CHAPITRE III
§ 324. Quand nous nous sommes occupés des phénomènes de genèse d'après la méthode inductive, nous avons vu que, de quelle façon qu'elle se fil, la genèse « est une opération de désintégration négative ou positive, et par conséquent qu'elle est un élément de l'évolution individuelle (§ 76). » Tout nouvel individu, qu'il se détache à l'état de germe ou sous quelque forme plus développée, est une soustraction opérée sur la masse de l'individu préexistant ou de deux individus préexistants. Quelle que soit la substance nutritive déposée auprès du germe, si elle y est déposée sous forme d'un œur, c'est autant de substance nutritive perdue pour l'individu parent. Le fœtus n'absorbe pas une goutte de sang, le jeune ne tète pas un trait de lait sans prendre à la mère une quantité équivalente de matériaux histogènes et dynamogènes. Tous les services que le parent ou les parents rendent à leur rejeton en l'élevant, se résument pour eux en une perte de force qui ne rend pas son équivalent en nourriture assimilable.
Réciproquement, la continuation de l'agrégation des matériaux en un organisme rend impossible que d'autres orga-
nismes se forment aux dépens de ces matériaux. [^ quantilé de substance alimentaire qui s'unit pour former une seule unité, est une quantité de substance assimilée soustraite à une pluralité d'unités qui, sans cela, auraient pu se produire. Supposons que la substance alimentaire absorbée soit en quantité constante, plus l'opération qui lui donne une forme concrète est longue, et plus celle qui lui donnerait des formes discrètes se trouve retardée. De même, plus la proporûon de substance consommée dans les actions fonctionnelles des parents est grande, plus la proportion de substance qui peut demeurer pour rétablissement et Tentretien des actions fonctionnelles du rejeton sera faible.
Quoique la nécessité de ces relations universelles soit assez évidente sous cette formule générale, il sera utile de nous arrêter un peu sur les principales questions qu'elle soulève.
§ 325. La désintégration qui constitue la genèse peut êlre de nature à disperser entièrement l'agrégat que l'intégration a préalablement produit : le parent peut se dissoudre complètement en passant à l'état de rejetons. La dissolution de chaque agrégat en deux ou plusieurs agrégats peut se présenter à de très-courts intervalles, auquel cas le volume qu'il atteint ne peut être que très-pelit; ou il peut arriver à de plus longs intervalles, auquel cas le volume peut être plus grand.
Au lieu de perdre rapidement sa propre individualité dans les individualités de ses rejetons, chaque membre de l'espèce peut, après qu'il a grandi quelque temps, émettre sur des portions de sa surface des individus qui se développent sous la forme du parent, et bientôt s'en détachent; il peut, tout en conservant sa propre identité continuer indéfiniment à pro-
duirc des jeunes. Mais, évidemment, plus tôt il commence à le faire, et plus il le fait rapidement, plus tôt, aussi, s'arrêle raccroissement de son propre volume.
Ou encore, la croissance et le développement continuant pendant une longue période sans aucune soustraction do matériaux, il peut en résulter un individu d'un volume et d'une organisation considérables, et alors la soustraction de substance que subissent ces individus, peut être si grande, ou plutôt leurs œufs peuvent être si nombreux, que des qu'ils sont pondus le parent meurl d'épuisement, c'est-à-dire par suite de la perte excessive de substances nutritives né-
cessai res à sa propre activité.
Disons encore que la soustraction de matériaux pour la propagation de l'espèce peut être assez longtemps retardée pour permettre au parent d'arriver à une structure complexe et à un grand volume. La soustraction procréatrice qui commence, en faisant obstacle et en arrêtant bientôt la croissance, peut être assez modérée pour laisser un capital suffisant à l'activité du parent; elle peut dur^r aussi longtemps que la vigueur du parent suffit à fournir, sans résultat funeste, les matériaux nécessaires pour produire des jeunes, et cesser quand ce surplus de matériaux ne peut plus être fourni, laissant alors la vie du parent continuer.
