‹ Principes de biologieChapitre 34 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ âl5. Si les organismes sont un produit d'évolution, il faut que leurs propriétés respectives soient des effets de causes naturelles. Si les innombrables particularités de structure et de fonction des plantes et des animaux sont le produit des actions et des réactions qui ont existé entre ces êtres et leur milieu pendant une suite nombreuse de générations, il en résulte que ces actions et réactions sont aussi les causes des innombrables variétés de fécondité que nous y voyons. De même que sous tous les autres rapports Tespèce s'adapte directement ou indirectement à ses conditions d'existence, de même nous pouvons nous attendre à trouver aussi que les difTérences temporaires et permanentes de fécondité comportent la même explication générale. Si les faibles variations

(I) J*ai déjà publié un aperçu des idées exprimées dans les chapitres suivants, dans le numéro d'avril, de la Westmimler Retnew, 1852, sous le litre àeiA Theory of Population deduced from the General Law of Animal Fertilitij. Peu de temps après, j'en ûs une seconde publication avec une préface, en la présentant comme une esquisse que je me proposais de développer plus tard. Aujourd'hui que je la reprends pour la compléter, j*en mets de côté une partie non essentielle, mais je donne plus d'étendue au reste en ajoutant d'autres faits à ceux qui y étaient déjà exposés, j'aborde des objections que, faute d'espace, j'avais dû négliger, et j'en tire diverses conclusions secondaires.

de Structure et de fonction qui se produisent dans les limites de chaque espèce sont dues à des actions du genre de celles qui, par des eflels longtemps accumulés, ont produit les immenses contrastes qui distinguent les divers types, nous avons le droit de conclure jque les actions qui sont les caus<»s des changements dans la proportion de la multiplication de chaque espèce, produisent aussi dans le cours de longues P'riodesles différences énormes qui distinguent les proportions de multiplication des différentes espèces.

Avant de rechercher de quelle manière la rapidité de Tac* rroissement s'adapte aux conditions aussi bien temporaires que pennanentes, il sera nécessaire de nous occuper des (licteurs. Voyons d'abord ceux qui appartiennent au milieu, nous passerons ensuite à ceux qui appartiennent à l'organisme.

§ 310. Tout agrégat vivant étant un agrégat dont les actions internes sont ajustées pour contrebalancer les actions externes, il s'en suit que la conservation de son équilibre mobile dépend de son exposition à des quantités convenables de ces actions. Son équilibre mobile peut être renversé si une d^ ces actions est ou trop grande ou trop petite; il peut l'être aussi soit par excès, soit par défaut de quelque cause inorganique dans son milieu, ou bien par excès ou par défaut de quelque cause organique.

Ainsi une plante appropriée par sa constitution aune certaine chaleur et à une certaine humidité, périt par des températures extrêmes aussi bien que par une sécheresse et une humidité extrêmes. « Elle peut mourir faute de sol, ou mourir parce qu'elle trouve trop ou trop peu de la substance minérale qu'elle en tire. Pareillement, tout animal peut conserver la balance de ses fonctions, mais seulement aussi long-

temps que le milieu ajoute à sa chaleur ou eu déduil des quanlités qui ne dépassent pas des limites définies. 11 faut aussi queTeausoità sa portée en quantité suffisante pour réparer ses pertes. Si l'air desséché enlève à cet animal son eau et qu'il n'y ait auprès de lui ni mare ni ruisseau pour lui en fournir une quantité équivalente, ses fonctions cessent. Si c'est un animal aquatique, la sécheresse peut le tuer, soit en desséchant son milieu, soit en lui donnant un milieu insuffisamment aéré. Ainsi chaque organisme adapté à une certaine moyenne d'actions de son milieu inorganique, ou plutôt, dirions -nous, adapté à certaines variations modérées qui s'écartent de cette moyenne, périt par l'effet de variations extrêmes. Il en est de même des forces organiques environnantes. Chez les plantes, il n'y a que les espèces parasites où la conservation des individus dépende de la présence de certains autres organismes (quoique la présence de certains autres organismes soit nécessaire à la plupart des plantes pour la conservation de l'espèce, à cause du secours qu'ils apportent à la fécondation). Ici, pour que la vie individuelle continue, il faut que les organismes particuliers ne soient pas très-nomhreux — bêtes qui broulenl, chenilles qui dévorent les feuilles, aphides qui sucent les sucs. Cependant, chez les animaux, la conservation de l'équilibre fonctionnel dépend à la fois positivement et négativement de la quantité des agents organiques ambiants. 11 faut que les animaux et les plantes qui servent de proie soient d'un facile accès et en quantité suffisante; et que le nombre des animaux de proie, ou des parasites, ou d'autres qui causeraient à l'espèce d'autres genres de dommage, n'excède pas certaines limites.

