ANTAGONISME ENTRE LA CROISSANCE ET LA
GENÈSE GAMIQUE.
§ 338. En tant qu'opération de séparation, la genèse gamîque ressemble à la genèse agamique; elle est donc opposée, comme celle-ci, à l'agrégation qui est le résultat de la croissance. Qu'une soustraction porte sur un parent ou sur deux, qu'elle porte indifféremment sur chaque partie du corps, ou sur une partie spécialisée, qu'elle soit faite directement ou indirectement, c'est toujours une soustraction; el selon qu'elle est grande ou fréquente, ou l'une et l'autre, elle doit restreindre l'accroissement de l'individu.
Nous allons grouper ensemble les principaux faits qui ser- \ent d'exemple à ce principe. Nous les prendrons dans le même ordre qu'auparavant.
§ 339. Les formes végétales inférieures, ou mieux, pou vons" nous dire, les formes que nous ne pouvons appeler ni nettement végétales, ni nettement animales, nous offrent une opération de multiplication sexuelle qui diffère bien moins de la méthode non-sexuelle que dans les formes supérieures. Le caractère commun qui distingue la genèse sexuelle de la nonsexuelle, c'est que la masse de protoplasme d'où une nou-
velle génération va naître, a été produite par l'union de deux portions de matière qui se trouvaient auparavant bien plus séparées. Je me sers de celte expression générale, parce que chez les algues les plus simples, il n'y a pas toujours une matière fournie par des individus différents : certaines dialomacées nous présentent dans une cellule unique, un sporange qui se forme par le rapprochement des moitiés opposées de l'endochrome sous forme d'une boule. Cependant la plupart du temps les sporanges sont des produits de conjugaison. Les endochromes de deux cellules s'unissent pour former la masse germinative; et ces cellules de conjugaison peuvent être entièrement indépendantes comme dans un grand nombre de desmidiacées et dans les palmelles, ou former deux des cellules adjacentes qui constituent une chaîne, comme dans certaines conjugatées ; ou, encore, des cellules appartenant à des chaînes adjacentes, comme dans les zygnémas. Mais qu'il soit le produit d'une cellule mère unique ou de deux cellules parentes, le sporange, après un temps de repos qui dure jusqu'au moment ou reparaissent les conditions de la croissance, se divise en une multitude de spores dont chacune produit un individu qui se multiplie agamiquement; et le fait que nous avons à présenta noter, c'est que de même que le contenu total des cellules parentes s'unit pour former le sporange, leur individualité se perd dans les germes d'une génération nouvelle. Dans ces petits types simples, la propagation sexuelle sacrifie tout aussi complètement la vie du parent ou des parents, que le fait la forme de propagation nonsexuelle dans laquelle l'endochrome se résout directement en zoospores. Dans un cas comme dans l'autre, ce sacrifice est l'accompagnement obligé d'une prodigieuse fertilité. Un fait un peu en avance sur celui-ci, mais où la vie des parents se perd à peu près également dans celle des rejetons, c'est celui
que nous observons chez les algues unicellulaires, (elles que l'hydrogastrum, et chez les Irés-petils champignons du même degré de composition. Ces végétaux présentent un développement relativement énorme de la partie qui produit des spores, et une absorption à peu près entière de la substance du parent dans cette partie. En preuve des facultés de multiplication qui en résultent, nous n'avons qu'à nous rappeler que là rapide extension des moisissures sur les substances alimentaires avariées, la destruction rapide des céréales par la rouille et d'autres faits de même genre, sont rendus possibles par le nombre incalculable de spores engendrées et dispersées par cette méthode de reproduction.
