‹ Principes de biologieChapitre 24 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ 265. Les questions que nous allons traiter sous ce titre sont très-différentes de celles qu'il exprime ordinairement. Cependant nous n'avons pas le choix ; nous sommes obligés de nous servir du mot physiologie dans un sens aussi étendu que celui que nous avons donné au mot morphologie. Nous devons examiner les faits de fonction d'une façon analogue à celle que nous avons donnée à notre élude sur la structure dans la partie précédente. Jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que des phénomènes les plus généraux de forme organique qui, sans acception de classe, d'ordre, de sous-règne, servent d'exemple au procès d'intégration et de différenciation des fonctions organiques qui ont pris naissance simultanément, et qui dépassent pareillement les limites des divisions botaniques et zoologiques. Comment l'hétérogénéité d'action a-t-elle progressé en même temps que l'hétérogénéité de structure? c'est la question que nous allons traiter ; et, évidemment, dans le cours de notre travail, nous nous servirons des faits spéciaux dont la physiologie s'occupe habituellement.

25i DÉVELOPPEMENT PHYSIOLOGIQUE.

Avant d'aborder rétude du développement morphologique, j'ai fait sentir que si les faits de structure sont susceptibles d'être généralisés à part des faits de fonction, on ne saurait en donner séparément une explication rationnelle : c'est une vérité dont l'évidence a dû paraître surabondamment dans les pages qui précèdent. Maintenant nous sommes obligés de reconnaître d'une manière encore plus nette la dépendance réciproque de la structure et de la fonction ; en effet il n'y a même pas moyen de concevoir les phénomènes de fonction sans avoir directement et perpétuellement la structure présente à l'esprit. Sans doute l'objet de la physiologie est aussi profondément distinct de celui de la morphologie que le mouvement l'est de la matière ; mais, de même que les lois du mouvement ne sauraient être connues indépendamment d'une matière mue, de même nulle connaissance de la fonction n'est possible sans la connaissance de la structure qui accomplit la fonction.

Ce n'est pas la seule chose qui nous frappe. C'est surtout par l'étude des structures qui correspondent aux fonctions qu'il faut faire marcher celle de ces fonctions considérées à notre point de vue actuel comme des résultats de l'évolution. Sans doute en expérimentant sur les organismes qui croissent et se meuvent autour de nous, nous pouvons constater les rapports qui existent entre certaines de leurs actions, bien que nous n'ayons que peu ou point de connaissance des parties spécialement engagées dans ces actions. Dans un animal vivant qu'il est facile de soumettre à l'observation, nous pouvons apprendre de quelle manière les fonctions principales varient ensemble, par exemple, comment le nombre des pulsations d'un homme varie avec la quantité du travail musculaire qu'il effectue en ce moment; ou comment la rapidité de la respiration d'un cheval dépend en

partie de sa vitesse. Sans doute, on ne peut pas se passer d'observations de ce genre ; sans doute, en accumulant et en comparant ces observations nous apprenons quelles parties accomplissent telles fonctions ; sans doute ces observations poussées jusqu'à ce qu'on ait découvert les actions de toutes les parties dans toutes les circonstances, puis convenablement généralisées et coordonnées, constituent ce qu'on appelle communément la physiologie ; mais ces observations ne nous sont que d'un faible secours pour apprendre comment les fonctions s'établissent et se spécialisent. Nous ne pouvons guère remonter à la genèse d'une fonction considérée purement comme une fonction ; nulle occasion d'observer les quantités progressivement croissantes d'une action donnée qui a pris naissance dans un ordre d'organismes. Dans presque tous les cas, nous ne pouvons guère, que constater le plus grand développement de la partie que nous avons vue accomplir l'action, et d'inférer que la plus grande action de la partie en a accompagné le plus grand développement. La description du développement physiologique n'est plus alors au fond que celle du développement des organes par lesquels on sait que les fonctions s'accomplissent, et l'on présume que la différenciation et l'intégration des fonctions a marché parallèlement avec la différenciation et l'intégration des organes. Entre l'étude contenue dans la quatrième partie de notre ouvrage et celle que nous allons entreprendre dans la cinquième, la différence consiste en ce que, en premier lieu, nous allons nous servir des faits de structure pour interpréter les faits de fonction, au lieu de l'inverse ; et, en second lieu, que les faits de structure dont nous allons nous servir sont moins ceux dont la forme est frappante que des faits de texture délicate et de composition chimique.

