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CHAPITRE XII

MULTIPLICATION DE l'ESPÈCE HUMAINE.

§365. La fécondité relative de Thomme, considéré comme espèce, et les changements qui s'y produisent quand les conditions de son existence sont changées , doivent se conformer aux lois que nous avons exposées jusqu'ici. Naturellement, le rapport inverse de variation entre Tindividuation et la genèse est vrai de l'homme comme de tous les autres êtres organisés. Dans son coefficient de multiplication, extrêmement faible, bien plus faible que celui d'aucun des mammifères terrestres, à l'exception de l'éléphant (animal bien moins développé à tous les égards, mais plus développé quant à l'étendue de l'intégration), dans ce coefficient faible il faut reconnaître un fait nécessaire de son développement supérieur. Enfin nous devons nous attendre à trouver les causes de l'accroissement 'et de la diminution de sa fécondité, spéciale ou générale, temporaire ou permanente, dans les changements de volume, de structure, de dépense, que nous avons vus associés avec ces effets.

N'eussions-nous aucune preuve de fait que ces analogies existent, il suffirait de considérer les divers caractères de la fonction reproductive qui sont communs aux hommes et aux

aulres êtres vivants. Je ne veux pas dire seulement que la genèse se fait de la même manière; je veux parler de la ressemblance de la relation qui unit la fonction génératrice et celles qui ont pour but commun la conservation de l'individu. Chez l'homme comme chez d'autres créatures qui dépensent beaucoup, la genèse ne commence que lorsque la croissance et le développement déclinent rapidement et touchent à leur fin. Chez les organismes supérieurs en général, Tactivité reproductive qui continue durant le printemps de la vie, cesse quand la vigueur décline, laissant après elle une période d'infécondité; pareillement, chez l'homme, la stérilité arrive quand l'âge moyen met fin à l'excès de vita* lité. De même aussi on trouve chez l'homme, comme chez les animaux inférieurs, une période où la fécondité est à son apogée. Nous avons cité des faits (§ âi\) où l'on voit qu'au commencement de la période reproductive, les animaux produisent moins de rejetons que plus tard, et qu'à la fin de cette période, il y a une décroissance dans le nombre des rejetons. C'est ainsi que nous avons vu, par les tables du récent ouvrage du docteur Duncan, que la fécondité des femmes s'accroît jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, et se maintient à un niveau élevé qui ne subit qu'une diminution faible jusqu'après trente ans; ensuite elle décline, lien est de même du volume et du poids des rejetons. Les enfants nés de femmes de vingt-cinq à vingt-neuf ans, sont à la fois plus grands et plus pesants que ceux des femmes plus jeunes et plus âgées. Cette différence a la même signification que le poids total plus grand des rejetons d'une même portée, durant l'âge le plus fécond d'un animal pluripare. Ajoutons encore que lorsqu'une femme porte trop tôt, elle subit les mêmes effets fâcheux qu'un animal d'un ordre moins élevé, c'est-à-dire un arrêt de croissance et un affaiblissement de constitution.

Si nous considérons ces analogies générales et spéciales, nous pouvons bien supposer que les variations de la fécondité humaine en général obéissent aux mêmes lois que les variations de la fécondité en général. Mais nous ne sommes pas obligés de nous contenter de cette généralité. On peut fournir des preuves que ce qui cause l'accroissement et le décroissement de la genèse chez d'autres animaux cause un accroissement ou undécroissement de la genèse chez l'homme. Il est vrai que, plus encore qu'auparavant, nos raisonnements se heurtent à des difTjcultés. Il est si rare que les conditions soient les mêmes, qu'on ne saurait faire qu'un petit nombre de comparaisons incontestables. Les races humaines diffèrent beaucoup par le volume, et surtout par leur degré de développement cérébral. Les climats qu'elles habitent les obligent à consommer des quantités très-différentes de matière pour conserver leur température. Les aliments dont les hommes vivent sont différents tant pour la qualité que pour la quantité, et la quantité en est offerte tantôt régulièrement» tontôt irrégulièrement. Leurs dépenses sous forme d'actions du corps sont extrêmement inégales, et leurs dépenses sous forme d'action mentale le sont encore plus. Aussi comme les facteurs varient tant dans leur quantité que dans leurs combinaisons, ne saurait-on jamais en constater les effets. Néanmoins, il y a quelques comparaisons dont les résultats peuvent résister à la critique.