Les végétaux d'un plus haut degré de composition nous présentent une série analogue de faits. Nous avons chez les plus grands champignons, dans lesquels l'appareil reproducteur est relativement si énorme qu'il constitue la plante ostensible, une subordination analogue de l'individu à la race, et une fécondité pareillement immense. « J'ai compté, dit Fries, cité par le D'Garpen ter, dans un seul individu de l'espèce de Reticularia maxima, 10000000 de sporules. » (Veut-il dire calculé?) On n'a qu'à faire attention aux nuées de particules, si petites qu'elles ressemblent à une fumée, que les vesses-deloup mûres laissent échapper en éclatant, pour juger l'inconcevable puissance de propagation que ces plantes possèdent. Les lichens nous fournissent aussi des exemples. Bien qu'ils ne soient pas aussi prolifiques que les champignons (et nous verrons plus bas que cette différence vient encore à l'appui de notre thèse), ils produisent pourtant une grande quantité de germes, et entraînent dans la même proportion le sacrifice de l'individualité du parent. Des aires considérables de la fronde se développent ça et là pour former des apothécies et des spermagonies qui se résolvent en cellules spermatiques
et en cellules germinatives. On peut encore citer certaines différences que présentent les algues supérieures comme des exemples de la proportion inverse entre le volume de l'individu et rétendue des appareils de génération. Tandis que, dans les plus petites espèces, des portions de frondes relativement grandes se transforment en éléments reproducteurs, dans les grandes espèces ces portions sont relativement petites; exemple le Macrocystis pyrifera, plante marine gigantesque qui atteint quelquefois une longueur de 4 500 pieds, au sujet de laquelle le D' Carpenter remarque que « le développement de la surface nutritive se fait aux dépens de Tappareil de fructification, qui se trouve ici tout à fait subordonné. D
Lorsque nous revenons aux agrégats végétaux du troisièrùe ordre de composition, nous rencontrons des faits frappants qui ont le môme sens. En moyenne, ces plantes supérieures sont beaucoup plus grandes que les plantes d'un degré inférieur de composition; et en moyenne aussi les chiffres de reproduction sexuelle sont bien moindres. De même si, chez les acrogènes, endogènes et exogènes, nous comparons les plus petits types avec les plus grands, nous les trouvons en proportion plus prolifiques. Ce résultat n'est pas évident si nous nous bornons à calculer le nombre de semences mûries par un individu dans une çeule saison, mais il le devient si nous tenons compte d'un nouveau facteur qui vient ici compliquer le résultat, à savoir Tàge auquel la genèse sexuelle commence. Les plus petits phanérogames sont le plus souvent des plantes annuelles ou des plantes vivaces qui meurent chaque année ; et comme elles font leurs semences annuellement avant de mourir, ou avant la mort de leurs organes de reproduction, il en résulte que dans le cours d'une année chacun donne naissance à une multitude de plantes
potentielles, dont chacune à son lour peut, l'année suivante, si elle survit, donner naissance à une multitude aussi nombreuse. En supposant que la première année il n'y ait qu'une centaine de rejetons, la seconde il peut y en avoir dix mille, un million à la troisième, cent millions à la quatrième. Pendant ce temps, qu'a pu être la multiplication d'un grand phanérogame? Tandis que son petit congénère a fait sa semence et a péri, en laissant une multitude de rejetons produire euxmêmes leur semence et mourir, il n a fait que croître et continuera à croître dix ou douze ans sans porter fruit. Avant qu'un cocotier ait mûri son premier régime de noix, les descendants d'une céréale, à supposer qu'ils survivent et se multiplient, seront devenus assez nombreux pour peupler toute la surface du globe. Sans doute lorsqu'un arbre commence à porter, il peut émettre autant de semences qu'une herbe ; mais à cause du relard qu'il met à les porter, sa fécondité devient incomparablement moindre ; et sa fertilité relativement faible se trouve encore réduite, lorsque, chez le Lodoicea Secliellanun par exemple, il faut deux ans aux semences depuis le moment de la fécondation jusqu^à celui de la germination.
§ 340. On a prétendu que dans certains protozoaires il se passe une opération de conjugaison analogue à celle que nous présentent les protophytes, c'est-à-dire une fusion de la substance de deux individus pour former une masse gorminative. On l'a prétendu surtout du genre Aciinophrys. Le fait est contestable. Mais s'il élait vrai, il faudrait reconnaître que parmi les très-petits organismes qui semblent appartenir plutôt au règne animal qu'au règne végétal, il y en a qui ont un mode de multiplication sexuelle qui sacrifie le corps des parents à la production d'une nouvelle génération. Un
otO LOIS DE LA MULTIPLICATION.
autre mode qui apparemment n'est pas fatal aux parents a été observe chez certains infusoires développés. Pourtant nous savons trop peu de chose de ces types microscopiques pour accepter sans réserve le témoignage qu'on leur denaande.
