CHAPITRE XYII
§ 362. C'est une chose digne de remarque qu'une formule puisse exprimer un caractère commun aux formes de choses aussi dissemblables qu'un arbre et une vache, une fleur et un centipède : grande présomption en faveur de la vérité de cette formule. En efiet, plus sont grandes la diversité et la multiplicité des faits auxquels une formule s'applique, plus il est ^probable qu'elle exprime les rapports essentiels. Les rapports qui demeurent constants sous les manifestations les plus variées sont très-probablement des rapports de causalité.
La probabilité d'une loi de forme organique qui possède une aussi grande extension, nous paraîtra encore plus grande si nous nous rappelons que dans l'hypothèse de l'évolution, il doit exister entre tous les organismes et leurs milieux certains rapports de convenance susceptibles de s'exprimer en fonction des actions et des réactions qui s'y passent. Dans cette hypothèse, les forces sont les causes des formes, on peut donc inférera priori que les formes sont susceptibles de s'exprimer dans une formule générale en fonction des forces ; et par suite les formules de ce genre que l'on obtient à posteriori acquièrent une nouvelle probabilité en ce qu'elles remplissent les conditions prévues par déduction.
Plus près encore de la certitude nous semble la conclusion à laquelle on arrive par ce procédé, quand on trouve qu'elle ne fait qu'affirmer dans leurs manifestations spéciales les lois de révolution en général, c'est-à-dire les lois de la redistribution universelle de matière et de mouvement qui régnent sur la totalité des choses aussi bien que sur chacune de ses parties.
Il sera utile de revenir sur diverses inductions secondaires auxquelles nous sommes arrivés, et de les considérer dans leur ensemble de points de vue plus élevés.
§ 263. Nous avons lieu de penser que l'opération d'intégration qiii se révèle dans chaque plante durant sa vie, s'est aussi accomplie durant la vie du règne végétal pris dans sa totalité. Le protoplasme devient des cellules, les cellules deviennent des feuilles, les feuilles des axes, les axes des combinaisons ramifiées. Telles sont, en quelques mots, les phases que traverse un arbuste, telles semblent être aussi les phases que les plantes ont traversées pour s'élever des genres inférieurs aux genres de plus en plus élevés. Même dans certains groupes déplantes actuelles nous trouvons des agrégats du premier ordre qui passent par des degrés divers pour devenir des agrégats du second ordre, tantôt formant des assemblages petits, incohérents, indéfinis, tantôt des frondes larges, définies, cohérentes. On peut trouver de semblables transitions par où passent les agrégats intégrés du second ordre, pour devenir des agrégats du troisième ordre: dans une espèce, Tunion des frondes mères avec les frondes qui en sortent par bourgeonnement sont temporaires, et dans une autre espèce elles sont de longue durée. Enfin dans des e.spèces encore plus élevées, une germination habituelle et régulière produit un agrégat du troisième ordre intégré d'une
manière définie, qui possède un axe portant des frondes ou des feuilles. Même entre ce type et un type un peu plus composé, nous avons un trait d'union dans les plantes qui émettent sous forme de bulbilles les jeunes axes qu'elles produisent. Ainsi des plantes, ainsi des animaux. Une scission de cellules également spontanée aboutit tantôt à une séparation, tantôt à une agrégation partielle, tandis qu'ailleurs, par l'effet d'une combinaison plus étroite des unités multipliantes, ilse forme un individu passablement défini du second ordre. Une gemmation d'individus du second ordre donne lieu, dans certains cas, à d'autres individus séparés qui leur ressemblent, dans d'autres cas, à des agrégats temporaires d'individus semblables; dans d'autres encore à des agrégats permanents de ces individus; certains arrivent à un tel degré d'intégration définie que l'individualité des membres qui les composent se trouve presque perdue dans une individualité tertiaire.
