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CHAPITRE XIII

MULTIPLICATION HUMAINE DANS l'AVENIR

§ 371 . Toute évolution nouvelle de l'être terrestre où l'évolution est parvenue au degré le plus élevé, c'est-à-dire de l'homme, doit-être de même nature que l'évolution en général. Considérée au point de vue de la structure, elle consisterait en une plus grande intégration, ou en une plus grande difTérenciation, ou dans les deux faits, c'est-à-dire en une augmentation de volume, ou en une augmentation d'hétérogénéité et de distinction de parties, ou dans une combinaison de ces deux genres de caractères. Au point de vue fonctionnel, ce serait une plus grande somme d'action, ou des variétés d'actions plus multipliées, ou l'une et l'autre, c'est-à-dire une plus grande quantité de mouvement sensible et insensible engendré, ou des mouvements de genres plus nombreux et d'une coordination plus intime et plus assurée, ou des mouvements plus grands également par la quantité, la complexité, et la précision.

Pour exprimer le changement en des termes propres à révolution spéciale que nous offrent les organismes, nous dirions que ce doit être un changement qui rende plus pro-^ noncée l'adaptation de l'équilibre mobile des actions orga-

niques. Ainsi que nous l'avons montré dans les Premiers Principes (§ 372), la conservation de cet équilibre mobile a besoin d'une production habituelle de forces internes correspondant en nombre, en direction, en quantité, aux forces incidentes externes, c'esl-à-dire d'autant de fonctions internes, seules ou combinées, selon que les actions externes à contre-balancer sont seules ou combinées. Nous avons aussi indiqué que c la complexité de structure qui accompagne la fonction d'équilibration, peut se définir un état où il y a autant de parties spécialisées qui sont susceptibles séparément ou en combinaison, de contre-balancer les forces isolées ou combinées au milieu desquelles l'organisme existe. » Évidemment, donc, puisque toutes les défectuosités de l'homme tel qu'il est constitué aujourd'hui, sont des défectuosités des forces qu'il a à opposer à certaines actions externes, la plupart compliquées, éloignées, irrégulières, auxquelles il est exposé, tout progrès qu'il fait suppose des coordinations additionnelles d'actions et des états concomitants d'organisation plus complexes.

Ajoutons encore, pour donner plus de netteté à cette conception de progrès futurs, que nous pouvons le considérer -comme un progrès vers l'accomplissement de l'adaptation <;ontinue des relations internes aux externes, qui constitue la vie. Dans la première partie de cet ouvrage, lorsque nous avons montré que la correspondance entre les actions internes et externes appelée vie, est une espèce particulière de l'état qu'en termes empruntés à la doctrine de l'évolution, nous appelons un équilibre mobile, nous avons vu que le degré de vie varie comme le degré de correspondance. Une évolution plus grande, ou une vie supérieure, implique donc des modifications de la nature humaine qui rendent plus parfaites les correspondances existantes, ou établissent des correspondances nouvelles, ou fassent les deux choses à la

fois. Â des rapports de phéoomèaes d'un genre rare, éloigné, inapparent, ou compliqué, qui nous font souffrir ou qui ne nous procurent aucun avantage, il faut que viennent s*opposer de nouveaux rapports d'idées et d'actes combinés et proportionnés d'une manière appropriée.

11 faut qu'il y ait accroissement de connaissance, d'adresse, de puissance, ou de toutes ces qualités. Enfm, pour eiTecluer celle coordination d'actions plus étendue, plus variée, et plus exacte, il faut une organisation d'une hétérogénéité et d'une distinction de parties plus tranchées.

§ 372, Avant de commencer, voyons de quelles façons particulières cette évolution nouvelle, cette vie supérieure, celte plus grande coordination d'actions, peuvent se produire.