Parmi les petits agrégats de second ordre, les premiers à considérer sont naturellement les célenlérés. Une hydi'e emploie une grande partie de sa substance à la genèse nonsexuelle. C'est dans les parois de son corps que les groupes d'œufs ou de spermatozoïdes, ou les uns et les autres prennent naissance et se développent sous forme de masses qui allèrent beaucoup la forme de l'animal, et la laissent trèsdiminuée quand ils s'échappent. Dans ce cas, cependant, la gamogenèse est évidemment un supplément de l'agamogenèse. La multiplication énormément rapide qui se fait par bourgeonnement continue aussi longtemps que les aliments sont en abondance et la chaleur suffisante; et elle n'est remplacée par la gamogenèse qu'à la fin de la saison. Un meilleur exemple de la relation qui unit un petit volume à une gamogenèse active, nous est fourni par la planaire, qui ne se multiplie pas avec autant de rapidité par la mithode agamique. Chez cet animal, le système générateur est énorme. Il se développe des œufs dans toute l'étendue du corps, dans les interstices du système assimilateur. On peut donc dire que l'animal se compose d'une partie qui absorbe la nourriture et d'une partie qui transforme cette nourriture en cellules spermatiques et en cellules germinatives. Sans parler même de la maturité probablement précoce de ces animaux, et par conséquent de la fréquente répétition de la génération sexuelle, il est clair que leur fécondité doit être très-grande.
Les annelés, en comprenant parmi eux des types inférieurs analogues, ont des habitudes et des conditions de vie
LA CBOISSANCE ET LA GENÈSE GAMIQUE. 511
si diverses que l'on est réduit à choisir parmi eux les plus grands contrastes pour les ciler à l'appui de notre llièse. Parmi les formes microscopiques qui appartiennent à ce sous-règne, on peut ciler les rotifères, qui possèdent avec un petit volume un grand développement sexuel. L'/fydatina senta « peut fournir quatre pontes chaque vingtquatre ou trente -six heures, il porte pendant ce temps quatre œufs, qui cioissent depuis l'éLit embryonnaire jusqu'à la maturité, et émettent à leur tour des œufs féconds dans la même période. Le même individu, produisant en dix jours quarante œufs, développés avec la rapidité que nous avons dite ci-dessus, ce chiffre à la dixième puissance, donne un million d'individus issus du même parent, le onzième jour quatre millions, et le douzième seize et ainsi de suite. » Quand on remonte Téchelle des annelés en partant de ces extrémités, on voit que les différences d'organisation et d'activité compliquent beaucoup le rapport inverse qui règle la variation de la fécondité et du volume. Toutefois, rappelons -nous que le chiffre de la multiplication dépend beaucoup moins du nombre de chaque portée que du temps que l'animal met à arriver à maturité et à recommencer une nouvelle génération, et nous verrons clairement que si les annélides produisent un grand nombre d'œufs, comme ils le font à des intervalles comparativement longs, le chiffre de l'accroissement descend chez eux énormément au-dessous de celui des rotifères. Ensuite quand, à Tautre extrémité, nous arrivons aux grands articulés, comme le crabe ou le homard, la diminution de fécondité se révèle par le délai plus long qui retarde le commencement de la nouvelle génération.
Les meilleurs exemples nous seront peut-être fournis par les vertébrés, et surtout par ceux que nous connaissons le mieux.
ÔI2 LOIS DE L\ MLXTIPLICATION.
La comparaison portant sur les poissons ne donne pas des résultats satisfaisants, parce que nous ignorons leur histoire. Dans certains cas, des poissons d'un volume égal produisent des quantités d'œufs très-différentes; par exemple la morue qui en pond un million ù la fois, et le saumon qui est loin d'en produire un si grand nombre. Mais alors les œufs ont un volume très-différent; et si Ton comparait les ovaires des deux poissons, on verrait que la différence de leurs masses est comparativement très-peu de chose. Il y a même des différences qui ne semblent pas d'accord avec la relation que nous affirmons, par exemple entre la morue el l'épinoche : l'épinoche, bien que plus petit, produit un plus petit nombre d'œufs. Toutefois les œufs de l'épinoche sont relativement gros, et le rapport de leur volume total avec celui de l'épinoche est aussi grand que le volume des œufs de la morue avec celui de ce poisson. En outre, comme il n'est pas improbable que l'âge de la reproduction arrive plus tôt chez l'épinoche que chez la morue, il se peut que la fécondité de l'espèce soit plus grande, malgré le nombre d*œufs plus faible que produit chaque individu. Nous trouvons chez les oiseaux un fait qu'il est facile de mettre en lumière. Ils ne diffèrent pas beaucoup par le degré d'organisation; dans les groupes étendus qui composent leur classe, on retrouve des genres de vie tellement semblables, que l'on peut aisément étabhr des comparaisons. Il est vrai qu'ainsi que nous le verrons plus tard, les différences de dépense qu'imposent les différences de volume, ont sans doute beaucoup de part dans les différences de fécondité. Mais nous pouvons examiner maintenant quelques-uns de ces cas où l'activité, lorsqu'elle est relativement faible, ne dérange pas beaucoup la relation que nous étudions; et nous pouvons remarquer que chez les oiseaux qui ont une activité aussi peu importante, les petits
