CHAPITRE VIII
§ 347. Pour ce chapitre nous n^avons à cbarcber aucune preuve dans le règne végétal. Les véj^élanx ne dépenscst pas de force dans la mesure qu'il faudrait pour affactar les rela«tions générales dont nous nous occupons. Ils n'ont pas à conserver une chaleur supérieure à celle de leur milieu; ils n'ont pas à engeadrer de mouvement, ei par conséquent la consommation nécessaire pour ces deux fins ne vient pas diminuer la provision de matériaux qui sert d'une part à la croissance et d'autre part à la propagation.
Nous ferons bien aussi de passer les animauTi inférieurs^ surtout les animaux aquatiques qui» d'une température à peu près égale à celle de l'eau, et d'un poids spécifique à peu près le même, perdent peu à dégager du mouvement, sensible et insensible. Une antre raison pour ne pas nous arrêter aux types inférieurs, c'est que nous ne sarvoos pas assez de chose sur le chiffre de leur multipUcatioa pour avoir le droit de faire de ces comparaisons compliquées que nous allons aborder.
Les £sdts sur lesquels nous devons surtovl insister sont ceux que l'on peut recueillir sur le^ aniraauji lerresftresy ei
surtout ceux des hautes classes qui font de grandes dépenses de force et dont nous connaissons assez bien le chiffre de multiplication. Nous nous bonierons aux faits tirés des oiseaux et des mammifères.
§ 348. Il n'est pas facile d'obtenir une preuve satisfaisante que la perle de substance occasionnée par l'entretien de la chaleur diminue la rapidité de la propagation. Il est évident que les vertébrés à sang chaud sont moins prolifiques que les vertébrés à sang froid; mais en même temps ils sont plus vifs. Pareillement, entre les mammifères et les oiseaux (les vertébrés qui ont le sang le plus chaud) il y a, toutes choses égales d'ailleurs, une différence, mais bien moindre : ici, pourtant, les dissemblances provenant de l'action musculaire viennent compliquer les faits. En outre, le retour annuel de l'activité génératrice correspond en somme avec le retour annuel d'une saison plus chaude, rapport qui, considéré tout seul, semblerait prouver qu'une diminution dans la dépense nécessitée par l'entretien de la chaleur, produit un excédant qui rend possible la reproduction. Mais ce n'est pas tout, l'élévation périodique de la température s'accompagne ordinairement d'un accroissement dans la quantité de nourriture, ce qui est un facteur d'une importance égale ou supérieure. Cependant nous devons nous contenter de quelques faits spéciaux dont les conditions peuvent être démêlées.
La relation générale que nous avons nommée la dernière, le retour habituel de la genèse avec le retour du printemps, nous conduit à quelques-uns de ces Aiits. En effet, il y a des cas où un animal domestique a sa nourriture à peu près égale en toute saison, et l'on peut éliminer de la comparaison l'effet spécial de la variation de la nutrition. La poule commune en est un exemple. Un la nourrit pendant les mois
d'hiver, et pourtant au milieu de l'hiver elle cesse de pondre ou ne pond que très-rarement. De plus nous voyons que si elle pond rarement, elle ne pond qu'à la condition que sa chaleur aussi bien que son alimentation soient entretenues artificiellement. Les poules ne pondent pendant les froids que lorsqu'elles sont tenues chaudement. A ce fait on peut en ajouter un autreanalogue : « Lorsque les pigeons sont soumis à une chaleur artificielle, non-seulement ils continuent à couver plus longtemps en automne, mais ils recommencent •au printemps plus tôt qu'ils ne l'auraient fait sans cela. :» Autre fait : en hiver, les vaches mal abritées cessent de donner du lait ou n'en donnent qu'une bien moindre quantité. En cflCet, bien que donner du lait ne soit pas la même chose' que de porter un jeune, comme le lait fait partie des matériaux qui entrent dans la composition du jeune, c'est une partie de la dépense de la reproduction, et une diminution de cette dépense est une perte de la faculté reproductive. Je dirai même que ce fait est un bon exemple, à un autre point de vue, de la lutte entre la conservation de l'individu «t celle de l'espèce. L'entretien de la vie d'une vache dépend de l'entretien de sa chaleur, et l'entretien de sa chaleur peut imposer une telle réduction de la production du lait, que la mort du veau en soit la conséquence.