Sera-ce en force? Il n'est pas probable que la force de l'homme augmente beaucoup. Les appareils mécaniques tendent rapidement à supplanter la force brutale, et sans doute ils continueront à s'y substituer. Pour le moment, il est vrai, des nations civilisées dépendent beaucoup pour leur conservation de la vigueur des membres, el il en sera probablement ainsi tant que l'on continuera à se faire la guerre; mais l'adaptation progressive à l'état social qui met fin aux guerres, permettra à la quantité de force musculaire de s'adapter aux conditions d'un régime de paix. Bien que, tout compte fait, la force musculaire que ce régime exige ne soit peut-être pas moindre qu'à présent, il n'y a pas de raison de supposer qu'il en faille davantage.

Sera-ce en rapidité ou en agilité? Probablement non. Ces qualités sont chez les sauvages des éléments importants de la conservation de la vie; mais chez l'homme civilisé elles n'y concourent qu'à un bien plus faible degré, et il ne parait pas y avoir de circonstance qui ait des chances d'en nécessiter

V accroissement. Par des jeux et des concours de {gymnastique on pourrait accroître ces attributs d'une façon artificielle; mais nul accroissement artificiel qui ne procure pas un avantage proportionnel ne saurait èlre permanent, puisque, toutes choses égales, les individus et les sociétés qui consacrent la même somme de force à des moyens qui entretiennent la vie plus utilement, doivent peu à peu prédominer.

Sera-ce en adresse mécanique, c'est-à-dire dans unemeil-

leiire coordination de mouvements complexes? Très-pro-

bal}lement il en sera quelque chose. La maladresse est sans

cesse une cause de lésions et de mort. En outre les outils

compliqués que la civilisation met en usa^^^e demandent de

plus en plus de l'adresse à ceux qui les manient. Tous les arts

industriels et esthétiques, en se développant, supposent un

développement correspondant de facultés de perception et

d'exécution chez les hommes, les deux ordres de facultés

agissent et réagissent nécessairement.

Sera-ce en intelligence? Grandement, sans aucun doute.

11 y a pour le progrès dans ce sens un vaste champ à parcourir,

et la demande d'intelligence sera très-grande. L'ignorance

est une cause qui abrège universellement la vie. L'acquisition

de la connaissance complète de notre propre nature et de

celle des choses ambiantes, la constatation des conditions

d'existence auxquelles il faut que nous nous conformions, et

la découverte des moyens de nous y conformer dans toutes

les variations de saison et de circonstance, ouvrent au pro-

gi'ès intellectuel une vaste carrière.

Sera-ce en moralité, c'est-à-dire en un plus grand empire sur soi-même? Grandement aussi : plus grandement peutêtre? La bonne conduite reste d'ordinaire au-dessous de ce qu'elle devrait être plus par faute de volonté que par faute de connaissance. Pour coordonner convenablement les actions

complexes qui constituent la vie humaine dans sa forme civilisée, non-seulement il faut remplir une condition préalable, — reconnaître la marche qu'il convient de suivre; mais il faut encore une condition, un penchant convenable à suivre cette marche. En songeant que nous manquons tous les jours à accomplir des résolutions souvent répétées, nous nous apercevons que le manque du désir nécessaire est, plutôt que celui de Taperception nécessaire, la principale cause de nos fautes. Il est nécessaire que nous recevions une nouvelle collation des sentiments que la civilisation développe en nous, c'est-à-dire des sentiments qui répondent aux exigences de rétat social, des facultés émotionnelles qui trouvent leur satisfaction dans les devoirs qui nous sont imposés, avant que les crimes, les excès, les maladies, l'imprévoyance, l'improbité, la cruauté, qui aujourd'hui diminuent si fort la durée de la vie, puissent cesser.

Ainsi, en considérant les diverses possibilités, et en demandant quelle direction l'évolution de l'avenir — cet équilibre mobile plus parfait, cette adaptation meilleure des relations internes aux externes, cette coordination d'actions plus parfaite — prendra probablement, nous concluons qu'elle doit prendre surtout la direction d'un développement supérieur de l'intelligence et des sentiments.