§ 366. L'augmentation de fécondité causée par une nutrition de beaucoup en excès sur la dépense, doit nous apparaître dans la comparaison de populations de même race, ou de races voisines, dont l'une trouve des subsistances bonnes et abondantes bien plus aisément que l'autre. On peut distinguer trois cas.

MULTIPLICATION DE L'ESPÈCE HUMALNE. 57i

Le voyageur Barrow nous fait des Boërs du Cap le portrait suivant : c Ils ne veulent pas travailler et sont incapables de penser;... ils s'abandonnent à tous les excès pour satisfaire leurs appétits sensuels; ils prennent des formes volumineuses et lourdes;... leurs femmes passant leur vie dans l'inactivité la plus insouciante... La tendance prolifique delà population rurale d'Afrique, dit-il après avoir fourni des faits à r appui de ces affirmations, est considérable. Six ou sept enfants dans une famille sont peu de chose; on en compte assez communément de douze à vingt. » Les naturels du pays nous présentent des faits de même genre. A propos des misérables Ilottentots, cruellement traités (il écrivait il y a soixante ans),qui sont pauvres et mal nourris, et qui ont à faire tout le travail des Boërs fainéants, Barrow ajoutait : c Rarement ils ont plus de deux ou trois enfants; et beaucoup de leurs femmes sont stériles. > Cette infécondité présente un contraste remarquable avec la fécondité insolite des Cafres, dont il parle ensuite. Riches en bétail, menant une vie facile, vivant à peu près exclusivement de nourriture animale (surtout de lait et quelquefois de viande), ces peuples passaient alors pour avoir un coefficient de multiplication élevé : « On dit, écrivait Barrow, qu'ils sont prodigieusement prolifiques ; que les jumeaux sont aussi nombreux que les enfants nés de couches simples, et il n'est pas rare que des femmes aient trois enfants à la fois, i» Il est probable que Barrow dépasse la vérité, mais on peut en rabattre sans efSsicer l'énorme différence sur laquelle nous appelons l'attention. Un troisième fait est celui des Canadiens français : t iVoiis sommes terriblespour les enfants! » disait l'un d'eux au professeur Johnston. Celui qui tenait ce propos c était d'une famille où il y avait eu quatorze enfants ; il en avait lui-même quatorze, et il assurait que dans les familles rurales le nombre ordinaire

des enfants était de huit à seize. Il nommait même une ou deux femmes qui avaient donné à leurs maris vingt-cinq enfants et menaçaient de faire le vingt-sixième pour le prêtre. » Non-seulement les familles sont nombreuses dans cette population, mais on s'y marie de bonne heure et la mortalité n'y est guère élevée; aussi l'effet combiné de ces trois causes est-il c d'ajouter, par un accroissement naturel, à la popula* tion française du bas Canada quatre personnes pour une qui s'ajoute à celle de l'Angleterre. » Or Johnston nous apprend que les Canadiens français aiment leur intérieur, sont d'humeur facile, dépourvus d'esprit d'entreprise, et qu'ils vivent dans un pays où l'on se procure aisément de la terre et des subsistances. Des efforts très-médiocres leur assurent en grande quantité tout ce dont ils ont besoin, et ils passent une grande partie de leur vie dans l'oisiveté. Aussi la dépense de l'individuation se trouvant fort réduite, le coefficient de la genèse est beaucoup augmenté. Ce qui prouve que cette fécondité peu commune n'est point due à une influence directe des lieux, c'est qu'on ne constate pas le même coefficient de multiplication « chez leur voisin anglo-saxon, inquiet, difficile à satisfaire, actif et ardent; et plus bas au midi, où les circonstances physiques sont plus favorables encore , les Anglo- Saxons, qui mènent une vie d'une activité excessive, ont une fécondité au-dessous de la moyenne. Ce qui prouve que cette particularité n'est pas un effet direct de la race, c'est qu'en Europe, la population rurale de France n'est certainement pas plus prolifique que la population rurale d'Angleterre. > Tous mes lecteurs songeront probablement à un fait qui semble contredire ce qui précède, et que nous fournit la population irlandaise, qui, mal nourrie, se multiplie rapidement. Une partie de cet accroissement rapide vient de ce que les mariages s'y font de bonne heure, et que par conséquent les