On peut naturellement chercher des preuves dans les habitudes des animaux du même genre ou de genres voisins sous différents climats ; mais il est difficile d'en trouver, et nous ne pouvons guère espérer que les autres conditions d'existence soient assez semblables pour permettre une bonne comparaison. Les seuls faits qui m'aient paru dignes de mention sont au nombre de ceux que M. Gould cite dans son ouvrage sur les Oiseaux d^ Australie : « Je ne dois pas, dit-il, oublier de mentionner la fécondité extraordinaire qui règne en Australie.
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Beaucoup de petits oiseaux de ce pays pondent trois ou quatre fois dans une saison ; mais la ponte ne contient qu'un petit nombre d'oeufs au début du printemps quand la nourriture de Foiseau est moins abondante , et un plus grand nombre plus tard dans la saison quand l'oiseau trouve une plus grande quantité d'insectes pour s'en nourrir. J'ai aussi des raisons de croire que les jeunes de plusieurs espèces pondent dès Je début de la saison, car, entre autres j'ai vu souvent des oiseaux mellivores (genre Mélithrepus) assis sur des œufs et encore revêtus du plumage brun du premier âge ; nous savons qu'il en est de même des gallinacés introduits dans ce pays^ qui produisent souvent trois ou quatre générations dans le cours d'une année. i> Bien que M. Gould ne signale que la variation dans la quantité des aliments comme cause de variation dans lechiiTre de la multiplication, ne pouvons-nous pas présumer que la chaleur est pour quelque chose dans la proportion élevée qu'il donne pour un fait général?
§ 349. Quant au rapport inverse de la variation de l'activilé et de la genèse, nous en avons des preuves claires. Commençons par celles que nous offrent les oiseaux.
D'abord nous connaissons la différence que présentent en moyenne la fécondité des oiseaux et celle des mammifères. En comparant les grands avec les grands et les petits avec les petits, nous voyons que les animaux qui ne cessent de faire des efforts musculaires pour se soutenir dans l'air ou s'y mouvoir en avant avec rapidité, sont moins féconds que les animaux d'un poids égal qui font moins d'efforts de mouvement et qui s'appuient sur une surface solide. Les eiseaux de proie ont moins de petits que les mammifères de proie et à peu près de même volume. En comparant les freux avec les rats et les pinsons avec les souris, nous trouvons des différences
semblables. Ces différences sont plus grandes qu'elles ne le paraissent au premier abord. En effet, tandis que chez les mammifères une mère est capable, sans secours, de porter, d'allaiter, d'élever jusqu'à moitié chemin de l'âge adulte, une génération qui probablement pèse plus en proportion que celle d'un oiseau; un oiseau, ou au moins un oiseau qui yole beaucoup, en est incapable. Il faut que les deux parents y concourent, ce qui prouve que la capacité reproductive de chaque individu adulte est plus faible.
