CHAPITRE VIII
§ 143. Déjà nous avons eu besoin de parler des causes de révolution organique en termes généraux, et maintenant nous sommes prêt à les étudier en particulier. La tâche que nous avons à remplir consiste à déduire les faits généraux de révolution organique des mêmes principes premiers auxquels l'évolution en général se conforme.
Mais, avant de l'entreprendre, il sera instructif de jeter un coup d'œil sur les théories que Ton a proposées de temps à autre pour expliquer l'évolution organique.
§ 144. Il semble que la théorie qui fait naître les plantes et les animaux de tous genres d'une évolution graduelle, n'ait été associée d'abord qu'à la plus vague conception de cause, ou mieux, qu'elle n'ait été associée à aucune conception de cause, mais seulement à la forme vide d*une conception. Un des premiers naturalistes qui aient prétendu dans les temps inodernes*(1735) que les organismes sont indéfiniment modifiables, et que, grâce aux modifications qu'ils subissent, ils s'adaptent aux divers modes d'existence, fut Maillet. Mais, quoique Maillet supposât que tous les êtres vivants sont
nés par une méthode naturelle continue, il ne parait pas aToir eu une idée nette de la cause qui détermine celte méthode. En 1794, Érasme Darwin donna, dans sa Zoonomia, des raisons, dont plusieurs sont solides, qui portent à croire que les êtres organisés de tous genres sont descendus d'un seul germe primordial ou d'un petit nombre de germes primitifs; et tout en rapportant quelques causes de modification qu'on peut observer et qu'il signale comme des adjuvants de l'opération du développement, il paraît l'attribuer en partie à une tendance départie au germe ou aux germes une fois créés. 11 fait entendre qu'il est possible c que tous les animaux à sang chaud soient sortis d'un filament vivant, que LÀ GRANDE CAUSE PREMIÈRE aurait doué d'animalité, ainsi que de la faculté d'acquérir de nouvelles parties, pourvues de penchants nouveaux, dirigées par des irritations, des sensations, et des volitions d'états mentais; de sorte qu'elle possédât la faculté de continuer à se perfectionner par sa propre activité native. » Dans ce passage nous voyons qu'Érasme Darwin admettait que l'évolution est prédéterminée par quelque activité intrinsèque, d. Il est curieux de voir, dit M. Charles Darwin, que mon grand-père conçut avant Lamarck les bases erronées de l'opinion et des idées de ce naturaliste. » Une de ses conjectures consistait à attribuer le développement à quelque tendance inhérente. « Le plan général de la nature, et sa marche uniforme dans ses opérations est, selon Lamarck, la cause de la progression évidente qui existe dans la composition de l'organisation des animaux, » et « la gradation régulière qu'ils devraient offrir dans la composition de leur organisation devient, d'après lui, irrégulière par l'effet de causes secondaires. La conception émise dans l'ouvrage intitulé Vestiges de la création fut essentiellement de même genre, encore que d'une forme dif-
férente. L'auteur de ce livre prétend « que les diverses séries des êtres animés, depuis le plus simple et le plus ancien jusqu'au plus élevé et au plus récent, sont de par la providence de Dieu, les résultais, d' abords d'une impulsion communiquée aux formes de la vie, qui les fait avancer, à des époques définies, par génération, à travers des degrés d'organisation aboutissant aux dicotylédones et aux vertébrés supérieurs ; » et que la progression qui résulte de ces impulsions se trouve modifiée par certaines autres causes. La profonde différence générale qui sépare les formes inférieures et supérieuresde la vie, sont considéréespar lui comme dues h une aptitude innée à donner naissance à des formes de siructure plus parfaites. Le dernier qui a reproduit celte doctrine fut le professeur Owen, qui affirme « l'axiome de l'opération continue de la puissance créatrice ou du devenir ordonné des choses vivantes ». Bien que ces expressions très-générales ne suggèrent pas une idée très-définie, elles impliquent pourtant la croyance que le progrès organique est le résultat d'une certaine tendance intime au développement, surnaturellement imprimée sur la matière vivante au début, quelque force constructive toujours agissante qui, demeurant indépendante des autres forces, modèle les oganismes en des formes de plus en plus supérieures.
