il penser que la distribution d'organismes parents dans des milieux différents présente une difficulté insurmontable? Au contraire, avec des faits comme ceux que nous avons devant nous, l'hypothèse de l'évolution fournit une interprétation possible de phénomènes d'ailleurs inexplicables. Imaginons la façon d'après laquelle ces changements de milieu se

(1) Pendant que ces pages étaient sous presse, le docteur Hooker a eu l'obligeance de me faire savoir que les « végétaux présentent plusieurs exemples excellents » de transitions analogues. Dans certaines « plantes aquatiques », dit-il, on a vu, dans la même espèce, des variétés dont certaines feuilles sont immergées et certaines autres surnagent, d'autres variétés où toutes les feuilles surnagent, et d'autres enfin où elles sont toutes submergées. On a vu encore que chez certaines plantes dont les feuilles surnagent, et surnagent toutes quand la plante croît dans des eaux profondes, il existe des feuilles aériennes lorsque la plante croit dans des eaux basses ; et qu'ailleurs, sur un sol presque sec, on les trouve uniquement avec des feuilles aériennes.

trouvent dans certains cas peu à peu imposés à l'animal par les conditions physiques, et dans d'autres cas entrepris volontairement en vue de rechercher de la nourriture, et nous commencerons à comprendre comment, dans le cours de révolution, se sont produits ces bizarres efFacements d'un type par les caractères extérieurs d'un autre type. Alors que nous voyons des oiseaux terrestres chercher quelquefois leur nourriture au bord de l'eau, et que nous apprenons que l'un d'eux, \eCinclusaquaticus, « membre anormal de la famille exclusivement terrestre des grives »,'ne vit que de la proie qu'il saisit en plongeant, ce qu'il fait en s'atlachaint aux pierres avec ses pattes et en se servant de ses ailes sous l'eau », nous nous trouvons en état de comprendre comment, sous la pression de la multiplication, des ariimaux organisés pour la vie aérienne peuvent acquérir des habitudes aquatiques, et comment peut se former un type d'oiseau où les caractères de l'oiseau sont très-déguisés. En voyant que certains mammifères, à la recherche de leur proie ou d'un abri, se sont mis à vivre dans l'eau plus ou moins, nous ne serons plus embarrassés de trouver la structure mammifère cachée sous une forme empruntée aux poissons, chez les cétacés par exemple. Partant de ce principe que les distributions d'organismes du genre de celles que nous voyons se faire sous nos yeux, par l'invasion des régions des milieux et des modes d'existence des uns par les autres, n'ont jamais cessé de s'opérer, nous trouvons l'explication de ces faits innombrables dans lesquels les homologies déstructure se compliquent d'analogies. En même temps que ce principe explique la présence dans un milieu de types organiques essentiellement organisés pour un autre milieu, la doctrine de l'évolution explique aussi les défauts d'adaptation qu'on y constate. Ou le phoque descend de quelque mammifère qui a pris peu à

peu les habitudes aquatiques, et dans ce cas la structure de ses membres postérieurs a un sens; ou bien il a été constitué spécialement pour son habitat actuel, auquel cas la structure de ses membres postérieurs est incompréhensible.

§ 140. Les faits relatifs à la distribution dans le temps qu'on a cités avant tous les autres, aussi bien pour prouver révolution que pour la nier, sont trop isolés pour avoir une valeur concluante, soit pour, soit contre. Si l'histoire géologique était complète, ou si elle présentait, comme l'ont admis les partisans du système de l'uniformité aussi bien que ceux du système de la progression, des vestiges des premières formes organiques, la preuve qu'on en tirerait pour t)u contre aurait plus de poids qu'aucune autre. Telle qu'elle est, tout ce que nous pouvons faire, c'est de voir si les faits isolés qui nous restent s'accordent avec l'hypothèse.

La paléontologie a fait voir qu'il y a « une relation générale entre le temps écoulé et la divergence des formes organiques » (§ 107), et que « cette divergence est comparativement lente et continue aux lieux où il y a continuité dans les formations géologiques; mais elle est soudaine et comparativement large, quand il se présente une grande brèche dans la succession des couches. » Or c'est justement à ce résultat que nous devrions nous attendre. L'hypothèse implique des changements de structure qui ne sont pas brusques, mais graduels. Par suite, dans les lieux où la similitude des couches est le signe d'une formation ininterrompue, nous pouvons nous attendre à trouver des successions de formes différant entre elles très-légèrement, au lieu que nous pouvons raisonnablement prévoir des différences considérables entre les formes fossilisées dans des couches adjacentes, entre lesquelles il existe évidemment une grande lacune.

La disparition perraanenle d'espèces, de genres et d'ordres, fait que nous trouvons assez bien établi, est de ceux que la doctrine de l'évolution nous incline à croire. Si les dernières formes organiques sont dans tous les cas descendues des premières, et se sont pendant la succession des générations, écartées aussi bien de leurs prototypes que les unes des autres, il en résulte évidemment que celles de ces formes qui se sont éteintes à quelque époque que ce soit, ne reparaîtront plus à une époque subséquente, puisque le concours et la succession de conditions sous lesquelles chaque type particulier s'est formé par évolution ne sauraient plus se produire.