générations s'y succèdent plus vile. C'est là un facteur qui exerce une influence plus grande que tous les autres sur le chiffre de la multiplication. Une autre partie provient de la généralité du mariage, de la faiblesse relative du nombre des individus qui meurent avant d'avoir eu l'occasion de produire des rejetons. Les effets de ces causes déduits, nous pouvons douter que l'Irlandais individuellement soit plus prolifique que l'Anglais. On pourrait dire peut-être qu'à considérer leur régime, ils doivent ôtre moins prolifiques. Mais cela n'est nullement évident. Ce n'est pas seulement une question d'aliments ingérés; c'est aussi une question de savoir quelle quantité de substance nutritive reste disponible après que la dépense de l'entretien est faite. Or il est notoire que le paysan irlandais gagne une quantité de nourriture abondante relativement à sa dépense en travail. La culture de son champ de pommes de terre n'occupe le paysan qu'une partie de l'année, et les occupations du ménage ne sont pas de nature à demander à sa femme beaucoup d'efforts chaque jour. En conséquence, sa récolte passablement abondante en quantité, bien que relativement peu nutritive, suffit très-probablement à compenser la dépense relativement faible et à laisser un surplus disponible pour la genèse. — Ce surplus est peut-être plus grand que celui qui reste pour l'homme et la femme de la population rurale anglaise, qui, bien que mieux nourris, sont soumis à un plus rude travail.

Nous concluons donc que, dans l'espèce humaine, comme dans toutes les autres, l'abondance absolue ou relative de nourriture qui laisse un excès considérable après avoir défrayé la vie des parents, s'accompagne d'une genèse d'un chiffre élevé (1).

(1) C'est justement le contraire de la docUine de M. Doubleday, à savoir que

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§ 367. Nous avons aussi Li preuve de la réciproque à savoir que raccroissement relatif de la dépense, laissant un surplus diminué, réduit le degré de fécondité. Nous en avons dit plus haut quelque chose en manière d'antithèse. Nous allons réunir ici quelques faits d'un genre plus spécial, qui ont le même sens.

Pour prouver qu'une grande somme de travail corporel rend les femmes moins prolifiques, il faut plus de faits que nous n*en pouvons recueillir. Toutefois on peut en fournir quelques-ims. Brierre de Boismont en France et le docteur Szukitz en Autriche ont montré, par des comparaisons statistiques, que l'âge de la reproduction se trouve atteint par

dans le règne végétal comme d^s le règne animal, « une nourriture en excès met obstacle à raccroissement; tandis que, d'autre part, une nourriture limilt^ ou un défaut de nourriture, le stimule et l'augmente » . Ou, comme il dit ailleurs, « quelle que soit retendue de la puissance naturelle de grandir que possède chaque espèce, Télat pléUwriquê ne manque jamais de l'arrêter, et rétat dépléthorique ne manque jamais de la développer. Ce résultat est en raison exacte de l'intensité de chaque état, jusqu'à ce que chaque état soit porté assez loin pour déterminer la mort de l'animal ou de la plante.

Je n'ai de place' que pour indiquer les erreurs d'interprétation qui servent de base à la thèse de M. Doubleday.

En premier lieu, il a confondu la pléthore normale avec celle que j'ai appelée pléthore anormale (g 355). Les faits d'infécondité qui accompagnent l'obésité et qu'il cite pour démontrer qu'un excès de nourriture met obstacle à l'accroissement, ne sont pas des cas d'une forte nutrition proprement dite, mais des cas d'absorption défectueuse et d'assimilation imparfaite qui constituent une nutrition inférieure. Dans le chapitre IX, nous avons donné de nombreuses preuves que l'état véritablement pléthorique est exceptionnellement fécond. On peut ajouter qu'un grand nombre des faits par lesquels M. Doubleday cherche à montrer que, chez les hommes, les classes très-bien nourries sont infécondes, peuvent être annulées par des faits en sens contraire. Il y a bien des années que M. Lewes ra indiqué : en effet, il. a tiré d'un ouvrage héraldique le nom de 16 pairs, qui avaient à ce moment 186 enfants, ce qui donnait une moyenne de 11,6 par famille.