produisent plus d'œufs que les gros, et des œufs qui ont par leur masse totale un plus grand rapport avec la masse du parent. Considérez, par exemple, les gallinacés, qui se ressemblent les uns aux autres et ne ressemblent pas aux oiseaux des autres groupes, en ce qu'ils volent relativement peu. Prenons d'abord les gallinacés sauvages, qui couvent rarement plus d'une fois par saison, nous voyons que le faisan pond de 6 à 10 œufs, le coq de bruyère de 5 à 10; le tétras de 8 à 12; la perdrix de 10 à 15; la caille encore davantage et quelquefois jusqu'à 20. La seule exception à la relation entre le volume décroissant et le nombre croissant des œufs, c'est celle du faisan et du coq de bruyère; mais il faut se rappeler une condition qui l'explique : le faisan habite une région plus chaude, il est mieux nourri, et souvent même avlificiellemenl. Si nous passons à des genres du même ordre élevés en domesticité, nous trouvons des différences analogues. Alors on ne peut guère rien conclure du nombre des œufs; en effet, quand on entrelient artificiellement l'espèce dans des conditions favorables, la ponte a lieu indéfiniment. Si le dindon et la poule ne diffèrent pas beaucoup par le volume de leur portée, la poule commence à porter bien plus tôt que le dindon, et produit des portées plus fréquemment : il en résulte un chiffre de multiplication bien plus élevé. Or ces contrastes que nous observons chez les animaux domestiques qui sont soumis aux mêmes conditions, et très-voisins par la constitution, prouvent plus clairement que d'autres différences le rapport inverse des variations du volume et de la genèse sexuelle; puisque les frais de l'activilé se trouvent diminués jusqu'à une quantité relativement faible. Les gallinacés domestiques font peu de dépense par le mouvement du vol, quelquefois ils n'en font aucune, et celle qu'ils font en marchant n'est pas grande : il leur en
coû(e plus pour se tenir debout que pour faire un mauve* ment en avant. Il est vrai que les jeunes dindons commencent leur existence avec une masse aussi grande que les petits poulets ; mais il est évident aussi que le poids total des œufs produits par une dinde, pendant chaque saison, soutient un rapport moindre avec le poids de la dinde, que le poids total des œufs produits par une poule pendant chaque saison avec le poids de cette poule ; et c'est la meilleure manière d'établir la comparaison. Ainsi instituée, elle montre une différence plus grande que celle qui parait devoir provenir probablement des différents frais de locomotion, vu Tinerlie de ces animaux. Rappelons-nous que la surface d'assimilation ne croit que comme les cai'rés de ses dimensions, tandis que la masse de rédifice à construire à l'aide de l'aliment absorbé croit comme les cubes de ces dimensions ; nous voyons que les frais de la croissance deviennent relativement plus grands à chaque accroissement de volume; et que, par suite, de deux animaux semblables qui commencent à vivre avec des volumes différents, le plus grand n'atteindra le volume supérieur de sa maturité qu'à raison d'une plus forte dépense; il sera donc retardé et ne commencera sa reproduction que plus tard, ou bien il aura moins de force réservée pour la reproduction, ou les deux résultats se produiront à la fois. D'autres ordres d'oiseaux, qui ont des habitudes d'activité, nous présentent par des traits plus marqués, le rapport qui existe entre l'augmentation de la masse et le déclin de la fécondité. 3Iais chez eux l'augmentation des frais de locomotion devient un facteur important, et probablement le plus important. La preuve que nous en tirons prendra donc une plus grande valeur dans un autre chapitre. Les différences chez les mammifères, comme chez les oiseaux, n'ont pas un sens très-clair à cause des inégalités de la dépense causée pai* le
mouvement. C'est à cela qu'il faut dans tous les cas attribuer pour une partie la fécondité plus faible qui accompagne un grand volume. Nous ne ferons pas mal de noter, pour ce qu'elles valent, les différences plus tranchées. D'une part, nous voyons un grand mammifère ne porter qu'un seul jeune à la fois, et rester plusieurs années avant d'en produire un, puis en répéter la reproduction à de longs intervalles; d'autre part, nous voyons, à mesure que nous descendons aux plus petits membres de la classe, que les portées commencent de très-bonne heure, qu'elles contiennent un plus grand nombre de jeunes, jusqu'à dix et plus, chez certains rongeurs, et qu'elles reviennent plus souvent, ce qui produit en définitive une fécondité prodigieuse. Si l'on voulait établir entre les mammifères qui ont une constitution semblable, une comparaison spécifique portant sur la nourriture, les conditions de la vie, et toutes les autres choses à l'exception du volume, la tribu des cervidés nous en fournirait la matière. Le cerf, qui est grand, n'a qu'un jeune; le chevreuil, qui est petit, en a deux à chaque portée.