§ 326. L'autre côté de cet antagonisme a aussi plusieurs aspects. La marche de l'évolution organique peut se révéler dans l'augmentation de volume, l'accroissement de la structure, l'accroissement de la variété d'action, ou la combinaison de ces effets. Quelle que soit celle de ces formes sous laquelle apparaisse cette élévation du degré de chaque individualité, elle implique une retardation corrélative dans l'établissement de nouvelles individualités.
Toutes choses égales, toute addition au volume d'un organisme est une augmentation de sa vie. Outre qu'elle est un progrès dans Tintégration, elle implique une augmentation de la somme d'activité accomplie dans l'assimilation des matériaux, elle implique ensuite une somme plus grande de changements vitaux qui se font de moment en moment dans toutes les parties de la masse agrandie. De plus, tandis que Taccroissemenl de volume est jusqu'ici l'expression de l'augmentation de la vie, il est aussi, quand l'organisme est actif, l'expression d'une plus grande aptitude à conserver la vie, c'est-à-dire d'une augmentation de force. L'agrégation de substance est presque le seul mode sous lequel la faculté de se conserver se montre dans les I y pes inférieurs; et, même dans les supérieurs, c'est dans Tenlretien du corps dans son intégrité que consiste essentiellement la conservation de soi-même, c'est la fin à laquelle la plus vaste intelligence s'applique d'une façon indirecte. Tandis que, d'une part, l'accroissement de tissus, qui constitue la croissance, est conservatrice tai^t dans son essence que dans son résultat; d'autre part, la décroissance des tissus, l'effet d'une lésion, d'une maladie ou de l'âge, est le contraire tant dans son essence que dans ses résultais. S'il en est ainsi, tout ce qui vient s'ajouter à l'activité de la vie de l'individu ainsi comprise retarde ou diminue nécessairement l'émission de substance destinée à former de nouveaux individus.
Toutes choses égales, aussi, un plus haut degré d'organisation implique un plus faible degré de la désorganisation qui se révèle par la séparation de gemmes et de germes reproducteurs, quand une portion ou des portions vivantes se détachent de ce qui était auparavant un tout vivant, c'est que la coordination a pris fin; par conséquent celte opération est essentiellement différente de relie qui établit une plus
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grande coordination au moyen du développement structural. Dans les cas extrêmes, ou une masse vivante ne cesse de se diviser et de se subdiviser, il est évident qu'il ne saurait y avoir une grande division physiologique du travail, puisque le progrès qui ougmente la dépendance mutuelle des parties est empêché par les parties qui deviennent indépendantes. Au contraire, et c'est une chose tout aussi claire, dans la proportion où la division physiologique du travail se trouve aug* mentée, l'opération de séparation doit être localisée dans une porlion relativement faible de Torganisme, où elle peut se faire sans affecter la structure générale; c'est-à-dire, il faut qu'elle soit relativement subordonnée. Le progrès qui se révèle par un accroissement d'hétérogénéité, doit être un obstacle à la multiplication dans un autre sens. En effet, l'organisation impose des dépenses. Le transport et la transformation de matériaux que suppose la différenciation, ne sauraient s'effectuer que par une dépense de force, et cette dépense suppose une consommation de substance alimentaire digérée et absorbée, qui autrement aurait pu servira faire de nouveaux organismes, ou des germes de nouveaux organismes. Aussi l'évolution individuelle qui consiste en une intégration progressive diminue-t-elle nécessairement l'espèce de dissolution générale ou locale que présente la propagation de la race.