En même temps que cette intégration progressive, amarché une difTérenciation progressive. Les unités végétales de tout ordre, originellement homogènes, sont devenues hétérogènes en s'unissant. Les cellules sphériques qui s'agrègent pour former des cordons, des lamelles, des masses, des tissus spéciaux, perdent leur forme sphérique ; au lieu de demeurer toutes semblables elles revêtent des différences innombrables, de l'uniformité elles passent à la multiformité. Les frondes se combinent pour former des axes, chez toutes il s'établit des différences définies entre leurs extrémités fixes et leurs extrémités libres, en même temps qu'elles s'écartent aussi les unes des autres par leur forme aux différents points des axes qu'elles composent. Les axes qui s'unissent pour former des agrégats d'un ordre encore plus élevé, présentent des différences plus ou moins grandes dans leur volume, leur cour-
bure, leurs arrangements et leurs appendices. De même chez les animaux. Les éléments qui les constituent, que par un abus de langage nous appelons unités morphologiques, perdent leur individualité mineure en s'absorbant dans Tindividualité majeure qu'ils composent, et deviennent dissemblables d'une manière définie à mesure qu'ils se combinent d'une manière définie. Lorsque les agrégats de ce genre deviennent, par fusion, des segments d'agrégats d'un ordre plus élevé, ils s'éloignent aussi les uns des autres par leur forme. La différenciation morphologique qui marche parallèlement à l'intégration morphologique, est évidemment ce que les conditions qui vont perpétuellement en se compliquant, nous font prévoir. Toute addition d'une unité nouvelle à un agrégat de mêmes unités doit avoir une influence sur les circonstances des autres, de toutes les manières et à tous les degrés, suivant leur position relative ; elle doit changer la distribution des efforts mécaniques dans la masse, modifier la marche de la nutrition, affecter les relations de parties voisines avec les actions diffusées ambiantes ; c'est-à-dire qu'elle doit mettre en jeu un nouveau système de forces incidentes qui tendent toujours à produire de nouveaux, arrangements de structure.
§ 264. On peut encore ramener à des formules d'un genre plus spécifique cette large - formule de la correspondance qui unit les faits généraux du développement morphologique aux principes de l'évolution en général. On peut démontrer que les phénomènes de symétrie, de dyssymétrie et d'asymétrie que nous avons reconnus dans les formes organiques sont en harmonie avec les lois de redistribution de matière et de mouvement qui régissent l'évolution. Outre des milliers de faits où nous voyons l'instabilité de l'homo-
gène, que nous fournissent les agrégats d'unités de chaque ordre qui, d'abord semblables, deviennent graduellement dissemblables ; outre des milliers de faits de multiplication des effets, que nous offrent ces différenciations toujours plus compliquées, nous avons encore des milliers de laits où l'on voit l'égalité et l'inégalité définies des forces.
La proposition à laquelle nous sommes arrivés quand nous avons traité des causes de l'évolution, à savoir < que dans toutes les actions et réactions de force et de matière, une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs nécessite une dissemblance dans les effets, et qu'en l'absence de toute dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être semblables > {Premiers Principes , §169); cette proposition est la formule générale qui comprend toutes les ressemblances et dissemblances particulières de parties que nous avons retrouvées. En effet n'avons-nous pas vu que les plus grandes différences existent entre les parties qui sont les plus opposées dans leurs conditions; tandis que les parties les plus semblables sont celles qui sont soumises aux conditions les plus semblables? Dans chaque plante, la principale différence est celle qui distingue l'extrémité fixe de l'extrémité libre, dans chaque branche il en est de même; de même aussi dans chaque feuille. Dans chaque plante, la principale ressemblance est celle qui rapproche les deux côtés de la branche, les deux côtés de la feuille, les deux côtés de la fleur, lorsque ces parties ont leurs conditions égales des deux côtés ; ou qui rapproche tous les côtés de la branche, tous les côtés de la feuille, tous les côtés de la fleur, lorsque ces parties sont soumises à des conditions semblables de tous les côtés. Il en est de même des animaux qui se meuvent. Les différences les plus marquées qu'ils présentent sont celles qui existent entre la partie de devant
et celle de derrière, et entre la partie supérieure et l'inférieure, lorsqu'il y a une correspondance complète entre les deux côtés. Au dehors, les ressemblances et les différences qui distinguent les membres, et au dedans les ressemblances et les différences entre les vertèbres, peuvent s'exprimer sous forme de corollaires de la même loi.
Arrivés là, sans doute, nous apercevons clairement que ces principes sont des corollaires du principe premier auquel on peut ramener tous les phénomènes d'évolution. C'est une conséquence forcée de la persistance de la force, que les formes organiques nées progressivement de l'évolution doivent offrir exactement les traits fondamentaux de forme qu'ils présentent en effet II ne se peut que durant le commerce qu'entretiennent entre eux l'organisme et son milieu, des forces égales agissant dans des conditions égales, ne produisent pas nécessairement des effets égaux; dire le contraire, c'est prétendre, implicitement, qu'une force peut produire plus ou moins que l'effet qui est son équivalent, ce qui revient à nier la persistance de la force. Aussi les parties d'un organisme que les habitudes de sa vie exposent à des quantités semblables et à des combinaisons semblables d'aotions et de réactions, doivent se développer d'une manière semblable ; tandis que la dissemblance du développement doit être l'effet inévitable de la dissemblance qui existe entre ces forces. S'il en est ainsi, tous les faits spéciaux de symétrie, de dyssymétrie et d'asymétrie que nous avons exposés, sont des conséquences nécessaires.