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CHAPITRE IX

§ lis. Quand nous avons fourni des exemples du rhythme du mouvement (Premiers principes^ § 83) nous avons fait remarquer qu'indépendamment de l'alternance des quantités de lumière et de chaleur que chaque portion de la surface de la terre reçoit du soleil, il y a d'autres alternances qui demandent des époques immensément plus grandes pour s'accomplir. Nous avons dit que « chaque planète, durant une longue période, présente au soleil une plus grande partie de son hémisphère nord que de son hémisphère sud au moment où elle en est le plus rapprochée ; et ensuite, durant une période semblable, elle présente plus de son hémisphère sud que de son hémisphère nord : le retour périodique de ces coïncidences qui, dans quelques planètes, ne cause pas d'altération sensible de climat, comprend pour la Terre une époque de 21 000 ans, pendant laquelle chaque hémisphère parcourt un cycle de saisons tempérées et de saisons excessives en froid et en chaud. » En outre, nous avons montré qu'il existe une variation de cette variation. Le rhythme lent des climats tempérés et intempérés, qui prend pour se compléter une durée de 21 000 ans, subit

même une exagération et un adoucissement durant des époques bien plus longues. L'orbite de la Terre change lentement de forme : tantôt il s'approche du cercle, tantôt il devient plus excentrique. Durant la période où Torbite terrestre a sa plus faible excentricité, les climats tempérés et intempérés, qui répètent leur cycle en 21 000 ans, sont chacun moins tempérés et moins intempérés que lorsque, quelque deux millions d'années plus tard, l'orbite du globe a atteint le même degré d'excentricité.

Ainsi, outre les variations quotidiennes dans les quantités de lumière et de chaleur que reçoivent les organismes, auxquelles répondent des variations dans les fonctions des organismes , et, outre les variations annuelles dans les quantités de lumière et de chaleur que reçoivent les organismes, auxquelles répondent aussi des variations dans leurs fonctions, il y a des variations qui se complètent en 21 000 ans, et d'autres en quelques millions d'années, variatioifs auxquelles doivent correspondre aussi des changements dans les fonctions des organismes. Les règnes végétal et animal tout entiers sont soumis à un rhythme de quadruple composition dans l'incidence des forces dont la vie dépend originellement, rhythme si compliqué dans sa lente révolution, qu'à aucun moment de l'une de ces immenses périodes, l'incidence des forces ne saurait être exactement la même qu'à un autre moment. Aux effets divers que ces combinaisons produisent sur les organismes, il faut ajouter des efiets ndirects bien plus importants. 11 doit en résulter des changements de distribution. 11 y a même des redistributions occasionnées par les variations annuelles des quantités des wons solaires reçus par chaque partie de la surface de la terre. Tout le monde connaît les migrations d'oiseaux qui «n résultent.

Il y a aussi des migrations de poissons : dans certains cas, ils passent d'une partie de la mer à une autre, et, dans d'autres, de l'eau salée à l'eau douce. Or, dans la mesure exacte où les changements annuels dans la somme de lumière et de chaleur qui tombe sur chaque localité, étendent ou restreignent chaque année les habitats de beaucoup d'organismes qui sont capables de se mouvoir en tous sens avec rapidité, ce retour alternant de climats tempérés et intempérés doit produire l'extension et la réduction des habitats. Ces réductions, encore que lentes, seront universelles; elles affecteront les habitats des organismes stationnaires aussi bien que ceux des organismes mobiles. En effet, si durant une ère astronomique, il se fait sur la limite de l'habitat d'un végétal une diminution du froid de l'hiver ou de la chaleur de l'été, qui avait auparavant arrêté l'extension de ce végétal à cette limite ; les végétaux individus ont beau être fixés, l'espèce fera un mouvement : les semences des plantes vivant sur la limite produiront des individus qui survivront au delà de la limite. Après que l'extension graduelle qui s'effectue de la sorte aura continué pendant quelque dix mille ans, le changement opposé de climat commencera à causer une retraite. Pendant une moitié de la période, la marée de l'espèce portera lentement son flux dans des régions nouvelles et ensuite ramènera son reflux en deçà.- De plus, cette hausse et cette baisse des marées de chaque espèce subiront durant de plus longues périodes des hausses et des baisses croissantes, et puis des hausses et des baisses décroissantes. Il y aura un retour alternant de marées de syzygies et de marées de quadratures, correspondant par la durée de sa période au changement d^ excentricité de l'orbite terrestre.

