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CHAPITRE XI

§ 362. Si nous songeons aux difficultés de la vérification inductive, nous reconnaîtrons que nous avons obtenu un accord aussi grand qu'on pouvait l'espérer entre les conclusions à priori et à posteriori. Les nombreux facteurs qui concourent à produire le résultat dans tous les cas, sont tellement variables dans leur quantité relative et absolue, que nous ne parvenons que rarement à dégager des effets de chacun d'eux, et que nous devons nous contenter de simples inférences. Bien que dans la masse, les organismes nous accusent une relation incontestable entre un grand volume et une petite fécondité, les comparaisons qu'on peut établir entre eux sont presque toujours viciées par des différences de structure, de nutrition, de dépense. Sans doute il est certain que les organismes les plus complexes sont les moins prolifiques; mais, comme la complexité a un certain rapport général avec le volume et, chez les animaux, avec la dépense, il ne nous est pas toujours facile de reconnaître si les résultats de la complexité sont indépendants de ces causes. Pareillement, bien que les animaux qui dépensent beaucoup de substance à produire du mouvement sensible et insen-

sible, aient des coeflGcients de multiplication plus faibles que ceux qui en dépensent moins, il n'en est pas moins vrai que les animaux qui dépensent beaucoup étant généralement plus grands et plus complexes, nous sommes arrêtés par un obstacle qui limite le champ de nos comparaisons, et nous oblige à accepter des conclusions moins déOnies qu'il ne serait à désirer.

Toutefois ces difficultés ne se produisent que lorsque nous essayons, comme dans les chapitres précédents par exemple, de prouver la variation inverse de la genèse et de chaque élément distinct d'individuation, c'est-à-dire de croissance, de développement, d'activité. C'est à peine si les restrictions nous embarrassent quand de ces relations spéciales nous revenons à la règle générale. L'antagonisme entre la nutrition et la genèse se révèle dans tous les faits que nous avons réunis sous chacun de ces titres. Nous avons vu qu'en montant des types inférieurs aux supérieurs, la fécondité décroit d'une manière absolument inconcevable et qu'on ne saurait rendre par des figures. Que la supériorité du type consiste en une grandeur relative, en une complexité plus grande, en une activité supérieure, ou que ce soit en l'union de quelques-unes de ces qualités ou de toutes à la fois, cela ne fait rien à la conclusion que nous avons à tirer en définitive. Le grand fait qui nous suffit, c'est que les organismes où l'intégration et la différenciation de matière et de mouvement ont été poussés le plus loin, sont ceux où le chiffre de la multiplication est tombé le plus bas. Quelle part du déclin de la puissance de reproduction revient à la plus grande intégration de matière, quelle part à sa différenciation plus grande, quelle part aux quantités produites de mouvements intégrés et différenciés, il n'est peut-être pas possible de le dire, et cela n'est pas nécessaire. Tous ces faits sont des

éléments d'un degré de vie supérieur, d'une plus grande aptitude à conserver l'équilibre organique dans les actions ambiantes, c'est-à-dire une augmentation de la faculté de conservation individuelle ; et nous voyons que leur cortège inévitable, c'est une diminution de la dépense de matière, ou de la dépense de mouvement, ou des deux, dans la conservation de l'espèce.

Bref, l'examen des faits nous montre Vexistence de la relation à la nécessité àe laquelle nous avons conclu. Partant de données générales, nous avons vu que pour qu'une espèce se conserve il faut que l'aptitude à produire des rejetons soit d'autant plus grande que l'aptitude des individus à lutter avec les forces destructives est plus petite, et réciproquement. Partant d'autres données générales, nous avons vu que les forces conservatrices de l'individu et les forces conservatrices de l'espèce dérivant d'une source commune de force, il arrive nécessairement que toutes choses égales d'ailleurs, l'accroissement de l'une implique le décroissement de l'autre. Ensuite revenant aux faits spéciaux, nous avons vu qu'on pourrait retrouver cette relation inverse tant dans le règne animal que dans le règne végétal. Nous pouvons donc poser en loi, que tout degré supérieur d'évolution organique s'accompagne d'un degré inférieur de ce genre particulier de dissolution organique que nous obsei*vons dans la production de nouveaux organismes.

§ 363. Il nous reste quelque chose à dire en réponse à la question de savoir comment la proportion entre l'individuation et la genèse s'établit dans chaque cas. Nous n'y avons encore répondu qu'en partie dans ce que nous avons déjà dit.