§ 373. Nous verrons que cette conclusion s'impose également à nous, si nous recherchons les causes qui produisent ces résultats. Pas plus dans le cas de l'homme que dans celui d'un autre être, nous ne pouvons admettre que l'évolution se soit faite, ou qu'elle se fasse par la suite, spontanément. Dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, toutes les modifications, fonctionnelles et organiques ont été, sont et doivent être immédiatement ou médiatement des conséquents

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des conditions aoibiantes. Quels sont donc ces changements du milieu auxquels, par une équilibration directe ou indirecte, l'organisme humain s'est adapté, s'adapte maintenant, et continuera à s'adapter? Comment nécessitent-ils une évolution supérieure de l'organisme?

Comme la civilisation a partout pour antécédent l'accroissement de la population et qu'elle a aussi partout pour une de ses conséquences une décroissance de certaines forces des* tructi vos de l'espèce, elle a aussi pour conséquence un accroissement de certaines autres forces destructives de l'espèce. A mesure que les hommes deviennent plus nombreux, le danger de mourir sous la dent des animaux de proie diminue. Sans doute, à mesure qu'ils s'étendent sur la surface du globe et se divisent en tribus, les hommes deviennent des bôles sauvages les uns pour les autres; mais le danger de mort par celte cause diminue aussi à mesure que les tribus se fondent ensemble pour former des nations. Seulement, il y a un danger de mort qui ne diminue pas, c'est celui que produit l'augmentation du nombre, le danger de manquer de nourriture. Supposé que la nature humaine ne change pas, la mortalité qui en résulte augmenterait en somme à mesure que les hommes se multiplieraient. Si, sous l'empire de ces conditions, la mortalité ne s'élève pas, ce doit être parce que la provision d'aliments augmente aussi ; et cela suppose certains changements opérés dans les habitudes des hommes par la pression de leurs besoins. C'est donc là qu'est la cause permanente de modification à laquelle les hommes civilisés sont exposés. Bi»n que l'intensité de son action soit toujours amortie en un sens par une plus grande production de substances alimentaires, elle s'aggrave toujours dans un autre sens par une plus grande production d'individus. Évidemment les besoins de l'excès de population consti-

tuent le seul stimulant qui pousse les hommes à se pro* curer une plus grande quantité des choses nécessaires à la vie : si la demande ne dépassait pas roffre, il n'y aurait pas de motif d'augmenter celle-ci. Évidemment aussi l'excès de la demande sur TofTie est persistant : la pression de la population dont il est l'indice ne saurait être éludée. L'émigration qui s'établit dès que la pression arrive à une certaine intensité, amène, il est vrai, de temps en temps un soulagement temporaire ; mais, comme l'émigration tend à peupler toutes les contrées habitables, il s'ensuit qu'à la fin la pression, quelle qu'elle puisse être, doit être supportée en totalité.

L'accroissement de la population dépassant constamment celui des moyens de subsistance, cause une nouvelle demande d'adresse, d'intelligence, d'empire sur soi-même, et implique par conséquent un exercice constant et un développement graduel de ces qualités. Tout perfectionnement industriel esta la fois le produit d'une plus liante forme d'humanité, et a besoin de cette forme supérieure d'humanité pour être pratiquée. L'application de la science aux ans, c'est la mise en jeu de plus d'intelligence pour satisfaire nos besoins, cq qui implique le progrès continu de cette intelligence. Pour faire rapporter davantage à l'hectare, il faut que le fermier apprenne la chimie, qu'il adapte de nouveaux appareils mécaniques, et que par la multiplication des opémtions il cultive à la fois ses propres facultés et celle de ses ouvriers. Pour satisfaire aux exigences du marché, il faut que le fabricant améliore son vieil outillage, invente de nouvelles machines, et que par le prix de salaires élevés il excite des ouvriers à acquérir une plus grande adresse. Les ramifications du commerce qui s'étendent tous les jours imposent au négociant la nécessité d'augmenter ses connaissances et de se livrer à