Les rhythmes astronomiques font donc subir aux orga-

nismes des changements incessants dans Fincidence des forces dans les deux sens : ils les soumettent directement aux variations d'influences solaires, de manière que chaque génération se trouve un peu différemment affectée dans ses fonctions; et elles amènent indirectement des changements compliqués dans les forces environnantes, en mettant chaque espèce en présence de nouvelles conditions physiques.

§ 149. La puissance que les actions géologiques possèdent de modifier partout les circonstances dans lesquelles les végétaux et les animaux sont placés, est évidente. Dans chaque localité, de nouveaux dépôts apparaissent par l'effet lent de la dénudation, et, par la même cause, les surfaces des dépôts déjà mis à nu changent lentement. En même temps les couches alluviales qui se forment, sont affectées qualitativement par ces changements progressifs dans la nature et les proportions des couches mises à nu. L'inclinaison des surfaces et leur direction par rapport au soleil se trouvent en même temps changées, et les organismes qui existent à leur surface subissent par là un changement continu de leurs conditions de chaleur, aussi bien que de leur dessèchement. L'action ignée vient aussi compliquer ces modifications graduelles. Une région plate ne peut se transformer pas à pas en une protubérance, sans subir des changements climatériques dissemblables dans ses diverses parties, par l'effet de leur exposition à des directions différentes. Les éjections de trapp partout où elles se produisent, révolutionnent les localités, et sur les surfaces couvertes et sur celles au-dessus desquelles leur détritus demeure. Partout où des volcans se forment, les cendres qu'ils rejettent modifient le caractère du sol sur de grandes surfaces environnantes.

Pareillement les changements dans la croûte du globe sont

cause que l'Océan ne cesse de soumettre les organismes qu'il contient à de nouvelles combinaisons de conditions. Ici, c'est l'eau qui devient plus profonde par l'effet d'un afi^sement du sol , et là, moins profonde par un soulèvement. D'un côté, le dépôt des sédiments apportés par les grands cours d'eau da voisinage élève le fond de la mer; de l'autre, la violence habituelle des marées emporte le sédiment déjà déposé. Le caractère minéral de la surface submergée sur laquelle poussent les plantes marines et campent les mollusques, subit partout de temps en temps des changements, tantôt par l'ablation de couches encore intactes d'un rivage adjacent, tantôt par l'accumulation de débris organiques, tels que des coquilles de ptéropodes ou de foraminifères. Une nouvelle série de changements dans le milieu des organismes marins résulte des changements dans les mouvements de l'eau. Chaque modification dans les contours des rivages voisins fait varier la direction ou la vitesse des courants des marées, ou les deux à la fois. La température locale s'élève de temps en temps ou s'abaisse, parce que certain réarrangement de la croûte du globe accompli à une grande distance, a produit une déviation des courants circulants d'eau chaude et d'eau froide qui traversent l'Océan.

Ces changements d'origine géologique qui modifient le caractère physique de chaque milieu se -montrent en des combinaisons toujours nouvelles et avec une complexité toujours croissante. Ainsi que nous l'avons déjà vu {Premiers principes^ § ^158), il résulte de la loi de la multiplication des effets, que durant de longues périodes, chaque région de la surface du globe augmente en hétérogénéité et de forme et de substance. Par suite, plantes et animaux de tous genres se trouvent, dans le cours des générations, soumis par l'effet de ces changements dans la croûte de la terre, à des systèmes

de forces incidentes qui diffèrent des systèmes antéricui's, à la fois par les changements dans les proportions des facteurs, et de temps en temps par l'addition de nouveaux facteurs.