M. Doubleday insiste beaucoup sur l'appui que donne à sa théorie l'infécondité des plantes d'une végétation luxuriante, et U fécondité de celles qu'on soumet à la déplétion. S'il avait compris que le passage de la stérilité à la fécondité chez les plantes n'est qu'un changement qui fait passer de l'agamogenèse à la gamogcnèse, et si l'on avait su, à l'époque où il a écrit, aussi bien qu'on le sait aujourd'hui, qu'un arbre qui continue à pousser des rameaux non sexués, ne fait autre chose que de produire de nom eaux individus, et

les femmes de la classe ouvrière une année plus tard que par celles de la classe moyenne, et, en attribuant ce retard eu partie à la nutrition inférieure, nous pouvons supposer qu'il est dû en partie à une dépense musculaire plus grande. Nous pouvons ajouter un fait analogue qui comporte une interprétation analogue. Bien que Ton attribue à d'autres causes le chiffre relativement inférieur de l'accroissemenl de la population en France, il est pourtant très-possible que Tune de ses causes soit la plus grande somme de travail pénible que subissent les femmes de France par suite de la soustraction énorme que subit la population ouvrière masculine au profit d'occupations non productives, civiles et

que lorsqu'il commence à porter des fruits, il commence seulement à produire de nouveaux individus d'après un autre mode, il aurait reconnu que les faits de cet ordre ne parlent pas en sa faveur.

Dans la loi que M. Doubleday met en avant, il voit une garantie pour la conservation de respèce. l\ soutient que l'état pléthorique des individus qui constituent une race d'organismes, suppose des conditions tellement favorables à la vie que Tespèce ne saurait être en péril, et qu*il n'est point nécessaire que la multiplication soit rapide. Réciproquement il soutient qu'un état dépléthorique suppose des conditions défavorables, et par conséquent implique une mortalité insolite, c'est-à-dire la nécessité d'une augmentation de fécondité pour empêcher respèce de s'éteindre. Toutefois on peut montrer qu'un tel arrangement serait le contraire d'une adaptation. Supposons qu'une espèce, trop nombreuse pour la nourriture qui lui convient, soit dans un état dépléthorique. Selon M. Doubleday, elle deviendra inféconde, et la génération suivante sera plutôt plus nombreuse que moins nombreuse. En effet, par hypothèse, la fécondité insolite due à Tétat 'dépléthorique est la cause d'un accroissement anormal de la population. Mais, si la génération suivante est plus nombreuse, tandis que la quantité de nourriture reste la même, ou même diminue par l'effet d'une compétition plus ardente, cette seconde génération sera dans un état encore plus dépléthorique, et encore plus féconde. Il y aura donc un chiffre de multiplication toujours croissant, et une quantité de nourriture toujours décroissante, jusqu'à ce que Tespèce disparaisse. Supposons d'autre part que les membres d'une espèce soient dans un état de dépléthorc insolite. Leurs chiffres de multiplication, habituellement suffisants pour maintenir leur niveau, n'y suffiront plus désormais, filais, à- la génération suivante, il y aura un plus petit nombre de membres pour manger la nourriture déjà réellement abondante, qui, devenant relativement toujours plus abondante, rendra les membres moins nombreux de l'espèce encore plus pléthoriques et encore moins féconds que leurs parents. Ces actions et réactions continuant, Vespèce s'éteindra réellement par l'effet d'une stérilité absolue.

militaires. Si la mulliplication en Angleterre aileint un chiffre plus élevé que sur le continent en général, il est assez probable que c'est à cause de la vie plus facile que mènent les femmes anglaises.