Partout on reconnaît le lien de dépendance qui unit l'équilibre mobile dans tout organisme individuel à une adaptation de ses forces aux forces du milieu, et l'on voit que le

renversement de cet équilibre est Teffet du défaut d'adaplation. A première vue, cette généralisation ne parait pas comprendre ce que nous appelons la mort naturelle; elle semble, seulement s'appliquer à la mort par violence, par inanition, par le froid ou par privation d^eau. Mais, en réalité, la mort naturelle, non moins que toute autre espèce demort, vientde ce que l'organisme ne peut contrebalancer une certaine action externe à l'aide d'une action interne proportionnée. La différence qui semble les distinguer, provient de ce que dans la vieilleèse, alors que la quantité de force dégagée dans l'organisme diminue graduellement, l'intensité des fonctions diminue peu à peu, et les variations des forces externes deviennent relativement plus grandes, jusqu'à ce qu'enfin survienne une occasion où une déviation très-modérce de la moyenne à laquelle le faible équilibre mobile est ajusté, y produit une perturbation fatale.

§317. Puisque les individus de chaque espèce dépendent de certaines actions ambiantes et que chacun a son équilibre mobile renversé tôt ou tard par Tune ou l'autre de ces actions ambiantes, nous avons encore à considérer la manière dont les individus résistent aux actions ambiantes, de manière à empêcher l'extinction de l'espèce. Il y en a deux qui diffèrent essentiellement. Chaque individu peut être plus ou moins capable de s'adapter aux variations des forces ambiantes et à un nombre plus ou moins grand de ces forces variables. C'est-à-dire qu'il peut avoir plus ou moins de pouvoir de conserver l'équilibre des fonctions. Enfin il peut avoir plus ou moins de pouvoir de produire de nouveaux individus pour remplacer ceux dont les équilibres mobiles ont été détruits. Nous avons besoin d'exposer quelques faits pour appuyer ces propositions abstraites.

Il y a deux sortes d'adaptation, les unes actives, les autres passives, qui concourent à mettre les organismes à même de survivre à des influences contraires. Les plantes ne nous présentent qu'un petit nombre d'adaptations actives : celle du Nepenthes distillatoria et celle des organes de reproduction de certaines fleurs (qui toutefois n'ont pas pour résultat la conservation personnelle) sont des faits exceptionnels. Mais il y a chez les plantes un grand nombre d'adaptations passives, par exemple des épines, des poils piquants, des sucs acres et vénéneux, des odeurs répugnantes, une nature laineuse ou coriace qui ne permet pas de les manger. Les animaux présentent des adaptations bien plus nombreuses, tant passives qu'actives. Dans certains cas ils survivent à la dessiccation, ils hivernent, ils acquièrent un revêtement plus épais, et par là ils sont mis en état de supporter des conditions extérieures défavorables; d'autres fois ils sont mis en état d'opposer une résistance aux actions adverses d'autres organismes, ils portent des piquants, ou des armures, ou des coquilles; ils ressemblent par la couleur ou la forme, ou des deux Iiiçons, aux objets ambiants; ils émettent des odeurs désagréables, ou ils ont un goût répugnant. Ils ont encore plus de manières de lutter avec les conditions défavorables. Ils se protègent contre les saisons en amassant des provisions alimentaires, en se cachant au fond de crevasses, ou en se creusant des terriers ou des nids. Ils échappent à leurs ennemis grâce à des facultés de locomotion développées, sous forme de vitesse, ou d'agilité ou d'une aptitude à changer de milieu ; ils leur échappent grâce à leur force ou parce qu'ils sont pourvus d'armes, enfin ils leur échappent grâce à leur intelligence, sans laquelle même les autres conditions de supériorité ne vaudraient pas grand' chose. Enfin ajoutons que ces diverses facultés actives qui servent pour la défense, deviennent dans d'autres cas

