CHAPITRE VII
ANTAG0NTS3IE ENTRE LE DÉVELOPPEMENT ET LA GENÈSE GAMIQUE ET AGAMIQUE.
§ 3i3. Par le mot développement que j'emploie ici en un autre sens que le mot croissance, je veux dire Taccroissement de structure par opposition à celui de masse. Ainsi que je l'ai indiqué (§ 50), c'est là la définition biologique du mot. Dans les pages qui suivent nous avons à marquer comment la complexité d'organisation se trouve empêchée par l'activité reproductive et réciproquement.
Cette relation coïncide en partie avec celle que nous venons d'examiner ; en effet, ainsi que nous l'avons vu (§ 44), le degré de croissance dépend dans une étendue considérable du degré d'organisation. Mais si l'antagonisme dont nous devons donner des exemples dans ce chapitre se confond en grande partie avec celui dont nous avons parlé dans le dernier, on peut l'en séparer pour y reconnaître un antagonisme additionnel.
Outre l'opposition directe entre la désintégration continuelle que suppose une genèse rapide, et l'accomplissement d'une condition préalable d'une organisation étendue, à savoir la formation d'un agrégat étendu, il existe une opposition indirecte que nous pouvons reconnaître de divers côtés.
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Le chang^ement de rhomogénéité à Thétérogénéité prend du temps : et le temps qui s'emploie à transformer une masse relativement sans structure en un individu développé, retarde l'époque de la reproduction. Ordinairement ce temps se confond avec celui que prend la croissance; mais dans certains faits de métamorphose, on peut les voir séparés l'un de l'autre. Un insecte, qui passe de l'état de larve d'une organisation inférieure à celui de chrysalide, ne complète sa structure qu'au bout d'une semaine, d'une quinzaine, ou d'une plus longue période. Le commencement de la genèse est retardé d'autant, et par conséquent le chiffre de la multiplication diminué. En outre, le réarrangement de substance que suppose le développement impose une dépense. La chrysalide perd de son poids dans le cours de sa transformation, et elle ne perd pas seulement de l'eau, mais elle respire, ce qui fait supposer qu'il se fait en elle une consommation de substance. Evidemment la substance consommée est, toutes choses égales, une soustraction que subit le surplus qui peut s'appliquer à la reproduction. Ajoutons que plus une masse organique se différencie complètement et profondément, plus est petite la partie de cette masse qui conserve l'état relativement non-différencié susceptible de se modeler pour former de nouveaux individus ou germes d'individus. Le protoplasme, une fois qu'il est devenu tissu spécialisé, ne saurait se généraliser de nouveau, ni se transformer ensuite en quelque autre chose; aussi le progrès de la structure dans un organisme diminue-t-il la quantité de substance propre à fiûre des rejetons, en ce qu'il diminue la partie dépourvue de structure.
Il est vrai qu'une structure supérieure, comme une croissance supérieure, peuvent assurer à une espèce des avantages qui favorisent en définitive sa multiplication, c'est-à-dire
qu'elles peaveni lui procurer une plus giande somme de nourriture, ou lui permettre de s'en procurer à moins de frais. Nous vendons par la suite quelle restriction cet avantage impose au rapport inverse que nous considérons. Mais ici, nous ne nous occupons que des effets nécessaires et directs, non ée ceux qui sont contingents et éteignes. Ces effets nécessaires et directs, nous allons en voir des exemples.
§ 344. Généralement parlant, les plantes les plus simples se propagent à la fois par la méthode sexuelle et par la méthode non«-sexuelle ; or, relativement parlant, les plantes complexes ne se propagent que par la méthode sexuelle : leur propagation non-sexuelle est d'ordinaire incomplète, elle produit un agrégat^uni d'individus au lieu de nombreux individus distincts. Les prolophytes, qui ne cessent de se subdiviser; les algues purement cellulaires, qui répandent leurs tétraspores; les acrogènes, qui se séparent spontané* ment de leurs frondes, et laissent tomber leurs gemmes, nous offrent un nouveau mode de multiplication exceptionnel chez les phanérogames. La lenteur du développement des plantes plus simples rend aisé le jeu de ce nouveau mode. Les tétraspores ne se forment que lorsque la fronde se compose de cellules non transformées; les gemmes bourgeonnent et tombent seulement quand le tissu est relativement homogène.
Dira-t-on que nous n'avons affaire qu'à un autre aspect de l'antagonisme dont nous avons parlé, parce que ces formes non développées sont aussi les plus petites? Nous répondrons que si l'objection est vraie en partie, elle ne l'est pas tout à fiait. Diverses algues marines qui se propagent par la méthode non-sexuelle, sont plus grandes que certains phanérogames qui ne se pi*opagent que par cette
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méthode. Si Ton nous dit que la différence de milieu vicie cette comparaison, nous répondrons qu'il en est de même chez les plantes terrestres. Certaines hépatiques d'une organisation très-inférieure, habituellement gemmipares, excèdent le volume de bien des plantes phanérogames. Les fougères nous offrent une multiplication agamique chez des plantes inférieures par la complexité de la structure, mais supérieures par le volume à un grand nombre de plantes endogènes et exogènes annuelles.
§ 345. Le règne animal nous offre un exemple de la même relatioE directe : nous le trouvons dans l'aptitude du sarcode de l'éponge, rudimentairement organisé ou presque inorganisé, à se transformer en une multitude de gemmules. En outre, les faits nous présentent une preuve très-nette d'un antagonisme entre le développement et la genèse, indépendant de l'antagonisme entre la croissance et la genèse ; en effet, l'éponge, qui se multiplie par la méthode non-sexuelle aussi bien que par la méthode sexuelle, est bien plus grosse qu'une quantité d'animaux plus complexes qui ne se multiplient pas par la méthode non-sexuelle.