Bien que la comparaison des formes organiques anciennes et modernes prouve qu'un grand nombre de types ont persisté durant d'énormes périodes de temps; on a reconnu que celte comparaison ne contredit pas l'existence dans ces formes organiques de changements assez grands pour produire ce qu'on appelle des types différents. Le résultat de la science inductive est, comme nous l'avons vu, que tandis qu'un petit nombre de types supérieurs modernes portent des signes attestant qu'ils descendent de types inférieurs anciens, qu'il y a plusieurs types modernes qui peuvent s'être développés ainsi, quoique nous n'en ayons aucune preuve, il faut que « toule hypothèse de modification progressive soit, pour être admissible, compatible avec la persistance sans progression pendant des périodes indéfinies. » Or ces résultats sont tout à fait d'accord avec l'hypothèse de l'évolution. Rationnellement interprétée, l'évolution doit dans tous les ca's se montrer le résultat, direct ou indirect, de l'incidence des forces. S'il n'y a pas de changement dans les conditions qui imposent des changements organiques, il ne faut pas s'attendre à rencontrer des changements organiques. C'est seu-' lement dans les organismes qui tombent sous des conditions

dont rinfluence produit les modifications supplémentaires qui répondent à des besoins supplémentaires, que Ton rencontre rhétérogénéité plus avancée, qui sert de caractère aux formes supérieures. Par suite, bien que les faits de la paléontologie ne puissent passer pour des preuves de l'évolution, ils concordent avec cette théorie, et quelques-uns même lui servent d'appui.

§141. Cependant il est un principe général de distribution dans le temps qui est extrêmement significatif. Si, au lieu de considérer les relations des formes vivantes du passé en elles-même*s, nous considérons les relations qu'elles soutiennent avec les formes actuelles, nous trouvons un rapport en harmonie parfaite avec la croyance à l'évolution, mais tout à fait incompatible avec une autre croyance.

Remarquez d'abord la grande signification de l'étroite parenté qui existe entre les agrégats d'organismes actuellement vivants et les agrégats d'organismes qui ont vécu dans les temps géologiques. Dans les couches de formation nouvelle, presque tous les restes fossiles appartiennent aux espèces encore florissantes. Les couches un peu plus anciennes contiennent un petit nombre de fossiles aujourd'hui éteints, bien que d'ordinaire ces espèces soient très-ressemblantes à des espèces qui vivent encore. Des restes trouvés dans les couches aune date plus récente, les espèces éteintes forment une plus grande proportion, et les différences entre elles et celles qui vivent encore sont bien plus marquées. Cela veut dire que le changement graduel des types organiques dans le temps, qui se trouve indiqué, comme nous l'avons vu, par l'histoire géologique, l'est aussi par la relation que les types actuels soutiennent avec ceux de l'époque précédente. Les faits concordent avec la croyance qui fait dériver la vie présente de la vie passée. Assurément cette parenté

n'est pas incompatible avecla doctrine des créations spéciales. On peut soutenir que si de temps en temps une nouvelle espèce mieux appropriée aux conditions un peu modifiées de la surface du globe se trouvait introduite dans la série, il en résulterait un air de famille entre la faune et la flore actuelle elles faunes et les flores anciennes. Onne saurait le contester. Mais si nous passons du point de vue général aux détails de cette parenté, cette opinion se trouve complètement niée.

En effet, outre une parenté étroite entre l'agrégat de formes survivantes et l'agrégat des formes qui ont péri à des époques géologiques récentes, il y a une relation particulière de même nature entre les formes présentes et passées de chaque grande région géographique. Nous avons déjà emprunté à Darwin un fait instructif : « l'étonnante relation dans le même continent entre le mort et le vivant > . CeTapport ne s'explique pas par la supposition que les espèces nouvelles ont été de temps en temps placées dans chaque habitat, à mesure que l'habitat se trouvait modifié; puisque, comme nous l'avons vu, les espèces sont loin de se trouver toujours dans les habitats auxquels elles sont le mieux adaptées. On ne saurait dire que les marsupiaux enfouis dansles couches récentes de l'Australie, s'étant éteints parce qu'ils n'étaient plus adaptés à quelque condition externe nouvelle, les marsupiaux existants furent créés conformément au milieu ambiant, puisque d'autres animaux que l'on trouve ailleurs sont tellement appropriés aux conditions australiennes, qu'une fois introduits en Australie, ils ne tardent pas à en expulser les marsupiaux. Donc, tandis que la similitude existante entre la faune australienne actuelle ^t les faunes qui l'ont précédée immédiatement sur la même surface, estprécisément celle quela croyanceà l'évolution nous permet d'attendre; cette similitude ne saurait s'expliquer autrement. Il en est de même des rapports analogues qu'on obser-

vedans TAmérique du Sud, la Nouvelle-Zélande et TEurope.

§ 142. En conséquence, étant donnée la pression qu'une espèce exerce sur une autre par suite de la surcharge universelle de leurs habitats respectifs; étant donnée la tendance qui en résulte pour ces espèces d'envahir les régions, les milieux, les modes de vie les unes des autres, suivant les lignes de moindre résistance qu'elles rencontrent de temps en temps ; étant donnés les changements des modes de vie qui en découlent et les autres changements que les modifications physiques d'habitats nécessitent; étant données les modifications de structure produites directement ou indirectement dans les organismes par des conditions modifiées, nous avons tout ce qu'il faut pour expliquer les faits de distribution dans l'espac'e et le temps. La divergence et la redivergence des formes organiques que les résultats de la classification et ceux de l'embryologie représentent, sont aussi représentés par ceux delà distribution. Si l'aptitude à se multiplier, à s'étendre, à se séparer, à se différencier, que les races humaines ont montrée de tout temps, est une tendance commune aux races en général, comme nous avons bien des raisons de le croire, elle aura pour résultat l'espèce de relation que nous observons aujourd'hui entre les espèces, les genres et les ordres qui peuplent la surface de la terre. L'identité remarquable de type que l'on découvre entre les organismes habitant un milieu et les organismes singulièrement modifiés qui en habitent un autre, devient du même coup compréhensible. L'apparition et la disparition d'espèces que les archives de la géologie nous attestent, comme aussi les relations entre les groupes d'espèces qui se sont succédé depuis les temps primitifs jusqu'à nos jours, cessent d'être inexplicables.

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