§ 266. Les problèmes de la physiologie, au sens étendu que nous avons donné à ce mot, sont comme ceux de la morphologie, des problèmes dont il faut donner une solution formulée en fonction de forces incidentes. Dans Thypothèsc de révolution, la spécialisation des tissus et la concentration de fonction qui l'accompagnent doit, comme la spécialisation des formes dans un organisme et les parties dont il se compose, être l'effet des actions et dos réactions que supposent ses relations avec le milieu. Nous avons donc pour tâche d'en expliquer la production, et de montrer qu'elle est le résultat de ces actions et de ces réactions.

Ou bien, pour définir ces problèmes d'une façon plus spécifique, nous dirons que nous avons à suivre les substances extrêmement instables qui composent le protoplasme dont les organismes sont principalement constitués, dans toutes les diverses modifications de leurs propriétés que leur imposent les changements de leurs rapports avec les forces. Les colloïdes organiques que la plus légère perturbation moléculaire fait passer de Tétat liquide à Tétatselide, ou de l'état soluble à l'état insoluble ; les substances albuminoïdes qui dans le sang coagulé et la lymphe coagulable épanchée sur une surface abrasée où elle cause l'adhérence de membranes enflammées, prennent de nouvelles formes avec laplus grande rapidité,ces substances doivent être étudiées dans leurs rapportsavec les influences en action. Les composés qui prennent rapidement la couleur brune dans une pomme qu'on a mordue, ou une coloration foncée dans le suc laiteux du pissenlit, commencent à s'altérer dès que les conditions ambiantes changent; il faut y voir des changements provoqués par des changements de conditions. Les corps organiques sont composés de substances, je le rappelle au lecteur avec intention, plus promptes que d'autres à changer, quand les forces inci-

dentés changent; nous devons donc les regarder comme subissant dans toutes leurs parties des modifications qui correspondent aux différents changemenls des forces incidentes. Puis nous aurons à considérer les différenciations concomitantes de leurs réactions comme des différenciations concomitantes de leurs fonctions.

Ici, comme auparavant, nous devons tenir compte de deux classes de facteurs. Nous ne devons pas oublier les résultats transmis par hérédité des actions auxquelles les organismes antécédents ont été soumis, et il faut y ajouter les résultats des actions présentes. Il faut considérer chaque organisme comme présentant un équilibre mobile de fonctions, et un arrangement corrélatif de structures, résultat de l'agrégat des actions et des réactions qui ont existé entre tous les organismes ancêtres et leur milieu. Il faut admettre que la tendance de chaque organisme à répéter cet arrangement adapté de fonctions et de structures, subit de temps en temps rinfluence des actions auxquelles Féquilibre héréditaire de Torganisme n*est pas adapté, et auxquelles il faut que l'équilibre s'adapte de nouveau. En étudiant le développement physiologique, nous avons dans tous les cas à porter notre attention sur le compromis qui s'établit de plus en plus entre le vieux et le nouveau, et qui aboutit au rétablissement de l'équilibre ou de l'adaptation.

Il faut reconnaître que les données que nous possédons sont tellement rares qu'il n'y a rien de possible que des interprétations très-générales et approximatives. Si l'hypothèse de l'évolution nous donne une conception grossière de la façon dont ont pris naissance les différenciations de fonction les plus frappantes et les plus importantes, c'est tout ce que l'on peut espérer.

speuccr. II. — i7

§ 267. Il vaudra mieuï, pour abréger et pour être clair, traiter les problèmes physiologiques comme nous avons traité les problèmes morphologiques, c'est-à-dire faire marcher parallèlement l'interprétation inductive et la déduclive. Nous traiterons séparément des organismes végétaux et des organismes animaux, et nous considérerons dans chaque règne, d'abord les différenciations physiologiques et les changements concomitants de structure qui s'établissent entre les tissus externes et les internes, ensuite les différenciations qui s'établissent entre les différentes parties des tissus externes, et enfin celles qui s'établissent entre les diverses parties des lissus internes. Le peu que nous aurons à dire sur l'intégration physiologique viendra ensuite. En effet, au cours de l'évolution morphologique, nous avons eu à étudier les opérations d'intégration qui forment les agrégats organiques, avant de passer aux différenciations qui s'établissent entre leurs parties; mais à présent nous devons, au contraire, en étudiant l'évolution physiologique, étudier la genèse des diverses fonctions, avant d'étudier les rapports de dépendance mutuelle qui finissent par s'établir entre elles et qui constituent l'unité physiologique.

Page 1