Il est plus facile de montrer que l'infécondité relative est chez les femmes le résultat du travail mental poussé à l'excès. Sans doute le régime des filles des classes supérieures n'est pas ce qu'il devrait être; mais si Ton considère que leur nourriture est meilleure que celle des filles appartenant aux classes plus pauvres, tandis que sous la plupart des autres rapports leur éducation physique n'est pas pire, on peut attribuer avec raison le défaut de force reproductive qu'on observe chez elles à la dépense excessive qu'on impose à leur cerveau, dépense qui produit une réaction sérieuse sur le physique. Ce n'est pas seulement par la plus grande fréquence de la stérilité absolue que la diminution de la faculté reproductive se manifeste, ce n'est pas non plus dans la cessation prématurée des grossesses ; c'estaussi par l'incapacité très-fréquente où sont les femmes de nourrir leurs enfants. Dans la plénitude de sa signification, la faculté reproductrice veut dire la faculté de porter un enfant bien développé, et de fournir à cet enfant la nourriture naturelle pendant le temps marqué par la nature. La plupart des filles à gorge plate qui survivent à l'éducation à haute pression qu'elles ont reçue, ne sont pas capables de nourrir. Si leur fécondité se mesurait au nombre des enfants qu'elles peuvent élever sans secours artificiel, elles seraient relativement infécondes.

Les frais de reproduction pour les mâles étant moindres que pour les femelles, il est rare que l'antagonisme enti^e la genèse et Tindividuation se manifeste chez l'homme par la suppression de la faculté génératrice à la suite d'une dé-

pense insolite d'aclion corporelle. Néanmoins il y a des raisons de croire que cet effet se produit dans les cas extrêmes. Nous lisons dans Thistoire que les anciens athlètes eurent rarement des enfants; parmi les gens qui les représentent de nos jours, les acrobates, on prétend qu'il existe une relation analogue de cause à efTet. D'une façon indirecte, cette vérité ou plutôt sa réciproque paraît avoir été constatée par ceux qui dressent des hommes à faire des tours de force, ils jugent indispensable de leur recommander la continence.

Il est difficile de trouver des preuves spéciales que chez l'homme une grande dépense cérébrale diminue ou détruit la faculté génératrice. On dit, il est vrai, qu'une application intense aux mathématiques, exigeant une extrême concentration de pensée, peut amener ce résultat; et on affirme aussi que c'est un effet des émotions excessives qu'excite la passion du jeu. De plus, c'est une chose que tout le monde a remarquée, que souVent les hommes d'une activité mentale exceptionnelle ne laissent pas de rejeton. Mais il est possible d'expliquer autrement les faits de ce ginre. La réaction du cerveau sur le corps est si violente,, la dépense exagérée du système nerveux est si capable d'affaiblir le cœur et de déranger la digestion , que l'incapacité observée dans ces cas provient probablement bien plus d'un trouble constitutionnel que de la soustraction directe de force que produit une action excessive. Ces faits s'accordent avec l'hypothèse. Mais jusqu'à quel point lui servent-ils d'appui? Nous ne pouvons le dire.

§ 368. Ici nous devons prendre garde à une objection. On dira probablement que puisque les races civilisées sont, en moyenne, plus nombreuses que les i^ces non civilisées; et puisqu'elles sont un peu plus complexes aussi bien qu'un

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peu plus actives, elles doivent, conformément à la loi gêné- 'ralCy être moins prolifiques. Toutefois aucun fait ne prouve qu'il en soit ainsi : en somme, il semble que ce soit plutôt le contraire.

On peut répondre que si toutes les autres conditions étaient égales, ces variétés supérieures auraient des chiffres inférieurs d'accroissement. Mais les autres choses ne sont pas égales , et c'est à l'inégalité des autres conditions que l'on peut attribuer cette anomalie apparente. Déjà nous avons vu que les animaux domestiques sont bien plus féconds qui? leurs congénères sauvages, et les causes de celte plus grande fécondité sont aussi celles de la plus grande fécondité, relative ou absolue, que les hommes civilisés présentent quand on les compare aux sauvages.