§ 341. L'antagonisme entre la croissance et la genèse sexuelle qui se montre dans ces contrastes généraux peut aussi se retrouver dans l'histoire de chaque plante et de chaque animal. Nous sommes tellement familiarisés avec le fait que la genèse sexuelle ne se rencontre pas dans les premiers temps de la vie, et que, dans tout organisme où la dépense est grande, elle ne commence qu'au moment où l'organisme touche aux limites de sa croissance, que nous ne remarquons guère le sens de ce fait. Toutefois c'est une vérité physiologique générale que, tandis que la croissance de l'individu continue avec rapidité, les organes de reproduction demeurent imparfaitement développés et inactifs, et que le com-
mencement de la reproduction indique du même coup un déclin de Tintensité de la croissance et devient une cause qui l'arrête. Nous l'avons vu (§ 78) : c'est lorsque la limite de la croissance n'est pas définie que cette règle a des exceptions, soit parce que l'organisme dépense peu ou rien en action, ou parce qu'il dépense une somme si modique que les apports des aliments ne sont jamais entièrement équilibrés par la dépense.
Nous passerons sur les plantes inférieures et nous nous bornerons aux phanérogames; nous n'insisterons pas sur les faits moins saillants que nous présentent les plus petits types. 11 nous suffira d'un pelit nombre de faits qu'on peut trouver dans les jardins. Tout le monde sait qu'un poirier augmente de volume pendant plusieurs années avant de commencer à porter,et que ne produisant qu'un petit nombre de poires au commencement, il reste longtemps avant de porter des fruits en abondance. Un jeune mûrier qui pousse des branches luxuriantes une saison après l'autre, mais ne porte que des feuilles, finit à la longue par fleurir maigrement et porte quelques mûres petites et imparfaites, qui se détachent encore vertes; il répète ces tentatives vaines plusieurs fois avant de réussir à mûrir des fruits. Mais les plantes multiaxiales , ou agrégats d'Individus dont quelques-uns continuent à croître, tandis que d'autres s'arrêtent et se transforment en porte-fruits, nous présentent la relation d'une manière moins définie que certaines plantes qui sont en réalité, sinon littéralement, uniaxiales. Parmi celles-ci on peut citer le cocotier. Pendant quelques années il continue à pousser des jets sans donner aucun signe de fécondité. Environ à la sixième année il fleurit; mais les fleurs se dessèchent sans résultat. A la septième, il fleurit et produit quelques noix, mais ces noix avortent et tombent. A
la huitième, il mûrit un nombre médiocre de cocos, et ensuite accroît le nombre de ses fruits jusqu'à ce qu'au bout de dix ans, il soit en plein rapport. Pendant ce temps, depuis répoque de sa première floraison, sa croissance commence à diminuer, et continue à diminuer jusqu'à la dixième année, où elle cesse. Dans cet exemple nous voyons Tantagonisme entre la croissance et la genèse sexuelle sous ses deux aspects, c'est-à-dire une lutte entre l'évolution de l'individu et l'évolution de l'espèce, dans laquelle la première pendant quelque temps l'emporte sur la seconde, et celle-ci finit par l'emporter sur la première. L'accroissement de l'individu parent qui continue, fait avorter pour deux saisons la tendance à produire de nouveaux individus ; et cette tendance, devenant plus marquée, met un terme à tout accroissement ultérieur de l'individu parent.
On rencontre dans le règne animal des faits analogues.