des calculs plus compliqués. La diminulion des profits de rarmateur l'oblige à armer des navires construits par des méthodes plus scientifiques, d'engager des capitaines plus intelUgenis et un meilleur équipage. Dans tous les cas, b cause première est la pression de la population. N'était la compétition qu elle établit, les affaires de la vie ne coûteraient pas chaque jour autant de pensée et de force, et le développement de la puissance mentale n'aurait pas lieu. La difliculté de gagner de quoi vivre est encore le motif qui fait que Ton donne aux enfants une éducation supérieure et que les adultes fournissent une application plus intense et plus longue. Chez la mère elle produit la prévoyance, l'économie, une habile direction du ménage ; chez le père, le goût du travail assidu et l'abnégation. Rien que la nécessité ne peut forcer les hommes à se soumettre à cette discipline, et rien (fue cette discipline ne saurait produire le progrès.

Dans ce cas comme dans bien d'autres, la nature assure chaque phase du progrès par une succession d'essais qui se répètent perpétuellement et ne peuvent manquer de se répéter jusqu'à ce que le succès soit obtenu. Tous les hommes, chacun à son tour, se soumettent plus ou moins à cette discipline; ils progressent ou ne progressent pas en la suivant, mais il est dans la nature des choses que ceux-là seuls qui progressent par elle survivent en définitive. En effet, les familles et les races que la difficulté de gagner leur vie, imposée par Texcès de fécondité, ne stimule pas à améliorer leur production, c'est-à-dire à acquérir une activité mentale plus grande, sont sur le grand chemin qui mène à l'extinction, et à la fin elles doivent céder la place à celles que la pression stimule. Nous avons vu récemment ce principe se vérifier en Irlande. Ici, même sans plus d'exemple, on verra que la mort prématurée, sous toutes ses formes et quelle qu'en soit

la cause, ne peut manquer d'agir dans le même sens. En effet, comme ceux qui sont prématurément emportés doivent, dans la généralité des cas, être ceux chez lesquels la puissance de conservation individuelle est la moindre, il s'ensuit que ceui qui demeurent pour continuer la race, doivent être ceux en qui la puissance de la conservation individuelle est la plus grande, c'est-à*dire l'élite de leur génération. Que les dangers, de l'existence soient du genre de ceux que produit l'excès de fécondité, ou d'un autre, il est clair que l'exer* cice incessant des facultés nécessaires pour lutter contre ces dangers, et la mortde tous les hommes qui ne parviennent pas à lutter contre eux avec succès, assurent un progrès constant vers un degré supérieur d'adresse, d'intelligence, d'empire sur soi-même, une meilleure coordination d'actions, une vie plus complète (1).

(1) Une grande partie de ce chapitre conserve sa forme originale, et le paragraphe qu'on vient de lire est une reproduction exacte de la Revue de WesinUmter d'avril 185S, où se trouvaient esquissées les idées développées dau les cent dernières pages. Ce paragraphe nous fait voir jusqu'à quel point on peut s'approcher d'une grande généralisation sans la voir. Sans doute, j*jr reconnais la méthode de la sélection. naturelle et je lui fais jouer un rôle dana Vévf^ lution d'un type supérieur, mais cette conception ne doit pas être confondue avec celle que M. Darwin a élaborée avec tant d'habileté, et appuyée d'une si grande quantité de faits. En premier lieu, nous ne parions ici de la sélection naturelle que comme d'un moyen de favoriser l'adaptation directe, seuleincot en ce qu'elle aide le progrès par la conservation des individus chez qai les modifications d'origine fonctionnelle se sont faites le plus favorablement. £n second lieu, il n*y a pas de trace de l'idée que la sélection naturelle peut, en coopérant avec la cause dont nous parlons, ou avec d'autres, produire de* écarii de structure; et, par suite, faute de cette idée, rien ne suppose que la sélection naturelle ait quelque chose à faire avec l'origine des espèces. En troisième Ueu« le facteur le plus importaat de tous, la variation spofi/tfnêe. Ou dérivée, comme nous pouvons encore l'appeler, n'est nullement reconnue. Bien que Tusage et la désuétude soient, je crois, des causes bien plus puissantes de modifications organiques que M. Darvvin ne le suppose; quoique, en pom'suivant cette étude en détail, j'aie été amené à croire que l'équilibration directe a joué un réle plus actif que je ne l'avais moi-mâme pensé un moment; je considère que M. Darwin a mis hors de doute qu'une grande partie des faits, peut-être la plus grande, ne sont explicables que comme résultat de la survie des individus qui se sont écartés, par l'elfet de causes indirectes, du