Une autre cause est la différence de la quantité de subsistances. Les Australiens, les Fuégîens, et diverses races dont on pourrait citer le chiffre inférieur de multiplication, ont évidemment une nourriture insuffisante. Les portraits de naturels que nous trouvons dans Livingstone, Baker et autres voyageurs, nous fournissent une preuve évidente de l'extrême déplétion commune chez les races non civilisées. Dans la qualité aussi bien que dans la quantité, leur alimentation est mauvaise. Des fruits sauvages, des insectes, des larves, des vers, etc., que nous repoussons avec dégoût, entrent souvent pour une grande part dans leur régime. Ils en mangent une grande partie crue, et ils n'ont aucun de nos instruments pour leur faire subir une préparation mécanique et en rejeter les parties inutiles. De sorte qu'ils vivent de substances d'une valeur nutritive moindre, qui coûtent plus à mâcher et à digérer. En outre, les hommes non civilisés n'ont pas des approvisionnements très-rég iliers : de cpurles périodes d'abondance coupent de longues périodes de disette.

Quoiqu'ils se gorgent d'aliments quand ils en ont l'occasion,

et qu'ils compensent un peu par là les effets de leurs privations passées, ce n'est pourtant pas avec d'énormes repas faits de temps en temps qu'ils peuvent neutraliser les effets d'un jeûne prolongé. Kappelons-nous aussi qu'imprévoyants comme ils le sont, les sauvages ne se mettent guère en mouvement que sous l'aiguillon de la faim ; nous pouvons donc dire qu'ils sont mal nourris, et reconnaître que même les classes les plus pauvres des nations civilisées, qui font des repas réguliers de substances séparées de tout ce qui n'est pas nutritif, faciles à mâcher et à digérer, d'assez bonne qualité, et de quantité suflisante sinon abondante, sont mieux nourries.

Ainsi, bien que l'action musculaire paraisse produire une consommation bien plus grande chez les hommes civilisés que chez les sauvages, et bien qu'il soit probable que chez nos travailleurs la réparation quotidienne coûte davantage , il y a bien des cas où la différence n'est pas aussi grande que nous pourrions le supposer. La chasse est très-laborieuse, et les races inférieures font de grandes sommes d'efforts pour chercher et gagner des lambeaux de nourriture grossière de laquelle ils vivent principalement. Nous supposons naturellement que parce que les barbares ont de l'aversion pour le tra\'ail régulier, leur action musculaire est moindre que la nôtre. Mais cela n'est pas nécessairement vrai. Ce qu'ils ne peuvent souffrir, c'est le travail monotone, et il se peut qu'ils se soumettent volontiei*s à des efforts aussi grands ou même plus grands quand ils sont excités. Rappelons-nous que les chasseurs qui escaladent joyeusement des montagnes escarpées à la poursuite d*un coq de bruyère ou d'un daim, se croiraient soumis aux travaux forcés s'ils étaient obligés de faire autant d'efforts et de passer le même temps à pio-

cher la terre; nous verrons que le sauvage, le contraire de rhomme industrieux, peut néanmoins subir une dépense musculaire qui ne diffère pas beaucoup de celle que fait l'homme industrieux. Quand on ajoute que Thomme non civilisé est obligé à une dépense physiologique plus grande que l'homme civilisé, faute de bons appareils pour s'abriter et se protéger; que dans certains cas il a à compenser une plus grande perte de chaleur, et que dans d'autres il souffre beaucoup de dommages par l'irritation que lui causent des essaims d'insectes, il est aisé de voir que la dépense totale de la conservation de l'individu chez eux est probablement, dans bien des cas, un peu moindre, et dans quelques cas plus grande qu'elle n'est chez nous-mêmes.

De sorte que, bien qu'en moyenne les races* civilisées soient probablement plus nombreuses que les sauvages ; bien qu'elles aient, dans leur système nerveux au moins, quelque chose de plus complexe; bien que, toutes choses égales d'ailleurs, elles devraient être moins prolifiques; les autres choses sont tellement inégales que si ces races sont plus prolifiques c'est encore pour se conformer à la loi générale. Nous avons vu (§ 365) comment, chez les animaux inférieurs, une évolution supérieure rend quelquefois la conservation individuelle plus aisée en procurant des ressources dont auparavant on ne pouvait disposer : en conservant un chiffre de genèse non diminué ou même augmenté. Pareillement nous pouvons nous attendre à trouver que , parmi les races d'hommes, celles où de légers développements ultérieurs ont donné lieu à des habitudes et à des arts qui facilitent beaucoup la vie, ne manifesteront pas un degré inférieur do fécondité et peut-être même en montreront un supérieur.