Tous les cas spéciaux de l'opération de reproduction sont

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dus à la sélection naturelle de variations favorables. Un animal pondra-t-il un petit nombre d*œufs gros ou un grand nombre d'œufs petits d'un poids égal au petit nombre dos gros? Il n'y a pas de nécessité physiologique qui le détermine : la seule cause que nous puissions invoquer, c'est la survie des variétés, où la matière consacrée à la reproductioa vient à se diviser en portions d'un volume et d'un nombre qui favorise la multiplication. Il y aura des portées petites cl fréquentes ou des portées nombreuses à de plus longs intervalles, en vertu d'une seule cause, à savoir la particularité constitutionnelle qui résulte de l'extinction des familles où la grandeur et les intervalles des portées étaient moins adaptées aux conditions de la vie. Ce qui fait qu'une espèce animale produit beaucoup de rejetons dont elle ne prend aucun soin, ou un petit nombre dont elle prend beaucoup de soin, c'est-à-dire ce qui fait que son surplus reproductif se dépense entièrement en germes ou en partie en germes et en partie en travail à leur profit, c'est sans doute que sa constitution s'est pliée à ses conditions lentement, grâce à la conservation plus fréquente des descendants des individus dont les habitudes reproductives étaient le mieux adaptées aux circonstances au milieu desquelles l'espèce vivait. Étant donné un certain surplus applicable à la conservation de l'espèce, il est clair que c'est seulement par équilibration indirecte que peut s'établir la distribution plus ou moins particulière de ce sur* plus que nous observons dans les divers cas. Évidemment aussi, la survie des plus aptes a un rôle à jouer dans la détermination de la proportion entre la quantité de matière qui s'applique à l'individuation et la quantité qui s'applique à la genèse. Les intérêts de l'espèce sont mieux assurés par le concours d'un développement plus grand de l'individu cl d'une diminution de fécondité, ou par un développement

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moindre deFindividu combinée avec une augmentation de fécondité; voilà ce que Texpérience nous dit toujours. Si la variété plus développée et moins prolifique a un plus grand nombre de sui-vivants, elle s'établit et devient prédominante. Si, «111 contraire, les conditions de la vie étant simples, les individus les plus grands et les mieux organisés ne gagnent rien à avoir un plus grand volume ou une meilleure organisation, la fécondité plus grande des individus les moins développés assurera à leurs descendants une prépondérance croissante.

Mais réquilibration directe maintient les limites dans lesquelles l'indirecte produit ce genre d'effets. L'antagonisme nécessaire dont nous avons parlé restreint strictement les changements que la sélection naturelle peut produire dans des conditions données dans les deux sens. Une plus grande demande d'individuation, qu'elle soit causée par une variation spontanée ou par une augmentation adaptative de structure et de fonction, ne peut manquer de diniinuer la quantité disponible pour la genèse; et la sélection naturelle ne saurait, toutes choses restant les mêmes d'ailleurs, rétablir le chiffre de la genèse tant que l'individuation supérieure se conserve. Réciproqueinent, la survie des jplus aptes, agissant sur une espèce devenue plus prolifique par variation spontanée ou autrement, ne saurait élever le niveau abaissé de son individuation tant que tout le reste demeure constant.

§ 364. Toutefois nous avons ici une réserve à faire. Nous avons remarqué en forme de parenthèse (§ 327), que le rapport inverse entre les variations de l'individuation et de la genèse n'est pas exact ; et nous avons dit qu'il serait nécessairede modifier légèrement cette proposition, quand nous serions plus avancés. Nous sommes maintenant arrivés au

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moment convenable pour dire eh quoi celte modification

consiste.

Chaque augmentation d'évolution cause une diminution de production qui ne lui est pas exactement proportionnalité, mais demeure un peu au-dessous de la proportion. Le gain acquis dans un sens n'est pas entièrement effacé par une perte dans un autre, mais seulement en partie : il reste une mai^e au profit de l'espèce. Quoique l'augmentation delà faculté de conservation personnelle nécessite habituellement une diminution de la faculté de propagation de l'espèce, le produit des deux facteurs est plus gi^and qu'auparavant, en sorte que les forces conservatrices de l'espèce l'emportent par la suite sur les forces destructives, et l'espèce s'étend. Nous verrons bientôt pourquoi cela arrive.