De quelque formule qu'on se serve, ou de quelque expression qu'on déguise sa croyance, il est antiphilosophique d'attribuer l'évolution organique à une aptitude que les organismes posséderaient naturellement, ou qui leur serait conférée miraculeusement. C'est une de ces explications qui n'expliquent rien, qui façonnent l'ignorance sur le modèle de la connaissance. La cause qu'on assigne n'est pas une cause assimilable à une cause connue, à une cause qui pourrait
partout produire des effets analogues. C'est une cause qui ne saurait être représentée dans la pensée : une de ces conceptions symboliques illégitimes qu'aucune opération mentale ne saurait transformer en une conception réelle. Bref, cette hypothèse d'une puissance formatrice persistante, inhérente aux organismes, en vertu de laquelle ils passent en se développant à des formes supérieures, n'est pas plus soutenable que celle des créations spéciales : elle n'en est, il est vrai, qu'une modification, et n'en diff'ère que par ce qu'elle fond enune opération continue et inconnue des opérations isolées et inconnues.
§ 145. Avec cette tendance interne vers le progrès qui aurait été primitivement imprimée sur eux, Érasme Darwin accordait aux animaux une aptitude a être modifiés par des opérations mises enjeu par leurs propres désirs. Il parle de facultés (( excitées à faction par les besoins des créatures qui les possèdent et dont leur existence dépend » ; et plus particulièrement il ajoute que « de leur premier rudiment ou primordium jusqu'à la terminaison de leur vie, tous les animaux subissent des transformations perpétuelles, produites en partie par leurs propres actes, en conséquence de leurs désirs et de leurs aversions, de leurs plaisirs et de leurs peines, ou bien d'irritations, ou d'associations, d'esprit; et beaucoup de ces formes ou propriétés acquises se transmettent à leur postérité. » Outre que ce passage formule une croyance en faveur de laquelle il y aurait bien à dire, il implique l'hypothèse que les désirs et les aversions, existant avant l'expérience des actions auxquelles elles se rattachent, donnent naissance à ces actions, et par conséquent aux modifications de structure que ces actions causent. Dans sa Philosophiezoologique, Lamarck affirme d'une façon
bien plus catégorique que «le sentiment intérieur » est dans toutes les créatures possédant un système nerveux développé, une cause indépendante, des changements de forme dus à Texercicedes organes. Lamarck distingue ce sentiment intérieur de Yirritabilité simple que possèdent les animaux inférieurs qui ne saurait produire ce que nous appelons désir ou émotion, et soutient que ces derniers, comme tous ceux c qui manquent de système nerveux, ne vivent qu'à l'aide des excitations qu'ils reçoivent de l'extérieur.» « Je reconnus, dit-il ensuite, que la nature, obligée d'emprunter des milieux environnants la puissance excitatrice des mouvements vitaux et des actions des animaux imparfaits, sut, en composant de plus en plus l'organisation animale, transformer cette puissance dans l'intérieur même de ces êtres, et qu'à la fin, elle parvint à la mettre à la disposition de l'individu. » Il soutient d'une façon encore plus nette que si l'on eût considéré « la progression qui se révèle dans la composition de l'organisation » , « on eût pu apercevoir comment les besoins d'abord réduits à nullité, et dont le nombre ensuite s'est accru graduellement , ont amené le penchant aux actions propres à y satisfaire; conunent les actions, devenues habituelles et énergiques, ont occasionné le développement des organes qui les exécutent. »
Or, quoique cette conception de Lamarck soit exprimée dune façon plus précise, bien mieux élaborée et appuyée sur une connaissance plus étendue des faits, elle est au fond la même que celle d'Érasme Darwin; elle contient la même vérité et aussi la même erreur, mais plus nettement prononcée. Notons seulement que les désirs ou les besoins, agissant directemennt seulement sur le système névro-musculaire, ne sauraient avoir aucune influence directe sur un