§ 369. Nous avons à faire face à une autre objection de

même ordre, à laquelle il y a aussi une réponse de même ordre. On peut citer des cas où des hommes remarquables par leur activilé corporelle et mentale, l'étaient aussi pour une faculté génératrice supérieure plutôt qu'inférieure à l'ordinaire. Comme les caractères qui constituaient leur supériorité indiquent des degrés supérieurs d'évolution, on peut dire que, d'après la théorie, ces hommes devaient avoir une activité de reproduction d'un degré* inférieur. Ce fait d'une plus grande puissance de conservation individuelle, uni à une plus grande puissance de propagation de l'espèce, parait inconciliable avec la doctrine générale. Toutefois il n'est pas difficile de Ty rattacher.

Les faits ressemblent à certains faits que nous avons déjà mentionnés où une alimentation plus abondante agrandit simultanément l'individu et ajoute à la production de nouveaux individus. La différence qu'il y a entre eux, c'est qu'au lieu d'un meilleur approvisionnement externe des matériaux, il y a un meilleur emploi interne de ces matériaux. On sait que les animaux de chaque espèce diffèrent par la bonté de leur constitution. Tantôt c'est un défaut viscéral qui se révèle dans la foiblesse de toutes les fonctions; là, c'est un détail de l'équilibre organique, une qualité supérieure de tissus : ce sont des sucs digestifs abondants et puissants qui font affluer continuellement dans l'organisme un sang riche, qui concourt à la fois à exalter les actions vitales et à élever la puissance de propagation. Cependant ces variations sont tout à fait indépendantes des changements dans la proportion entre Tindividualion et la genèse : celle-ci reste la même pendant que les deux termes montent ou baissent par la hausse ou la baisse du stock commun des matériaux.

Un exemple fera disparaître tout embarras. Prenoiîs le combustible d'un fourneau d'une machine à vapeur locomo-

tive, comme répondant à la nourriture qu'un homme consomme; prenons la vapeur dépensée pour meltre en jeu la machine, comme répondant à la porlion de la substance nutritive absorbée qui fait marcher les fonctions et l'activité de l'homme, enfm prenons la vapeur qui soulève la soupape de sûreté, comme répondant à la portion de nourriture absorbée qui s'applique à la propagation de l'espèce. Dans ces conditions, divers genres de variations sont possibles. Toutes les autres circonstances restant les mêmes, il peut y avoir des changements de proportion entre la vapeur employée pour faire marcher la machine et celle qui s'échappe par la soupape de sûreté. Il peut y avoir un changement structural ou organique de proportion. En agrandissant la soupape de sûreté, ou en en affaiblissant le ressort, en même temps qu'on réduit le volume des cylindres, on peut établir une puissance de locomotion constitionnellement faible et une somme de vapeur dégagée constitutionnellement grande ; les variations inverses dues à ces changements répondront à des variations inverses entre l'individuation et la genèse que nous présentent différents types organiques. Il peut y avoir encore un changement fonctionnel de proportion. Si la machine doit tirer une charge considérable, la soustraction de vapeur par les cylindres réduit beaucoup la décharge qui s'opère par la soupape de sûreté ; et si la machine marche avec une grande vitesse, la décharge par la soupape cesse absolument. Par contre, si la vitesse est faible, la quantité de vapeur déchargée devient très-grande par rapport à celle que consomme l'appareil moteur; et si la machine devient stationnaire, la totalité de la vapeur s'échappe par la soupape de sûreté. Cette variation inverse répond à celle que nous avons reconnue entre la dépense et la genèse dans les difiFérences que l'on trouve entre espèces d'un même type mais d'activité dissem-

