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CHAPITRE V

§ 283. Dans les chapitres précédents nous avons souvent parlé de Tintégration physiologique des plantes. Nous allons consacrer spécialement quelques pages à ce sujet.

Les plantes ne nous montrent pas des modes aussi distincts et aussi variés d'intégration que les animaux. Mais on peut en suivre le progrès tant directement qu'indirectement, directement dans la coordination croissante des actions, et indirectement dans l'effet de cette coordination sur les propriétés et les habitudes.

Groupons les faits sous ces deux chefs, et remontons dans les deux groupes depuis les types inférieurs jusqu'aux supérieurs.

§ 284. Les algues inférieures nous montrent en même temps une faible dissemblance des parties et une faible dépendance des parties. Avec des surfaces placées partout dans les mêmes circonstances, il ne peut pas se produire une grande division physiologique de travail ; et par conséquent il ne saurait y avoir une grande unité physiologique. Cependant chez les algues supérieures la dinérenciation entre les

parties aUachées et les parties libres s'accompagne d'un peu d'intégration. Il y a évidemment dans ces plantes un transport de matériaux que facilitent sans doute les formes allongées des cellules de la lige, et qui, probablement, mène à la formation du tissu dense aux endroits qui supportent la plus grande tension, d'une façon semblable à celle que nous avons expliquée dans d'autres cas. Lorsque cette coordination d'actions existe, les parties sont si bien dépendantes les unes des autres, que chacune périt quand elle se détache des autres. Si, malgré la lenteur de l'organisation, aucune partie ne peut reproduire l'autre et survivre par là, c'est probablement parce que nulle partie ne contient une assez grande provision de protoplasme libre aux dépens de laquelle de nouveaux tissus pourraient se produire.

Les champignons et les lichens ne nous présentent aucun progrès d'intégration. Nous passerons tout de suite aux acrogènes. Dans ceux d'entre eux qui, simples frondes ou sous forme de chapelet de frondes, s'élalent sur les surfaces, et qui, prenant racine à mesure qu'ils s'étalent, n'ont pas besoin que chaque partie reçoive les secours de parties éloignées, il n'y a pas de système vasculaire qui serve à faciliter le transport de la substance nutritive : les parties étant peu différenciées, il n'y a qu'une faible intégration. Mais avec l'attitude dressée et les spécialisations concomitantes, avec la production de vaisseaux pour la distribution de la sève, et d'un tissu dur pour servir de support mécanique, il y a une division physiologique bien nette du travail qui rend la partie aérienne dépendante de la partie souterraine et la souterraine dépendante de l'aérienne. Dans ce cas, sans doute, comme ailleurs, ces changements concomitants ne sont que deux faces du même changement. Partout l'acquisition de la propriété d'accomplir une fonction spéciale implique la perte de la

propriété d'accomplir d'autres fonctions, et, par conséquent, l'augmentation de la dépendance mutuelle qui constitue l'intégration physiologique, doit toujours marcher parallèlement avec l'accroissement d'adaptation de parties particulières à des fonctions spéciales, qui constitue la difTérenciation physiologique.

L'intégration physiologique fait un grand progrès chez les acrogènes, et elle atteint son apogée chez les endogènes et les exogènes. Chez ces derniers, nous voyons rinterdépendance des parties s'étendre sur des masses immenses. Grâce à des appareils spécialisés pour servir d'appui et de canaux de transmission, nous voyons s'opérer un échange de secours à de grandes distances. Nous voyons des racines qui donnent à des parties aériennes d'un immense développement une solidité tenace capable de résister à des vents violents, et leur fournissent de l'eau même aux époques de sécheresse. Nous voyons un tronc et des branches d'une force suffisante pour soutenir les organes d'assimilation pendant qu'ils subissent . des tensions ordinaires et extraordinaires ; et, dans les organes d'assimilation, nous voyons des dispositions appropriées pour fournir au tronc et aux racines les matériaux qui leur permettent de remplir leur fonction. La conséquence de celte intégration plus grande qui accompagne la difTérenciation plus grande, est que le végétal peut conserver la vie pendant une durée immense à travers les vicissitudes les plus marquées.