Dans les organismes actifs, nous rencontrons encore une opposition entre la conservation de soi-même et la conservation de l'espèce. Tout mouvement sensible et insensible, engendré par un animal pour la conservation de sa vie, est un mouvement dégagé d'un aliment décomposé, aliment qui, s'il n'eut pas été décomposé, eut pu servir àla reproduction, ou mieux eût pu être remplacé par un aliment approprié à des fins reproductrices, tiré d'un autre genre de nour-
riture. Aussi, à mesure que l'activilé augmente, c'est-à-dire à mesure que, par ses actions plus variées, plus complexes, plus rapides et plus vigoureuses, un animal acquiert la faculté de se conserver et d'affronter les dangers ambiants, il doit perdre la faculté de se propager.
§ â27. Comment pourrait-on exprimer cet antagonisme de la manière la meilleure et sous une forme succincte? Si la conservation de soi-même ne se montrait guère dans les organismes supérieurs, comme dans les inférieurs, que par une croissance continue; et, si la conservation de Tespèce consistait toujours, ce qui arrive souvent, en une séparation de portions de la substance du parent, Tantagonisme de ces deux propriétés serait partout l'antagonisme évidemment nécessaire qui oppose l'intégration à la désintégration. Comme la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce sont respectivement des opérations d'agrégation et de séparation, il doit être aussi évident qu'elles varient inversement, qu'il est évident que l'addition et la soustraction se défont l'une l'autre. Mais, bien que les types les plus simples nous montrent l'opposition de la conservation de soi-même et de la conservation de l'espèce presque entièrement sous celte forme; et, bien que les types supérieurs, jusqu'aux plus complexes, nous la montrent en grande partie sous cette forme, ce n'est pourtant pas la seule qu'elle revête, comme nous venons de le voir. La substance totale monopolisée par l'individu et soustraite à l'espèce, doit se formuler ainsi : la quantité unie pour former sa structure, plus la quantité dépensée pour différencier cette structure, plus la quantité dépensée dans ses actions de conservation individuelle. Pareillement, la totalité des matériaux consacrés à la race aux dépens des individus, comprend ce qui (!Stdircclemcnl
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souslrait au parent sous forme d'œuf ou de fœlus, plus ce qui lui est directement soustrait sous forme de lait, plus ce qui lui est indirectement souslrait sous forme de matière consommée dans les efforts destinés à élever le jeune. Aussi ne peut-on exprimer celte variation inverse avec les seuls termes d'agrégation et de séparation. A mesure que nous avançons vers des organismes d*un développement de plus en plus supérieur, le total des frais d'un individu devient bien plus grand que ne le fait supposer la quantité de tissu qui le compose. De même aussi le total des frais pour produire un nouvel individu devient bien plus grand que la somme de sa propre substance. C'est entre ces deux totaux de frais que subsiste l'antagonisme.
Nous pouvons même ramener l'antagonisme à une forme qui comprenne tous les cas, si nous le considérons comme portantsur la somme des forces latentes et actives qui servent à ces deux fins. Les molécules qui composent une plante ou un animal ont élé formées par l'absorption de forces dérivée^ directement ou indirectement du soleil; et par conséquent la quantité de matière élevée à la forme appelée organique, que présente une planle ou un animal, est équivalente à une certaine quantité de force. La totalité de ses différenciations exprime une autre quantité de force. Une autre enfin est celle qui se dissipe dans ses actions. Dans ces (rois quantités unies ensemble nous avons la dépende totale de la vie individuelle. Ainsi donc la dépense totale que nécessite rétablissement de chaque individu nouveau, comprend premièrement les forces latentes dans la substance qui le compose au moment de sa naissance ou de son éclosion ; secondement les forces latentes dans l'aliment préparé qui lui sera fourni plus tard; troisièmement les forces dépensées à le nourrir et à le proléger. Ces deux groupes de forces pro-
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venant d'un fonds commun, il est évident que l'un des groupes ne peut croître que par la décroissance de Taulre. Si, de la force qu'il tire de son milieu, le parent consomme une Jurande partie pour sa propre vie, il lui reste peu à consommer pour produire d'autres vies; et, réciproquement, s'il fait une grande consommation de force pour produire d'autres vies, ce ne peut être qu'à condition d'en garder peu pour la sienne propre.