Il nous faut citer une fois de plus l'animal dont nous avons tant parlé, l'hydre. Nous y voyons comment la rapidité de la propagation agamique accompagne l'infériorité de structure. La &calté que cet animal possède de produire des jeunes sur presque toutes les parties de sa surface, est due à l'homogénéité comparative de son corps. Dans les types voisins, mais mieux oi^anisés, la gemmiparité est bien réduite ou même elle disparaît. Chez les hycfarozoaires qui nagent librement, la multiplication par bourgeonnement, quand elle se produit, n'a lieu qu'en certains endroits. L'accroissement de structure seul, sans l'accroissement de vo-
lume, est ici la cause de la diminution de Tagamogenèse ; nous en avons la preuve dans la différence qui sépare les hydroïdes simples des hydroïdes composés : ces derniers, dont les tissus sont plus différenciés, nous présentent une gemmation qui ne se fait pas par tout le corps de chaque polype, et où la plupart des gemmes ne se séparent pas.
Toutefois, c'est chez les annelés que l'organisation progressive agit de la manière la plus évidente pour diminuer Tagamogenèse. Les segments, ou somites, qui composent un animal de cette classe, sont primitivement semblables, et comme nous l'avons dit plus haut (§ 205-207), ils sont probablement les homologues d'individus primitivement indépendants. En s'avançant des types inférieurs vers les plus élevés de la classe, on s'avance du môme coup vers des types dans lesquels les segments qui ne sont plus semblables par leur structure et leurs fonctions, se sont intégrés physiologiquement, et sont devenus plus dépendants les uns des autres. Nous avons déjà présenté ce groupe de faits à l'appui de la croissance et de la genèse non-sexuelle; mais il convient de le citer encore; puisque, d'une part, le plus grand volume qui résulte delà cessation de la scissiparité, n'est possible que par la spécialisation des parties, et le développement d'un appareil de coordination qui en combine les actions, et puisque, d'autre part, la spécialisation et la coordination ne peuvent faire de progrès qu'à la condition que la scissiparité cesse.
§ 346. La variation inverse du développement et de la genèse sexuelle n'est point aisée à suivre. Toutefois nous pouvons citer un ou deux faits qui la suggèrent.
On peut dire que les phanérogames qui n'ont qu'une faible quantité de tissu ligneux sont inférieurs par la struc-
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ture à ceux qui ont des tiges formées de fibres ligneuses : ces fibres, en effet, supposent des différenciations additionnelles, et constituent un écart plus grand du type primitif du tissu végétal. Il est à peine besoin de dire qu'une gamogenèse à marche lente accompagne ce degré supérieur d'organisation. Pendant le temps que la plante herbacée annuelle fleurit et mûrit ses semences, le jeune arbre transforme son axe primitivement charnu en une substance fibreuse dense ; et d'année en année le jeune arbre dépense au même travail la substance nutritive que les générations successives du végétal annuel dépensent à produire des fruits. Ici la relation inverse existe entre la reproduction sexuelle et la complexité, et non entre la reproduction sexuelle et le volume ; puisque, outre qu'il produit des semences, le végétal annuel acquiert un volume plus grand que celui qu'atteint le jeune arbre infertile en plusieurs années.
Il est encore plus difficile de mettre en lumière la preuve de l'antagonisme entre la complexité et la gamogenèse chez les animaux. Le fait qui serait peut-être le plus propre à cette démonstration est la différence qui sépare l'homme de certains mammifères qui s'en rapprochent par la masse. Si l'on comparait l'homme à la brebis, qui n'en diffère pas beaucoup par le poidS; mais qui est relativement prolifique, on pourrait objecter que cet animal est relativement inactif; cette raison peut encore expliquer que la vache, bien que d'un volume supérieur à celui de l'homme, est bien plus féconde. Si l'on comparait l'homme au cheval, qui plus gros et plus prolifique est aussi plus actif, on pourrait dire que, pour le cheval et pour la plupart des herbivores en général, les faibles efforts qu'ils sont obligés de faire pour se procurer leur nourriture, et la grandeur des organes d'assi-
milation au prix de ceux qu'ils ont à construire et à réparer, sont de nature à vicier le résultat de la comparaison; Toutefois, il nous est bien permis de tracer un parallèle entre rhomme et un gros camivore. Le lion» dont le volume est supérieur et dont l'activité est peut-être égale à celle de l'homme, a un appareil digestif qui n'est pas relativement plus grand que celui de rhomnte ; cependant il se multiplie plus que celui-ci. Dans cette comparaison, le seul défaut de parité, outre celui de Torganisation, c'est celui de la nourriture. Peut-être un camivore a-t-il un avantage à posséder un excès de substance nutritive composée presque entière* ment de ces matériaux azotés d'où les corps des jeunes sont principalement formés. Mais, en faisant la part de toutes les autres différences, il ne parait pas improbable que l'exiguité de la fécondité humaine, comparée à la fécondité des grand» félins, a pour cause la grande complexité de l'organisation humaine, et plus spécialement de l'organisation du système nerveux. Si nous considérons l'organisation nerveuse comme le piîncipal terme corrélatif de la capacité mentale; et à nous songeons aux frais physiologiques qu'a coûté l'éducation grâce à laquelle on arrive à une grande capacité mentale, nous pouvons nous faire une idée de la dépense considérable que suppose l'organisation nerveuse : nous conclurons alors que pour la porter au niveau qu'elle atteint chez l'homme, dont l'appareil digestif n'est pas très-grand» et doit en outre fournir des matériaux à une croissance générale et à la réparation des pertes quotidiennes, il faut que la maturité et la genèse sexuelle soient très-retardées.