Les œufs que pond une jeune poule sont relativement petits
et peu nombreux. Pareillement, on dit qu'en règle générale,
« une chienne a moins de petits au commencement que plus
tard ». Suivant Burdach, cité par Duncan, c l'élan, l'ours, etc.,
n'ont d'abord qu'un seul petit, puis ils arrivent à en avoir
le plus souvent deux, et à la fin ils reviennent à n'en avoir
plus qu'un. Le jeune hamster ne produit que de trois à six
jeunes ; le même animal à un âge plus avancé en produit de
huit à seize. Il en est de même du cochon. > Buffon avait
remarqué que lorsqu'une laie de moins d'un an met bas, le
nombre de la portée est petit et les jeunes qui la composent
sont faibles et même imparfaits. Ces faits nous montrent
que chez les animaux la croissance empêche la genèse
sexuelle. Par contre, ils nous fournissent la preuve que la
genèse sexuelle empêche la croissance. Les éleveurs savent
bien que si on laisse une pouliche porter, cela l'empêche
d*arriTer à la taille où eQe serait parvenue. Enfin une génisse qui porte trop tôt subit un semblable dommage.
§ 342. Il n'importe; malgré toutes les complications que les autres relations peuvent introduire dans le rapport inverse de la variation de la croissance et de la genèse sexuelle , ce rapport est, je crois, assez mamifeste. Individuellement, plusieurs des faits qui précèdent sont exposés à la critique, et il faut les accepter sons réserve; mais quand nous les considérons en bloc, leur signification est hors de doute. Les comparaisons que nous établissons entre les types les plus grands et les plus petits, végétaux ou animaux, nous donnent des résultats sur lesquels on ne peut se méprendre. D*une part, en nous rappelant que durant le cours de sa vie plusieurs fois séculaire, un chêne ne produit pas autant de glands qu'un champignon n'émet de spores en une seule nuit, nous jugeons que le champignon a une fécondité qui dépasse celle du chêne d'une quantité qui défie nos calculs ou notre imagination. D'autre part, lorsqu'en prenant un protopfayte microscopique, qui en quelques jours produit des nnffions de descendants, nous nous demandons combien il en faudrait pour construire Tarbre de haute fiitaie qui demeure des années avant de laisser tomber une semence, nous nous heurtons à une diflSculté analogue, et nous n'en pouvons concevoir le nombre. De même si nous pass<His du rotifère, animal d'une ténuité extrême et d'une féccmdité prodigieuse, à l'éléphant qui arrive i sa trentième année avant de mettre bas un rejeton unique, nous reconnaissons que la relation entre la grande fécondité el le faible volume, et entre la faible fécondité et le grand volume, est trop prononcée pour être cachée p^ les relations perturbatrices que nous avons indiquées. Enfin nous pouvons bien reganier
Vantagonisme en question comme prouvé, puisque cette induclîon à laquelle nous conduit Texamen des organismes en général, se trouve vérifiée par les observations qui portent sur la relation entre le décroissement de la croissance et le commencement de la reproduction chez des individus (1).
(1) J'avais adopté depuis quelques années déjà les idées exprimées dans les
•derniers chapitres, quand je me décidai, en 1852, à en préparer un exposé
pour la V^eslminster Review, Je consultai alors, entre autres livres, la troisième
édition des Principes de pkytiologie générale et comparée du docteur Carpen
•ter , qui venait de paraître, où je cherchais des faits de nature à montrer les
différents degrés do fécondité des divers organismes. J*y ai trouvé le passage
•cité plus haut ( g 339) où je crus voir reconnue tacitement la doctrine que l'ac-
•croisscment de grandeur de Tindividu n'est pas parallèle à la propagation de
Tespèce. Je ne lus pas, en ce moment, le chapitre intitulé Aperçu général des
fonctions, qui ne me promettait pas les faits que je cherchais. Mais en revenant
plus tard à ce chapitre, j*y trouvai cette proposition définie qu'il y a « un certain
degré d'antagonisme entre les fonctions natritives et reproductives > ; que Fune
s'exécute aux dépens de l'autre. L'appareil reproductif dérive les matériaux de
ses opérations par le système nutritif, et en dépend entièrement pour la coiiti-
.nuation de sa fonction. Si donc il est dans un état d'excessive activité, il tirera
•nécessairement de Torganisme individuel des parties de substance nutritive
•destinées à son entretien. On peut observer partout que lorsque les fonctions
nutritives sont particulièrement en action pour assurer la conservation de Yin-
dividu, le système reproducteur n'est pas développé à un degré correspondant,
^t vice versa. (Principles of Physiology, General and Comparative, 3« éd., 1851,