§ 374, Nous sommes ainsi arrivés à reconnaître que Texcës de fécondité, par les changements qu'il ne cesse d'opérer dans le milieu de l'homme, est lui»même une cause de l'évolution ultérieure de l'homme; et le corollaire qu'il convient d'en tirer, c'est que la continuation de l'évolution de l'homme due à cette cause est elle-môme une cause d'un déclin nécessaire de sa fécondité.

Ce progrès à venir de la civilisation, résultat nécessaire de la pression incessante de la population, s'accompagnera d'une augmentation des frais del'individuation, tant dans la structure que dans la fonction, et plus spécialement dans la structure et la fonction du système nerveux. La lutte paci* fique pour l'existence dans les sociétés qui deviennent de plus en plus nombreuses et compliquées, s'accompagne nécessairementd'un accroissement des grands centres nerveux, en masse, en complexité, en activité. L'accroissement de l'ensemble des émotions, source nécessaire de force pour les hommes qui ont à se maintenir au même niveau et h élever leur famille au milieu de la compétition toujours plus ardente de la vie sociale, se trouve, toutes choses égales, corrélatif à l'accroissement du cerveau. Les sentiments supérieurs que suppose le perfectionnement de l'empire sur soimême qui, dans une société meilleure, peut seul permettre à l'individu de laisser une postérité durable, sont, toutes choses égales, corrélatifs d'un cerveau plus compliqué, comme le sont aussi les idées plus nombreuses, plus variées, plus générales et plus abstraites qui doivent devenir de plus en plus nécessaires pour réussir à mesure que la société pro-

type des ancôlrcs. Le paragraphe ci-dessus ne GOQlient donc qu'une allusion à la méthode de sélection et ne fait pas soupçonner Ténonne portée de ses effets, ou des conditions sous lesquelles une grande partie de ses effets se prodnisent.

gresse. Enfin la genèse de celle quanlilé plus grande de sentimenls el de pensées dans un cerveau augmenté de volume el d'une struclure plus compliquée, se Irouve, toutes choses égales, le corrélatif d'une plus grande usure du tissu nerveux, el d'une plus grande consommation de matériaux qui servent à le réparer. Il en résulte que le système nerveux doit devenir plus onéreux à l'organisme, tant par les frais primitifs de sa construction que par son travail subséquent. Déjà le cerveau de l'homme civilisé est plus grand d'environ trente pour cent que le cerveau du sauvage. Déjà il présente un accroissement d'hétérogénéité, surtout dans la distribution de ses circonvolutions. Nous en concluons que de nouveaux changements du genre de ceux qui se sont produits sous la discipline de la vie civilisée, continueront de s'effectuer. Mais, partout et toujours, l'évolution est Tantagonisle de la dissolution procréative. Que ce soit par le développement plus grand des organes qui servent à la conservation de l'individu, que ce soit dans l'augmentation de la complexité de leur structure, que ce soit dans leur activité supérieure, la soustraction des matériaux nécessités par ces changeraenls implique une diminution de la réserve disponible pour la conservation de l'espèce. Enfin nous avons vu des raisons de croire que l'antagonisme entre l'individualion et la genèse se prouve plus que jamais quand il s'agit du système nerveux, à cause du prix élevé de la structure et de la fonction nerveuse. J'ai montré (§ 346) la relation qui semble exister entre un développement cérébral supérieur et le relard prolongé de la maturité sexuelle. Xous avons vu encore (§ 366, 367) que lorsqu'il existe une fécondité exceptionnelle, il y a aussi paresse d'esprit, et que lorsque l'éducation a coulé une dépense excessive d'action mentale, il en résulte souvent une infécondité complète ou partielle. Aussi le genre parliculier