§ 150. Les variations dans les conditions astronomiquei^ combinées avec des variations dans les conditions géolo*giques, amènent des variations dans les conditions météoro^ logiques. Les alternances extrêmement lentes d'élévation et d'affaissement qui se passent très-probablement sur d'immenses surfaces, produisant tantôt un continent où il y avait jadis un océan d'une profondeur insondable, et causant tantôt l'extension de mers immenses en des régions où, dani? une époque depuis longtemps passée, s'élevaient des mon* tagnes couvertes de neige, ces alternances causent graduellement des changements atmosphériques. Tant que les parties supérieures d'une surface émergée de la croûte du globe, existent encore à l'état de groupe d'îles, les plantes et les animaux qui, dans le cours du temps, se transportent sur ces îles, y trouvent des climats particuliers aux petites étendues de terre environnées de grandes étendues d'eau. Comme, par l'effet de soulèvements successifs, de plus grandes étendues de terre se trouvent mises à nu, des différences sensibles entre les états de leurs parties périphériques et ceux de leurs parties centrales commencent à s'établir : les brises de mer et de terre qui modèrent chaque jour les excès de température près dès côtes, cessent d'affecter l'intérieur des terres, et l'intérieur dont les courants océaniques qifi baignent le littoral ne tempèrent plus la chaleur ou le froid, prend plus nettement les caractères de sa propre latitude. Quand de nouveaux soulèvements unissent les membres de l'archipel pour en faire un

continent, de nouveaux changements météorologiques apparaissent, en même temps que les anciens se prononcent davantage. Les vents, qui avaient une direction et une durée relativement constante quand il n'existait que des îles, se trouvent distribués d'une façon très-compliquée et extrêmement différente daiis les diverses parties du continent. Les quantités de pluie qu'ils font tomber et d'humidité qu'ils absorbent, varient partout suivant la proximité de la mer et les surfaces terrestres qui possèdent des caractères spéciaux.

D'autres complications résultent des variations d'altitude au-dessus de la mer : l'altitude produit, en effet, une diminution de chaleur et par suite un accroissement dans la précipitation de l'eau, précipitation qui prend la forme de neige quand l'altitude est très-grande et de pluie quand elle l'est moins. L'accumulation des nuages et la chute d'ondées autour des sommets de montagnes est un fait que les touristes connaissent à merveille. Les études que l'on a faites dans des vallées voisines prouvent qu'à une distance d'un ou deux milles, les orages ne reviennent pas avec la même fréquence ni avec la même violence. Bien plus, dans ces régions, les conditions météorologiques varient à quelques mètres de distance : témoin la manière dont les vapeurs condensées tourbillonnent sur un des côtés d'un roc escarpé, tandis qu'à l'autre côté le temps demeure clair; témoin encore l'irrégularité de la limite des neiges qui s'arrêtent à des hauteurs si différentes, dans toutes les vallées secondaires, dans les ravins et les plis de chaque versant.

Les variations climatériques d'origine géologique composant leurs effets avec celles qui résultent des lents changements astronomiques, et nulle correspondance n'existant entre les rhythmes géologiques et astronomiques, il en

'ésnlte que le même système compliqué d'actions ne reparait [>liis. Par suite, les forces incidentes auxquelles les organismes de chaque localité sont exposés par des causes Eitmosphériques ne cessent d'entrer dans des combinaisons sans analogues, et ces combinaisons deviennent, en somme, toujours plus complexes.

§ 151. Outre les changements dans Tincidence des forces inoi^-aniques, il y a des changements également continus et encore plus compliqués dans l'incidence des forces que les organismes exercent les uns sur les autres. Comme nous Favons dit (§ 105), les végétaux et les animaux de chaque localité se trouvent enlacés dans un réseau si étroit de relations, que toute modification considérable que subit une espèce agit indirectement sur un grand nombre d'autres espèces, et finit par changer, dans une certaine mesure, le milieu de presque toutes les autres. Si une augmentation de chaleur, une modification du sol, une diminution de rhumidité, est. cause qu'une certaine espèce de végétaux prospère ou décline, il en résulte un effet défavorable ou favorable sur toutes les espèces végétales rivales qui ne sont pas immédiatement influencées de la même manière. Les animaux qui vivent de graines, ou qui broutent les feuilles de la plante affectée en premier lieu, ou des plantes qui lui font concurrence, se trouvent tous affectés dans l'état de leur nutrition et dans leur nombre; ce changement porte surtout sur les divers animaux de proie et les parasites. Gomme chacun de ces changements secondaires et tertiaires devient lui-même un centre d'autres changements, l'accroissement ou le décroissement de chaque espèce produit des ondes d'influence qui s'étendent, se répercutent et se rerépercutent dans la totalité de la flore et la faune de la localité.