Donc l'individ nation et la genèse sont nécessairement antagonistes. Si nous groupons sous le nom d'individualion toutes les opérations par lesquelles la vie individuelle se complèle et se conserve; et si nous étendons le sens du mol genèse de manière à comprendre toutes les opérations qui aident à former et à achever les individus ; nous voyons que l'individuation et la genèse sont en opposition fondamentale. En supposant que d'autres choses restent les mêmes, cd supposant que les conditions ambiantes comme le climat, les subsistances, les ennemis, etc., demeurent constantes, il est inévitable que tout progrès qui élève d'un degré l'évolution individuelle a pour conséquence un recul qui abaisse d'un degré la multiplication de l'espèce, et vice versa. Le progrès dans le volume, la complexité ou l'activité, suppose une rétrogradation dans la fécondité; et le progrès en fécondité suppose une rétrogradation dans le volume, la complexité ou l'activité.
Cette proposition demande une légère lestriction. Pour des raisons que nous dirons plus tard, la relation que nous formulons n'est jamais complètement vérifiée; et la légèie dérogation à cette règle que nous rencontrons, nous offre l'exemple d'une admirable tendance spontanée à favoriser la suprématie des types les plus développés. Toutefois, pour le moment, celte indication doit suffire, une explication nous
détournerait trop de notre sujet. En admettant pour le moment rexactitude du principe de la variation inverse de l*indivIduation et de la genèse, nous ne ferons pas fausse roule.
§â28. Ainsi donc, la condition que chaque espèce doit remplir pour survivre, est une condition que, par la nature des choses, elle tend toujours à remplir. Dans le dernier chapitre nous avons vu qu'une espèce ne saurait se conserver à moins que la faculté de conserver la vie individuelle et la faculté de propager d'autres individus ne varient inversement. Dans celui-ci nous venons de voir que, sans égard pour la fin à laquelle elles servent, ces facultés ne sauraient faire autrement que de varier inversement. D'une part, étont donnée une certaine somme de forces destructives contre lesquelles l'espèce a à lutter; et, en raison de la faible aptitude de ses membres à lutter contre ces forces, il est nécessaire qu'ils aient une grande aptitude à former de nouveaux individus, et vice versa. D'autre part, étant donnée la quantité de force absorbée comme aliment ou autrement, dont l'espèce peut se sei'vir pour conlre-balancer les forces destructives, et en raison de ce qu'une grande partie de ces forces se trouve dépensée à préserver les individus, il n'en peut être conservé qu'une faible quantité pour produire de nouveaux individus, et vice versa. De quelque façon que nous considérions les conditions, l'accord est complet, les deux conditions se correspondent.
Nous pourrions nous fier à ces conclusions et aux divers corollaires qu'on en peut tirer. Sans aller plus loin, nous pourrions affirmer en toute sécurité les vérités générales que, toutes choses égales, le progrès de l'évolution doit s'accompagner d'une décroissance de fécondité, et que dans
iU LOIS DE LA MULTIPLICATION.
les types les plus élevés il faut que la fécondité décroisse encore si l'évolution doit croître encore. Nous pourrions admettre que si, toutes choses égales d'ailleurs, les relations entre un organisme et son milieu sont assez changées pour diminuer d'une façon permanenle les difficultés de la conservation de l'individu, il y aura un accroissement permanent du chiffre de la multiplication; et, par contre, qu'une décroissance de la fécondité aura lieu quand le changement des circonstances rendra la conservation de soi-même plus laborieuse.
Mais nous n'avons pas besoin de nous en tenir & ces conclusions à priori. Si elles sont vraies, il faut qu elles soient d'accord entre elles et avec les faits d'observation. Voyons jusqu'où on peut suivre cet accord.