d'évolution que Thorame traversera par la suite est plus qu^aucun autre de nature à causer le déclin de sa puissance de reproduction.

Le développement nerveux supérieur et la dépense plus grande d'action nerveuse dont nous parlons et que nous allvibuonî) indirectement à l'accroissement du nombre des individus, et qui devient plus lard un obstacle à Taccroissement de ce nombre, ne doit pas être considéré comme une tension plus forte, comme une vie de fatigue mentale. Il faut admettre que Taugmentation de la puissance et de l'activité des émotions et de l'intelligence devient spontanée et agréable grâce à des modifications organiques. De même que les Européens dont le cerveau est grand, lorsqu'ils sont affranchis de la pression de la nécessité, se livrent volontairement à des entreprises et à des genres d'activité que le sauvage ne pourrait soutenir même pour satisfaire des besoins urgents; de même leurs descendants, qui auront des cerveaux encore plus grands, trouveront un plaisir encore plus grand à des occupations qui demanderont une plus giande dépense cérébrale. La demande élevée de matériaux destinés à établir et à faire jouer les fonctions psychiques, sera une demande constitutionnelle. Nous devons concevoir le typemodifié de telle sorte que le système nerveux plus développé attire irrésistiblement pour son activité normale et naturelle, une plus grande proportion du stock commun des substances nutritives, et qu'en augmentant d'intensité, en devenantplus complète et plus longue, la vie individuelle diminue nécessairement la réserve applicable à la production de nouvelles vies, qu'il ne sera plus nécessaire d'avoir aussi nombreuses.

Bien que le jeu de celte opération d'évolution doive sans doute se modifier dans l'avenir, comme il s'est modifié dans le passé, par les facilités de vivre que la civilisation produit,

il ne peut pourtant y avoir sous Tinfluence de cette cause que des interruptions temporaires. Quelque perfectionnement qu'on apporte aux arts industriels, il faut une limite au perfectionnement, puisque le chiffre de la multiplication dépassant celui de la mortalité, la population doit continuellement suivre de très-près la production. Aussi, bien que pendant les premiers temps de la civilisalion, une augmentation de nourriture puisse être le prix d'une quanûté donnée de travail, il doit venir un temps où cette relation sera renversée, et où, pour acquérir une augmentation de la quantité de nourriture, il faudra un travail plus que proportionnel à celte augmentation; la disproportion montant toujours et la diminution de la puissance reproductive devenant plus grande.

§ 375. Il nous reste maintenant à chercher la limite vers laquelle tend ce progrès. Tant que la fécondité de l'espèce est plus que suffisante pour contre-balancer la diminution causée par les décès, il faut que la population continue do s'accroître. Tant que la population continue de s'accroître, il fUut qu*il y ait pression sur les moyens de subsistance. Enfin, tant qu'il y a pression sur les moyens de subsistance, il faut que le développement mental augmente et qu'il en résulte une nouvelle diminution de la fécondité. Ainsi le changement ne peut jamais s'arrêter tant que le chifi're de la multiplication n^est pas égal exactement à celui de la mortalité, c'est-à-dire ne peut jamais cesser avant qu'en moyenne chaque couple ait autant d'enfants qu'il en faut pour produire une autre génération d'adultes produisant elle-même des enfants en nombre égal à celui de la génération piécédente. A première vue cela semblerait impliquer qu'à la fin chaque couple aura rarement plus de deux rejetons;

mais un moment d'attention suffit à nous foire voir que ce chiffre est Texpression d'un degré de fécondité plus bas que celui qui sera probablement jamais atteint.