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blable, et dans les différences entr^ les individus actifs et inaclifs de la même espèce. Mais maintenant, outre ces varialions inverses entre les quantités de vapeur consommée et celles de vapeur de décharge, d'origine structurale et fonctionnelle, il y a des variations coïncidentes qui se produisent •dans les deux par des changements dans la quantité de vapeur fournie, changements qui peuvent se produire de diverses façons. En premier lieu, le combustible du fourneau peut être augmenté ou rendu meilleur. Toutes choses égales, il en résultera une locomotion plus active aussi bien qu'un dégagement plus abondant; et ce fait correspond à l'addition que la vigueur individuelle et l'activité reproductive reçoivent chez un animal, à la suite de l'ingestion d'une quantité plus gmnde ou d'une qualité supérieure d'aliments. En second lieu, on peut économiser la vapeur engendrée. Les pertes de la chaudière dues au rayonnement peuvent être diminuées grâce à un revêtement de substances non conductrices, et une partie de la vapeur qu'on empêche de se condenser ira augmenter la puissance de travail de la machine, tandis qu'une autre partie ira se joindre à la quantité de décharge. Cette variation correspond à l'addition que la vigueur du corps et la puissance de propagation reçoivent simultanément chez les animaux qui ont à dépenser moins pour conserver leur température. En troisième lieu, grâce à un perfectionnement de l'appareil générateur de vapeur, on peut avoir plus de vapeur pour un poids donné de combustible. Une amélioration de la surface de chauffe, un revêtement de la chaudière d'une plus grande conductibilité, ou un accroissement du nombre des tubes, peuvent causer une plus grande absorption de chaleur de la masse en combustion ou des gaz chauds qu'elle dégage; le surplus de vapeur engendrée par ce surplus de chaleur ira, comme auparavant.

augmenter et la force motrice et l'émission par la soupape de sûreté. Ce dernier fait de variation coïncidente est analogue au fait qui nous occupe, Faugmentation de la dépense individuelle, et l'activité reproductive qui peut être causée par une supériorité de quelque organe d'où dépendent remploi et l'économie des matériaux.

Il est donc évident qu'une augmentation de dépense pour la genèse, ou une augmentation de dépense pour Tindividuation peuvent se produire de deux façons tout à fait différentes, soit par une diminution de la dépense antagoniste, soit par une addition augmentant l'approvisionnement qui subvient aux deux dépenses; et la confusion vient de ce qu'on ne dislingue pas entre elles. Prenons le rapport de 4 : 20 pour exprimer les frais relatifs à la Genèse et à l'individuation, la dépense pour la Geuèse peut montera 5 tandis que la dépense pour Tindividuation s'élève à 25, sans que le type soit changé ; c'est purement l'effet de circonstances favorables ou de la supériorité de la constitution. D'autre part, les circonstances restant les mêmes, la dépense pour la genèse peut monter de 4 à 5, la dépense de l'individuation s'abaissant de 20 à 19 : ce changement de propoilion peutêtre fonctionnel et temporaire, ou structural et permanent. C'est seulement dans ce dernier cas que le changement est un exemple de la variation inverse du degré d*évolution et du degré de dissolution procréalive, que nous avons rencontrée partout.

§370. 11 n'y a plus alors de raison de supposer que les lois de la multiplication auxquelles les bêtes obéissent, ne régissent aussi l'homme. Au contraire, il y a des faits spéciaux qui s'unissent aux conclusions générales pour montrer que ces lois sont vraies même pour l'homme. Si, dans cer«

tains cas où nous voulons des preuves directes, nous n'en trouvons pas, c'est que nous ne faisons pas entrer tous les facteurs en ligne décompte. Certains faits qui paraissent contraires se réduisent, quand on les examine, à des faits d'une autre catégorie que celle où on les avait placés, et s'accordent avec les autres dès qu'on les interprète bien.

Une fois que nous avons établi la conformité de la fécondité humaine aux lois de la multiplication en général, il nous reste à rechercher quels effets les changements permanents survenus dans la nature et les conditions des hommes peuvent causer. Jusqu'ici nous avons vu comment, par son évolution Irès-supérieure et sa fécondité très-faible, le genre humain manifeste la variation inverse de Tindividuation et de la genèse, dans l'un de ses extrêmes. Nous avons vu aussi comment le genre humain, comme les autres genres, subit des changements fonctionnels dans le chiffre de sa multiplication, sous l'influence des changements de conditions. Mais nous n'avons pas observé comment le changement de structure chez l'homme impose un changement de fécondité. L'influence de ce fadeur est lellemenl mêlée à celle des autres facteurs qui pour le moment sont plus importants, que nous ne saurions la reconnaître. Pour la chercher et la découvrir, si nous devons y parvenir, il faut procéder par déduction.

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