i64 LOIS DE U MULTIPLICATION.

des facultés qui permettent à Tanimal d'attaquer, et de conserver sa vie grâce au succès de ses attaques.

La seconde manière d'éviter Textinclion, à savoir la formation de nouveaux individus pour reunplacer les individus détruits, s'effectue, comme nous l'avons dit dans le chapitre intitulé Genèse, par deux méthodes, la sexuelle et la non-sexuelle. Les plantes se multiplient par fîssiparité spontanée, par gemmation, par prolifération, et par l'évolution de jeunes plantes sur des cellules, des écailles, des feuilles détachées; elles se multiplient aussi en émettant des spores, des sporanges et des semences. De même chez les animaux il y a divers genres d'agamogenèse, depuis la fîssiparité spontanée jusqu'à la parthénogenèse qui toutes conduisent à un accroissement rapide du nombre ; enfîn la méthode bien connue de la gamogenèse s'exécute sous un nombre extrêmement varié de formes. Cette formation de nouveaux individus pour remplacer les anciens ne serait pourtant pas bien comprise, si l'on ne considérait que le nombre des individus qui naissent ou qui se détachent à chaque occasion. Il y a quatre facteurs, tous variables, dont la raison de la multiplication dépend. Le premier est l'âge où commence la reproduction ; le second, la fréquence de la production des porlécs; le troisième, le nombre des individus de chaque portée ; et le quatrième, la longueur du temps durant lequel la production de portées continue. II faut tenir compte d'un autre élément, à savoir la somme d'assistance donnée par le parent à chaque germe sous forme de provision d'aliments, d'alimentation continue, de chaleur, de protection, etc. : de cette somme d'assistance qui varie dans des hmites 1res- étendues dépend le nombre des nouveaux individus qui survivent asscE longtemps pour remplacer les anciens et accomplir la môme opération de reproduction.

Ainsi, en regardant tout organisme vivant comme possédant un équilibre mobile dépendant de forces ambianles, mais toujours exposé à être renversé par des irrégularités de ces forces, et qui l'est toujours tôt ou tard par cette raison, nous voyons que chaque espèce d'organisme ne saurait se conserver que par une génération de nouveaux individus marchant avec une certaine rapidité, et par des dispositions q.ui aident ces nouveaux individus à établir plus ou moins complètement leurs équilibres mobiles.

§ 318. Tels sont les facteurs dont nous avons à nous occuper ici. Je les ai présentés sous une forme abstraite, afin de montrer comment on peut les exprimer en termes généraux de force, c'est-à-dire comment ils sont en rapport avec les lois dernières de redistribution de matière et de mouvement.

Toutefois, pour le sujet que nous allons traiter, nous aurons avantage à parler de ces facteurs d'une façon plus familière. Laissant de côté les autres points de vue, nous pouvons classer les actions qui affectent chaque espèce d'organisme en deux groupes opposés. D'un côté, l'espèce est continuellement détruite par la mort naturelle, le manque de subsistances,les changements atmosphériques, etc.. D'unaulre côté, l'espèce est constamment conservée en partie par la durée, la force, la richesse et la sagacité de ses membres, et en partie par leur fécondité. On peut appeler ces groupes opposés de noms généraux : le premier, les forces destructives; le second, les forces conservatrices de l'espèce. Celte généralisalion faite, voyons quelles en senties conséquences nécessaires.

SPK?»CER. !î. — 30

Page 1