Chaque progrès dans l'évolution implique une économie. Pour qu'un accroissement de volume, de structure ou d'activité puisse s'établir, il faut que la vie de l'organisme soit en quelque sorte facilitée par le changement, il faut que les frais de la conservation de l'individu soient réduits, en somme. Si la complexité plus grande, ou le volume plus grand, ou le mouvement plus rapide, cause à l'individu une dépense qui n'est pas soldée en substance alimentaire d'une acquisition plus facile, l'individu se trouve dans des conditions relativement désavantageuses, et sa postérité diminuée disparaît. Si le surplus de dépense est tout juste compensé par le surplus de profit, l'individu modifié ne survit pas plus longtemps, ou ne laisse pas plàs de descendants que les individus non modifiés. En conséquence, c'est seulement quand la dépense d'une individuation plus grande est contre-balancée par une épai^ne subséquente qu'elle peut tendra à contribuer à la conservation de l'individu, ou, par voie de

conséquence, à celle de l'espèce. Le capital vital placé dans

la modification doit donner une rentrée au-dessus de Téquivalence. Un petit nombre de cas nous montreront que cela doit arriver, que le changement provienne de l'équilibration directe ou de l'indirecte. Supposez qu'un animal se mette à faire un certain acte insolite, qu'il saute quand les animaux de même espèce rampent, qu'il évite la poursuite de ses ennemis en plongeant au lieu de nager à la surface comme les autres de la même espèce, par des détours au lieu de se •confier seulement à sa vitesse. Évidemment, s'il continue à pratiquer ce nouvel acte, s'il en fait une habitude, toutes •choses égales, c'est qu'il lui coûte moins d'effort. Les sensa-* tions de l'animal le porteront toujours à abandonner la pratique la plus pénible; par suite il n'est pas probable qu'une habitude congénitale soit abandonnée, si cet abandon ne suppose pas un bénéfice résultant d'une économie de force. A supposer donc que la nouvelle méthode n'ait pas d'avantage sur l'ancienne pour diminuer directement les chances de mort, son établissement et les complications de structure qu'elle entraîne supposent néanmoins un bénéfice physiologique. Supposez encore qu'un animal ait à sa disposition une alimentation abondante refusée par son congénère, il est probable qu'il continuera à jouir de cette facilité relative à obtenir cette nourriture en plus grande quantité qu'il n'en faut pour compenser un défaut d'adaptation à ses organes digestifs; en sorte qu'il est probable que des modifications superposées d'organes digestifs ne se produiront que dans les cas ou il en résulte une économie. Quelle sera donc l'influence sur l'ensemble de l'organisme de l'animal? Une diminution de dépense en tous sens, ou un accroissement de nutrition, de quelque façon qu'elle se fasse, laissera un plus grand surplus de matériaux. L'animal sera plus riche au point de vue physiologique. Une partie de son surplus de

richesse s'appliquera à rendre Tindividuation plus grande; son volume, ou sa force, ou l'un et l'autre, augmenteront; tandis qu'une autre partie s'appliquera à rendre la genèse plus active. De même qu'un état de pléthore, produit directement, augmente la fécondité, de même cet état, produit indirectement, l'augmente.

La même chose doit résulter d'une autre manière des additions au volume, à la complexité, ou à l'activité qui proviennent de la survie des plus aptes. Tout changement qui prolonge la vie individuelle, si toutes les autres conditions demeurent égales, favorise la production de rejetons. Loi-s même que ce n'est pas, comme dans le cas précédent, un moyen d'économiser les forces de l'individu, ce changement augmente les chances de postérité, s'il augmente celles d'échapper à la destruction. L'évolution ne fera donc un pas de plus que lorsque ses frais seront plus que couverts; une partie du bénéfice se montrera dans le prolongement de la vie individuelle, et une partie dans l'augmentation de la production d'autres individus.

Nous trouvons là la solution de diverses anomalies d'une importance moindre qui voilent le rapport inverse de variation de l'individuation et de la genèse. Prenons pour exemple la fécondité du merle comparée à celle de la linotte. Ces deux oiseaux pondent cinq œufs, et tous les deux ont ordinairement deux portées. Cependant le merle est de beaucoup le plus gros, et, selon la loi générale, il devrait être moins prolifique. Pour quelle cause celle exception ? Nous trouverons une réponse dans leur nourriture et leurs habitudes respectives. Excepté le temps durant lequel elle élève ses petits, la linotte ne recherche que des aliments végétaux ; elle vil tout l'hiver de graines qu'elle trouve dans les champs, ou qu'elle recueille aux environs des fermes; et pour gagner