Chez les oiseaux il existe des contrastes que nous allons examiner. Dans la classe des rapaces, dont plusieurs espèces de volume différent ont les mêmes habitudes d'activité, nous voyons que les plus petits sont plus prolifiques que les grands. L'aigle royal a habituellement deux œufs, quelquefois seulement un. En descendant aux milans ou aux faucons, nous en trouvons deux ou trois, et trois ou quatre; pour l'epervier le nombre varie de trois à cinq. Pareillement chez les hibous; tandis que ceux des grandes espèces ont deux ou trois œufs, le hibou commun en a quatre ou cinq. Ainsi que nous l'avons déjà fait sentir, il est impossible de dire quelles proportions de ces différences sont dues uniquement à la dissemblance de volume, et quelles à la dissemblance des frais de locomotion. Mais nous pouvons bien admettre que la dissemblance dans les frais de locomotion est dans ce cas le facteur le plus important. Les poids variant comme les cubes des dimensions, tandis que la puissance musculaire varie comme les carrés, la dépense du vol augmente plus rapidement que le volume; et comme le mouvement dans l'air exige plus d'etforts que le mouvement sur le sol, la progression géométrique croît plus rapidement chez les oiseaux que chez les mammifères. Quoi qu'il en soit, pourtant, ces contrastes viennent à l'appui de notre thèse, comme d'autres qu'on pourrait citer. Les frin*
gillidés, par exemple, ont des portées de cinq en moyenne, et font ordinairement deux œufs à chaque saison ; tandis que chez des corvidés le nombre des œufs de la portée est généralement moindre, et il n'y a qu'une portée par saison. En descendant aux petits oiseaux, comme le roitelet et la mésange, nous trouvons huit, dix, douze, quinze œufs, et souvent deux couvées par an. Un des meilleurs exemples nous est fourni par la tribu des hirondelles, dont les membres ont exactement la même manière de vivre et de se nourrir. VHirundo ripariay de beaucoup le plus petit de la tribu, a ordinairement six œufs; l'hirondelle commune, un peu plus grande, en a quatre ou cinq, et le martinet, encore plus gros, n'en a que deux. Nous voyons dans cet exemple une fécondité moindre associée en partie avec un volume plus grand, mais associée encore plus nettement avec une plus grande dépense. En effet, la différence de fécondité est plus que proportionnée à la différence de volume, comme on le voit dans d'autres cas; et la raison de cette différence plus grande, c'est que le martinet est obligé de supporter non-seulement les frais de propulsion d'une plus grande masse dans l'air, mais aussi les frais de propulsion de cette niasse avec une plus grande yitesse.
Nous négligeons un grand nombre de faits de môme nature, mais il faut noter ceux que nous découvre la comparaison de certains groupes d'oiseaux, avec d'autres groupes. Certains oiseaux, le Rallus aquaticm^ le Rallus crex et d'autres de même famille, esquivent leurs ennemis en se cachant, et par conséquent en dépensant peu en locomotion. Ces oiseaux ont des couvées relativement nombreuses de six à onze, de huit à douze, etc. Le contraste des gallinacés et des autres oiseaux de même volume mais d'habitudes plus actives n'est pas moindre. La perdrix et le pigeon ramier sont à peu près de même
volume et ont à peu près la même nourriture. Pourtant, tandis que l'un a de dix à quinze jeunes, l'autre n'a guère que deux jeunes deux fois par an : sa reproduction annuelle n'est que le tiers de l'autre. On peut dire que l'aptitude de la perdrix à élever une si grande progéniture est due à l'habitude des oiseaux de sa tribu qu'exprime le nom de « gratteurs », et à l'habitude que possède en même temps le jeune à peine éclos de chercher lui-même sa nourriture. Ce qui épargne de la fatigue aux parents. Par contre, on peut dire que l'incapacité oii est le pigeon d'élever plus de deux petits à la fois a pour cause la nécessité où il est d'aller quérir tout ce qu'ils mangent. Néanmoins la relation que nous proposons subsiste. D'une part, une grande partie de la nourriture que le petit perdreau ramasse, la mère aurait dû la ramasser à sa place. Quoique chaque perdreau coûte moins à la perdrix que le jeune pigeon ne coûte à ses parents, la totalité de ses petits lui coûte beaucoup sous forme d'abstinence, abslinence qu'elle peut supporter parce qu'elle n'a pas beaucoup à voler. D'autre part, l'habitude du pigeon de pondre et de couver deux œufs seulement, ne doit pas s'expliquer par une nécessité préétablie pour cet oiseau de prendre beaucoup de peine pour subvenir aux besoins de ses jeunes, mais à une tendance constitutionnelle qui résulte de cette peine. Ce qui le prouve, c'est que lorsque les pigeons sont domestiques, et qu'on leur épargne un travail artificiel, «. on les voit souvent, dit Macgillivray, se mettre à couver des œufs longtemps avant que la première couvée soit en état de quitter le nid, de sorte que le parent a en môme temps à prendre soin des jeunes et à couver des œufs. >
§ 350. On trouverait chez les mammifères bien d'autres faits; mais on ne pourrait s'en servir comme de preuves en
faveur de l'effet de l'activité sur la fécondité, ils prêtent matière à contestation : les autres circonstances n'étant pas égales. Il en est pourtant un petit nombre qui ne méritent pas cette critique.