très-grand nombre d'organes, tels que les viscères ou les appendices exlérieurs comme les poils et les plumes. Observons, de plus, que certaines parties qui appartiennent à l'appareil de Faclion externe, comme les os du crâne ne sauraient croître par TelTet de l'accroissement de fonction provoqué par le désir. Il nous suffira ensuite de montrer que la difficulté n'est point résolue, mais simplement effleurée par l'introduction des besoins ou des désirs comme cause indépendante de l'évolution. 11 est vrai, sans doute, comme Érasme Darwin et Lamarck le prétendent, que les désîi's, en provoquant l'accroissement de l'action des organes moteurs, peuvent donner lieu à un plus grand développement de ces organes; il est vrai, probablement, que les modifications qui résultent de cette cause se transmettent aux rejetons, mais il n'en reste pas moins une question qui n'est pas résolue. D'où naissent ces désirs? Dire comme Lamarck que le pouvoir excitant passe de l'extérieur à l'intérieur, c'est faire une pétition de principe. Comment se fait-il qu'il vienne un désir de faire une action qui, jusqu'alors, n'avait pas été faite? Tant qu'un certain profit, résultat de certains mouveiftents, n'a pas été senti, qu'est-ce qui peut suggérer de faire ces mouvements? Tout désir consiste d'abord en une représentation mentale de la chose désirée, et, ensuite, en une représentation mentale des actions, à l'aide desquelles cette chose se trouve réalisée; or, ces représentations mentales de la lin et des moyens impliquent l'expérience préalable de la fin et l'emploi préalable des moyens. Supposer que, clans le cours de l'évolution, il se forme de temps en temps de nouveaux genres d'actions dictées par de nouveaux désirs, c'est tout simplement reculer la difficulté.
§ 446. Les changements des conditions externes sont ooiïiptés par Darwin au nombre des causes de modifîcat.îon des organismes. Il donne comme une preuve de la communauté d'origine la ressemblance marquée du type que l'on observe chez les animaux, et regarde les différences par lesquelles ils s'éloigfient les uns des autres comme des effets de leurs manières de vivre, ces différences étant purement des moyens d'adaptation. A propos des dispositions des animaux pour se procurer de la nourriture, « toutes, dit-il, paraissent avoir été peu à peu produites pendant un grand nombre de générations par l'effort constant de ces animaux pour satisfaire leur besoin de nourriture, et avoir été
transmises à leur postérité, améliorées d'une façon constante en vue de ce but. » Il croit que les animaux qui possèdent ces diverses dispositions sont devenus dissemblables parce qu'ils ont cherché leur nourriture par des voies différentes. En exemple des altérations opérées par le changement des circonstances, il cite les caractères acquis des animaux domestiques. Lamarck a élaboré dans les détails la même idée, au service de laquelle il a mis avec une grande loyauté la connaissance étendue gu'il avait du règne animal. D'après un passage de ïAvertissementy il semblerait, à première vue, qu'il considère l'adaptation directe à de nouvelles conditions comme la principale cause de l'évolution. <i Je regardai, dit-il, comme certain que le mouvement des fluides dans l'intérieur des animaux, mouvement qui s'est progressivement accéléré avec la composition plus grande de l'organisation, et que Yinflu^ence des circonstances nouvelles à mesure que les animaux s'y exposèrent en se répandant dans tous les lieux habitables, furent les deux causes générales qui ont amené les différents animaux à l'état où nous les voyons actuel-
lement (1). » Mais ailleurs il parait exprimer une idée toute diflférente. € Dans sa marche, dit-il, la nature a commencé et recommence encore tous les jours par former les corps organisés les plus simples ; » et « les premières ébauches de l'animal et du végétal étant formées dansles lieux et les circonstances convenables, les facultés d'une vie commençante et d'un mouvement organique établi ont nécessairement développé peu à peu les organes, et avec le temps elles les ont diversifiés ainsi que les parties. Alors, se prononçant encore davantage, il met en italiques cette proposition : « La progression dans la composition de l'organisation subity cà et ià, dans la série générale des animaiLx, des anomalies opérées par V influence des circonstances d^ habitation, et par celle des habitudes cow^raciée^.» Ces passages et d'autre^ encore rapprochés de son système général de classification, ont montré clairement que Lamarck concevaitla modification adaptative non pas commela cause de la progression, mais comme celle de ses irrégularités. La tendance générale que possèdent les organismes à prendre en se développant des formes plus parfaites, aurait, suivant lui, pour résultat une série uniforme de formes, mais la variété des conditions auxquelles ils sont soumis introduit dans la structure des divergences qui la rompent et donnent lieu à des groupes. Toutefois, il ne laisse pas de ranger ces groupes dans un ordre rectiligne et les considère comme constituant au fond une série ascendante.