cette chétive subsistance, elle ne cesse de voler çà et là. Aussi, si la linotte survit msAgvé le froid et la neige, elle est fort amaigrie, et ne reprend son état qu'au bout de quelque temps au printemps. Au contraire, le merle est omnivore; il mange du grain et des fruits quand il en trouve, mais il vit surtout de nourriture animale. II met en pièces et dévore les lombrics que, matin et soir, il trouve à la surface du sol, et même il les découvre oii ils se cachent et les déterre; il avale des escargots, il en brise la coquille avec son bec ou en la frappant contre une pierre, il en arrache l'habitant; il mange des coléoptères et des larves. Ainsi la force du merle lui procure des provisions de bonne nourriture, dont une grande quantité est inaccessible à un oiseau aussi petit et aussi faible que la linotte, provisions qui l'aident surtout à passer les mois froids, alors que les limaçons hibernant au fond des haies lui offrent une pâture abondante. Le résultat de cette alimentation, c'est que le merle est prêt à pondre de très-bonne heure au printemps; et qu'il est capable en été d'élever une seconde couvée, et quelquefois une troisième. Un degré supérieur d'individuation assure au merle des avantages si grands qu'ils font plus qu'en couvrir les frais : ce n'est pas que le déclin de la genèse reste au-dessous de la proportion avec l'accroissement de l'individualion, il n'y a pas de déclin du tout. La comparaison du rat et de la souris nous fournit un résultat analogue. Bien que ces animaux diffèrcnl beaucoup par le volume, l'un est aussi prolifique que l'autre. On ne saurait dire que, s'il n'y a pas de différence, c'est parce qu'ils n'ont pas le même degré d'activité. Nous devons en chercher la cause dans les facilités d'existence que le rat tire de son intelligence plus développée, de sa force et de son courage plus grands, de sa plus grande adresse à tirer parti de ce qu'il trouve. Il est notoire que le rat est rusé ; et grâce

à sa ruse il réussit dans ses expéditions déprédatrices. 11 ne se contente pas comme la souris d'une nourriture exclusivement végétale; mais si, comme la souris, il mange du grrain et des fèves, il mange aussi de la chair, des charognes, déjeunespoulets et des œufs. Aussi, sans subir un accroissement de dépense proportionnée, se procure-t-il une bien plus grande quantité de nourriture que la souris, et c'est grâce à ce grand excès de subsistances qu'il peut atteindre un grand volunie^ sans que son coefficient de multiplication baisse. Nous voyons très-nettement que cette cause est la vraie, quand nous comparons le rat commun au rat d'eau. Le rat commun a habituellement plusieurs portées par an, de dix à douze chaque ;. le rat d'eau, bien qu'un peu plus petit, n'en a que cinq ou six dans chaque portée, et n'a qu'une portée ou quelquefois deux par an. Mais le rat d'eau vit de substances végétales; il manque de tout ce que son hardi, sagace et omnivore congénère gagne grâce à la chaleur et à l'abondance qu'il trouve dans les habitations de l'homme.

Le rapport inverse de la variation de l'individuation e( de la genèse n'est donc qu'approximatif. En reconnaissant que tout accroissement de développement qui s'adapte aux circonstances d'un organisme, procure un avantage qui l'emporte un peu sur les frais qu'il coûte, nous voyons que la loi générale peut se formuler plus exactement de la manière suivante : la genèse ne décroit pas aussi vite que l'individuation ne croit. Que l'accroissement d'individuation prenne la forme d'un plus grand volume accompagné d'une augmentation de force ; qu'il se révèle par une vitesse ou une agilité supérieure ; qu'il consiste en une modification de structure qui facilite quelque mouvement habituel, ou un changement viscéral qui le mette à même d'utiliser mieux l'aliment ingéré, en définitive l'effet est le même. Ou bien les mêmes fonctions

s'accomplissent d'une façon plus économique, tant les internes que les externes, ou bien des actions modifiées assurent de plus grands avantages, qui ne coûtent pas plus, ou dont la dépense, si elle est augmentée, ne l'est pas autant que le gain qu'elle procure. En tout cas, le résultat est un surplus plus grand de capital vital, dont une partie contribue à agrandir l'individu, et une autre partie à former de nouveaux individus. Tandis que la somme la plus élevée de substance nutritive qui remplit partout l'oi^nisme parent, ajoute à son pouvoir de conservation personnelle ; elle cause aussi une surabondance de force reproductrice plus grande qu'auparavant.

Aussi chaque type qui est le mieux adapté à ses conditions, ce qui, en somme, signifie tout type supérieur, a-t-il un coefficient de multiplication qui assure sa tendance à prédominer. La survie des plus aptes, agissant seule, ne cesse de remplacer des espèces inférieures par des espèces supérieures. Mais une survie plus longue, et par conséquent de plus grande chances de laisser un rejeton, que la supériorité assure, n'est pas la seule cause qui favorise l'expansion des variétés supérieures ; il y en a une autre. Bien que l'organisme le plus développé soit, absolument parlant, le moins fécond, il est relativement le plus fécond.

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