Par exemple la comparaison entre le lièvre et le lapin. Ce sont des espèces très-voisines du même genre, qui ont des habitudes semblables, mais qui diffèrent par les dépenses de locomotion. Le lapin, relativement inerte, a de cinq à huit jeunes dans chaque portée, et fait plusieurs portées par an; tandis que le lièvre, relativement actif, n'en a que deux à cinq par portée. Ce n'est pas tout encore. Le lapin commence à porter à Tâge de six mois, mais il s'écoule un an avant que le lièvre fasse des petits. De ces deux facteurs combinés résulte une différence de fécondité bien plus grande que celle qu'on peut attribuer à la différence de volume des deux animaux.
Mais la preuve la plus frappante que nous fournissent les mammifères, c'est l'extrême infécondité de la chauve-souris commune. Les chéiroptères et les rongeurs se ressemblent beaucoup par leur structure interne. La comparaison de la chauve-souris et de la souris ne se trouve donc pas viciée par une différence de constitution ; et ces animaux ont à peu près le même volume. Sans doute leur régime alimentaire diffère, mais c'est en faveur de la chauve-souris qu'est la différence : elle vit exclusivement de substances animales, tandis que la souris vit surtout de produits végétaux. Quels sont les chiffres respectifs de la genèse de ces deux espèces? La souris met bas plusieurs petits à la fois, de dix à douze; et la chauvesouris n'en produit qu'un chaque fois. La chauve-souris répète-t-elle plusieurs fois sa portée d'un jeune, tandis que la souris produit sa portée de dix? La chose n'est pas sûre ; mais en fût-on certain, cet animal ne saurait arriver par cette répétition à égaler la fécondité de la souris.
Notbns en passant un exemple intéressant de la façon dont une espèce qui ne possède pas une puissance très-grande de conservation, et qui n*a qu'une puissance de multiplication extrêmement faible, échappe néanmoins à Textinction parce qu'elle n'a à lutter que contre une quantité exceptionnellement faible de forces destructives. Laissons de côté les parasites, le seul ennemi de la chauve-souris, c'est le hibou ; et Je hibou n'est pas très-commun.
§ 351. A ces preuves générales on peut ajouter quelques preuves spéciales. Nous n'avons qu'un petit nombre d'occasions de voir le rapport que, dans une même espèce, les variations de la dépense soutiennent avec celles de la fécondité. Mais on peut citer un fait ou deux qui nous montrent ce ♦rapport.
Le docteur Duncan rapporte un fait relatif à l'élevage des chiens. J'en ai déjà parlé (§ 441) pour montrer qu'avant d'avoir complété sa croissance, la chienne met bas moins de petits que lorsqu'elle est arrivée à son plein développement. On peut ajouter que le déclin de sa vigueur se manifeste par une décroissance du nombre des petits d'une même portée, qui n'est plus à la fm que d'un ou deux. On dit encore que t le déclin des forces d'un chien sera rapide ou lent suivant la quantité de travail qui lui est imposée, et par •conséquent qu'une chienne soumise à un dur travail d'année en année, tombera rapidement, et que le nombre de ses petits diminuera en conséquence ; mais, si on la fait travailler modérément, et si on la soigne bien, elle ne tombe que peu à peu, et la diminution des portées sera moins rapide. "»
En cet endroit, mieux qu'ailleurs, on peut ajouter un fait de même signification, bien que d'un ordre différent. Que Texcès de dépense ait pour but de restaurer sans relâche les
tissus nerveux et musculaire, ou de remplacer d'autres tissus, les effets de réaction sont sinon les mêmes, du moins semblables : le surplus applicable à la genèse décroit. Si donc il se fait chez certains animaux, de temps en temps, une dépense insolite pour )a conservation de l'individu, nous pouvons prévoir que ces périodes de dépense seront des périodes de diminution ou d'arrêt de la reproduction. La mue des oiseaux en est une preuve. Quand les poules commencent ù muer elles cessent de pondre. Tant qu'elles dépensent beaucoup à produire leur nouveau plumage elles n*ont rien à dépenser pour produire des œufs.