§ 147. Ces considérations, si grossières qu'elles paraissent, attestent une grande sagacité chez leurs auteurs respectifs, et ont rendu de grands services. Sans doute elles ne con-
(1) Lamarck, Philosophie zoologique, édit. du professeur Ch. Marlins, i873. Avertissement y p. 5.
tiennent pas la vérité sous une forme exacte, mais elles en renferment une ébauche. Ce n'est pas directement, mais par des approximations successives que l'humanité arrive à des conclusions correctes; et quand des hommes ont une fois pensé dans la bonne voie, si lâches que soient leurs raisonnements, si loin du but que portent leurs conclusions, ils n'en fournissent pas moins un secours indispensable en formant des conceptions provisoires et en imprimant une tendance à la recherche scientifique.
Comparée aux dogmes de son époque, l'idée de Maillet fut un grand progrès. Avant d'en venir à constater comment des êtres organisés se sont peu à peu développés par évolution, il faut commencer par arriver à la conviction qu'ils se sont développés peu à peu par évolution ; or cette conviction, il y est arrivé. Les notions grossières qu'il se faisait du mode d'action des forces naturelles dans la production des plantes et des animaux, ne doivent pas nous faire oublier le mérite de l'intuition qu'il a eue que les animaux et les plantes ont été produits par des causes naturelles. Dans la courte exposition d'Érasme Darwin, la croyance à une genèse progressive d'organismes, se présente accompagnée d'une interprétation d'une netteté et d'une consistance considérables. En dix pages, non-seulement il indique plusieurs classes principales de faits qui appuient l'hypothèse de l'évolution, mais il contribue à éclaircir l'opération de l'évolution. Ses raisonnements nous présentent un mélange inconscient de la croyance à une tendance surnaturellement imprimée à l'organisme qui le porte au développement, avec la croyance à un développement provenant de la variation d'incidence des conditions. S'il eût poussé cette étude plus avant, il est probable que la dernière croyance eût pris de l'importance aux dépens de la première.
Lamarck, en élaborant cette conception générale a donné une plus grande précision et à la vérité et à Terreur qui y sont contenues. Affirmant les mêmes facteurs imaginaires et les mêmes facteurs réels, il a suivi en détail leurs actions prétendues, et il s'est en conséquence engagé dans un plus grand nombre de conclusions insoutenables. Mais si, en essayant de concilier les faits avec une théorie qui n'est qu'une esquisse de la vérité, il s'est exposé aux critiques de ses contemporains, il s'est montré supérieur à ses contemporains en ce qu'il a vu que l'évolution s'est faite, qu'elle qu'en ait été la cause. Si ses contemporains ont été sages en n'acceptant pas une théorie qui ne parvient pas à expliquer une grande partie des faits, il ne l'ont pas été quand ils ont méconnu que la théorie de Lamarck contenait une vérité fondamentale, puisqu'elle s'accordait jusqu'à un certain point avec les faits.
Laissons donc de côté les facteurs imaginaires d'évolution que ces spéculations mettent en avant, et considérons seulement le seul facteur réel qu'Érasme Darwin et Lamarck fassent connaître pour expliquer certains phénomènes. 11 est manifeste, à notre point de vue actuel, que ce facteur, en tant que cause d'évolution, est une cause prochaine, non une cause première. Quand on dit que l'adaptation fonctionnelle aux conditions produit, soit l'évolution engénérral, soit les irrégularités de l'évolution, on soulève une question nouvelle, celle de savoir s'il y a une adaptation fonctionnelle à des conditions; et pourquoi l'usage et le non-usage engendrent des changements appropriés de structure. Cette explication de l'évolution biologique, pas plus que les autres qui reposent simplement sur la base d'une induction biologique, n'est une explication définitive. L'induction biologique a besoin elle-même d'être interprétée. Tant que l'opé-
ration de l'évolution des organismes n'est pas rattachée à celle de l'évolution en général, on ne saurait dire avec vérité qu'elle est expliquée. Ce qu'il est nécessaire de prouver, c'est que les divers résultats de l'évolution biologique sont des corollaires des premiers principes. La tâche qui nous incombe consiste à concilier les faits avec les lois universelles de la redistribution de la matière et du mouvement.