L'intégration qui unit les fonctions non-seulement de l'individu, mais de l'espèce dans sa totalité, se manifeste par des exemples encore plus frappants chez les phanérogames. Les organes de reproduction, tant dans leurs relations avec d'autres parties de l'individu qui les porte que dans leurs relations avec les parties correspondantes d'autres individus,

a2!2 DÉVELOPPEMENT PHYSIOLOGIQUE.

nous présentent un genre d'intégration qui a pour résultat de mieux assurer la conservation de l'espèce, comme celles dont nous avons déjà parlé ont pour résultat de mieux assurer la conservation de Pindividu. En premier lieu, la coordination plus grande de fonctions que nous venons de décrire, permet à elle seule aux phanérogames de transmettre aux germes qu'ils émettent des provisions de substance nutritive, des enveloppes protectrices et une organisation plus ou moins complète; ce qui leur donne plus de chances de prendre racine. En second lieu, certaines différenciations entre les parties de fructification ^ dont M. Darwin a expliqué le sens d'une manière si admirable, donne aux individus de l'espèce un genre d'intégration qui leur permet de se prêter une assistance mutuelle pour la production d'un rejeton vigoureux. Il est intéressant d'observer comment, dans le dîmorphisme qui, dans certains cas, rend plus eflicace cette assistance mutuelle, le plus haut degré d'intégration dépend du plus haut degré de différenciation, non pas seulement la différenciation des organes fructifiants d'avec d'autres parties, de la plante qui les portent, mais la différenciation de ces organes de fructification d'avec les organes homologues d'individus voisins de la même espèce. Il est une autre forme de coordination de fonctions qui conduit à la conservation de l'espèce; on peut la rapporter ici, ne fût-ce que pour l'intérêt intrinsèque qu'elle présente. Je veux parler des étranges méthodes de multiplication que l'on observe dans les plantes du genre Bryophyllum. On sait bien que les feuilles charnues du B. calycinuniy portées sur des pétioles si fragiles que le vent les casse souvent, émettent par leurs bords, quand elles tombent sur le sol, des bourgeons qui prennent eux-mêmes racine et forment des plantes indépen^ dantes. La corrélation qui dans ce cas favorise la conserva-

lion de la race, se trouve établie d'une manière plus définie dans une autre espèce du même genre, le B, proliferiim. Cette plante, qui pousse à une hauteur considérable et dont le tronc ne contient qu'un petit nombre de fibres ligneuses, se casse ordinairement prés du sol, tandis qu'elle est encore en fleur; ce qui l'empêche, en général, de mûrir ses semences. Cependant la multiplication se trouve assurée par un autre moyen. Avant la rupture de la lige, de jeunes plantes ont poussé sur les pédicelles des fleurs, et ont grandi d'une longueur considérable; à la chute de la plante mère, elles commencent immédiatement une vie séparée. Dans ce cas la sélection naturelle a établi un genre remarquable de coordination entre une habitude spéciale de croissance et de destruction, et une habitude spéciale de prolifération.

§ 285. Le progrès de l'intégration physiologique chez les plantes à mesure que nous nous élevons aux types supérieurs, est la conséquence de leur stiucture plus constante aussi bien que de la limitation de leurs habitats et de leurs modes de vie dans des bornes plus resserrées. « Une structure plus complexe s'accompagne en général d'une tendance plus prononcée à garder la même forme, dit le docteur Ilooker; ou réciproquement, les moins complexes sont aussi les plus variables. » Voilà le second point de vue sous lequel nous devons examiner les faits.

Les diff'érences entre les algues les plus simples et les champignons , celles qui les distinguent des lichens , sont si faibles que les botanistes n'ont pu donner des définitions satisfaisantes de ces classes. « Linné, par exemple, et Jussieu considéraient les lichens comme faisant partie de la classe des algues, et Pries a suivi leur opinion. » M. Berkeley pourtant, citant l'opinion de Fries, ajoute qu'il n'y a pas de

^igne dislinctif certain entre les lichens elles champignons, sî ce n'est que dans les premiers on trouve des globules verts qui ressemblent à des grains de chlorophylle. Il incline à comprendre les champignons et les lichens sous le nom commun de mycélalés. Ce manque de netteté dans la structure s'accompagne d'un manque de netteté dans les fonctions. Bien qu'à les considérer dans leur ensemble, ces thallogènes forment « trois groupes très-naturels, selon qu'ils habitent l'eau, la terre ou l'air »; il est vrai pourtant que, si nous négligeons leurs types supérieurs pour ne considérer que les inférieurs, nous trouvons très-difficile de leur assigner des habitats rigoureusement différents. Les algues, qui sont pour la plupart aquatiques, comptent beaucoup de variétés qui fréquentent les lieux humides que les lichens et les champignons préfèrent. Chez les lichens comme chez les champignons, il y a des espèces qui vivent sous l'eau comme les algues. Par contre il y a des lichens et des champignons qui se disputent les mêmes lieux aussi bien qu'ils simulent les modes de développement les uns des autres. Non-seulement les classes n'ont pas des caractères bien tranchés, mais les formes et les modes de vie de leurs espèces sont très-variables, à ce point que l'on ne voit plus aujourd'hui que des variétés d'une espèce dans des formes qu'on prenait autrefois pour des espèces, des genres et même des ordres différents. Les algues ont une structure si variable que Schleiden cite, en l'approuvant, l'opinion de Kutzing, qu' « il n'y a pas d'espèces, mais feulement des formes d'algnes ». Nous voyons partout dans ces faits que les types inférieurs de plantes, peu différenciés, sont aussi peu intégrés. ^