Plus prononcés et plus multipliés encore sont les effetsultimes des causes qui permettent la colonisation des surfaces voisines. Chaque végétal ou chaque animal qui fait invasion, outre les nouvelles conditions inorganiques auxquelles il se trouve soumis, est sujet à des conditions organiques^ très-différentes de celles auxquelles il est habitué. 11 a à lutter contre des organismes différents de ceux de son habitat antérieur. Il doit se préserver d'ennemis qu'il n'avait pas encore affrontés, ou il va rencontrer une espèce sur laquelle il a un avantage plus grand qu'aucun de ceux qu'il avait sur l'espèce avec laquelle il était auparavant en contact. Quand même l'émigration ne le mettrait pas face à face avec de nouveaux compétiteurs, ou de nouveaux ennemis, ou une proie nouvelle, il fait l'épreuve que les proportions de ces ^compétiteurs, de ces ennemis, de cette proie sont changées. Déplus, une espèce qui s'étend ne peut guère manquer d'envahir plus d'une région adjacente. S'étalantaunord et au midi, elle arrive au milieu de plantes et d'animaux, tantôt dans une région plate, tantôt dans une région accidentée, ici dans un pays de l'intérieur, là dans une bande baignée par la mer. Tandis que divers groupes de ses membres s'exposeront aux actions et aux réactions des flores et des faunes différentes, ces flores et ces faunes différentes auront simultanément leurs conditions changées par les envahisseurs.

Cette opération devient peu à peu plus active et plus compliquée. Bien que, dans des cas particuliers, un végétal ou ua animal puisse entrer avec les êtres qui vivent autour d'eux en des relations plus simples que celles où ils étaient placés auparavant, il est évident qu'en moyenne, les milieux organiques des organismes ont acquis plus d'hétérogénéité. Comme le nombre des espèces avec lequel chaque espèce est -directement ou indirectement en relation se multiplie,

ehaque espèce est plus souvent soumise à des changements dans les actions organiques qui l'influencent. Ces changements plus fréquents deviennent tous de plus en plus compliqués, et les réactions correspondantes affectent des faunes et des flores plus étendues par des moyens de plus en plus complexes et variés.

§ 152. Quand nous examinons les causes astronomiques,, géologiques, météorologiques et organiques à l'œuvre dans ehaque espèce d'organisme et que nous les voyons devenir plus compliquées en elles-mêmes et en même temps coopérer de manières toujours plus ou moins nouvelles, nous reconnaissons que, dans le cours du temps, les organismes ont été exposés à des sensations sans fin de causes modificatrices qui

acquièrent peu à peu une complexité à peine concevable. On peut dire que chaque espèce de plante et d'animal passe sans cesse dans un nouveau milieu, subit perpétuellement un changement de ses relations avec les circonstances externes, soit par les changements de ces circonstances par rapport à la plante ou à l'animal quand ils restent stationnaires, soit par les changements de la plante ou de l'animal quand ils changent de localité ou parles deux causes à la fois. 11 existe pourtant une nouvelle cause de changement et de complication progressives. Toutes choses égales d'ailleurs, toute faculté nouvelle qui met un organisme en relation avec des objets extérieurs, comme toute amélioration dans cette faculté, devient un moyen de soumettre l'organisme à un plus grand nombre et à une plus grande variété d'excitants extérieurs et à de nouvelles combinaisons d'excitants intérieurs. De sorte que chaque progrès dans la complexité d'organisation devient une nouvelle cause de complexité dans l'incidence des forces externes.

Encore une fois, tout accroissement de la faculté locomotrice des animaux augmente à la fois la multiplicité et la multiformité des actions des choses sur eux et de leurs réactions sur les choses. Ce qui double l'activité d'un: animal, quadruple la surface sur laquelle il peut étendre ses excursions, et augmente par suite le nombre de l'hétérogénéité des agents externes qui agissent sur lui durant un laps de temps donné.

Les actions de ces divers ordres de facteurs, en se composant, produisent une progression géométrique de changements, croissant avec une rapidité immense. Alors s'élève avec une égale rapidité la fréquence avec laquelle les combinaisons des actions sont modifiées et la complexité de leur coopération est augmentée.

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