Nous retrouvons dans les acrogènes un rapport analogue enti^ Ja faible spécialisation de fonctions qui constitue la

difierencialion physiologique et les faibles combinaisons de fonctions qui constituent l'intégration physiologique, c Les mousses, dit M. Berkeley, ne sont pas moins variables que les autres cryptogames, il est donc souvent très-difficile de les distinguer. Non-seulement la même espèce présente une grande diversité dans le volume, le mode de ramification, les formes et la nervation des feuilles, mais les caractères du péristome même ne sont pas constants. ^ A propos de la classification du groupe restant, les filicalés, il ajoute : « Nonseulement il est très-difficile d'arranger les fougères d'une manière satisfaisante, mais il est même difficile de déterminer les limites des espèces. »

Si, parmi les végétaux inférieurs, la séparation des groupes est mal définie, et si la structure comme les habitudes sont changeantes, chez les plantes supérieures la stabilité de la structure et des habitudes est très-prononcée comme aussi les groupes sont susceptibles d'être facilement distingués. Bien que les phanérogames soient beaucoup plus variables que la plupart des botanistes ne l'ont reconnu jusqu'à ces derniers temps, il est possible d'y distinguer les espèces et les genres avec une bien plus grande précision que chez les cryptogames, et ils sont bien moins susceptibles de changement que ces derniers. Enfin, comme cette fixité relative de type suppose une combinaison plus intime des parties composantes, elle accompagne la différenciation plus grande de ces fonctions et des structures qui les accomplissent. Ce qui montre que ces caractères sont corrélatifs, c'est que les plantes supérieures sont plus confinées dans leur habitat que les inférieures, aussi bien dans l'espace que dans le temps. « Quand on voit, dit le docteur Hooker, que les animaux sont limités à des régions plus étroites que les plantes, que les faunes s'étendent moins que les flores, on est con-

duit à penser que les types végétaux sont, géologiquement parlant, plus élevés. Je crois qu*ils le sont, et j'étendrais cette affirmation aux plantes de la structure la plus complexe Les classes et les ordres dont la composition

est la moins complexe sont aussi distribués sur la plus vaste étendue. »

§ 286. Ainsi donc les faits supposent le principe que la doctrine de révolution nous conduit à poser. La division physiologique du travail entre les parties ne peut marcher qu'en raison de la dépendance mutuelle des parties , et la dépendance mutuelle des parties ne saurait faire de progrès qu'autant qu'il se forme des structures qui combinent les parties d'une manière efficace et leur permettent d'utiliser facilement leurs actions au profit les unes des autres.

Dire d'une manière précise par quelle opération se réalise la coordination de fonctions qui accompagne leur spécialisation, c'est une chose bien difticile. Incontestablement l'équilibration directe et l'indirecte y jouent un rôle. Nous pouvons voir, par exemple, que tout progrès de l'adaptation qui se produit dans les parties plongées au sein de la terre, sous l'action directe de l'humidité du sol, doit avoir pour résultat l'augmentation du courant de liquide qui s'évapore d'un côté, et qui afilue de l'autre, nous pouvons voir que ces progrès doivent contribuer à faciliter la formation des canaux de la sève de la manière que nous avons déjà décrite, c'est-à-dire qu'ils doivent contribuer à développer les structures au moyen desquelles les parties des plantes se prêtent mutuelliiment secours : la différenciation qui vient s'ajouter à celle qui existait déjà, tend de suite à produire l'intégration nouvelle. Au contraire, il est évident qu'un rapport d'intecdépendance comme celui que nous voyons entre la

sécrétion du miel et la fécondation des germes, ou entre le dépôt d'une certaine quantité d'albumen dans les cotylédons d'un embryon végétal, et l'implantation de racines qui en est la suite, constitue un genre d'intégration dans les actions de l'individu, ou de l'espèce, qu'aucune difTérenciation ne tend à mettre en train. En conséquence, nous devons regarder l'ensemble de ces résultats comme l'effet d'un plexus d'influencés qui agissent simultanément dans l'individu et dans l'espèce ; les unes affectant surtout l'individu, les autres surtout l'espèce.

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