En supposant que la lumière et la chaleur du soleil, d'où dépend toute vie terrestre, demeurent asset abondantes pendant une période assez longue pour que révolution que nous observons puisse s'achever, il y a pourtant encore des chan- {^ements astronomiques et géologiques lents qui doivent empêcher tme adaptation complète de la nature humaine aux conditions ambiantes qui laisserait le chiffre de la multiplication tomber aussi bas. Nous avons vu (§ 148) que dans une période de vingt et un mille ans, chaque hémisphère parcourt un cycle de saisons tempérées et de saisons extrêmes en chaud et en froid, variations qui se trouvent elles-mêmes adoucies et aggravées alternativement durant des périodes bien plus longues, et nous aVons vu que ces variations sont cause d'un flux et d'un reflux perpétuel d'espèces à la surface du globe. De plus, par l'effet de changements géologiques lents, mais inévitables, surtout ceux d'élévation et d'abaissement, le climat et les caractères physiques de chaque habitat se trouvent modifiés, tandis que les vieux habitats sont détruits et que de nouveaux se forment. Nous avons remarqué que ce fait est une cause constante de migrations et de changements du milieu, qui sont les conséquences de ces migrations. Or, bien que l'espèce humaine diffère des autres en ce qu'elle a le pouvoir d'opposer une réaction artificielle aux changements externes, il y a pourtant des limites à ce pouvoir, et même, s'il n'y avait pas de limites, les changements ne pourraient manquer de produire leurs effets indirectement sinon directement. Si, comme on le croit probable, ces cycles astronomiques ramènent des périodes glaciaires dans chaque hémisphère, les parties de la terre qui

ont une population dense à une époque, sont à une autre époque à peu prés complètement abandonnées, et vice versa. Les altérations du climat et de la surface du globe qui ont des causes géologiques, doivent produire de nouvelles redistributions lentes de la population ; de nouveaux centres de civilisation se produiront et auront pour résultat nécessaire de nouveaux courants de population. En conséquence, le genre humain ne peut manquer de subir des changements de milieu physique et moral analog^ue^ à ceux qu'il a déjà subis. Ces changements peuvent à la fin devenir plus lents et moins marqués; mais ils ne peuvent jamais cesser. S'ils ne peuvent jamais cesser, il ne peut jamais s'établir une adaptation parfaite de la nature humaine à ses conditions d'existence. Pour établir la correspondance complète entre les actions internes et externes qui constituent la vie la plus élevée et la plus grande puissance de conservation individuelle, il faut qu'il y ait une relation prolongée entre l'organisme et les circonstances qui demeurent les mêmes. Si les relations externes s'altèrent tandis que les relations internes s'y adaptent, l'adaptation ne saurait jamais être parfaite. Enfin, faute d'une adaptation exacte, la puissance théoriquement la plus élevée de conservation personnelle avec laquelle devrait marcher la puissance théoriquement la moins élevée de reproduction de l'espèce, ne saurait exister.

Aussi, bien que le nombre des morts prématurées puisse en définitive devenir très-petit, il ne peut jamais le devenir assez pour permettre que le nombre moyen des rejetons de chaque paire tombe aussi bas que le chiffre deux. On peut admettre que la limite sera un nombre moyen entre deux et trois; toutefois il n'est pas probable que ce nombre demeure constant, mais on peut présumer qu'il augmentera un peu

et qu après cela il diminuera un peu, suivant que les variations survenues dans les conditions physiques et sociales abaisseront ou élèveront les frais de la conservation individuelle.

Quoi qu'il en soit, il est évident qu'à la fin la pression de la population et les maux qui raccompagnent disparaîtront, et laisseront subsister un état de choses qui n'exigera do chaque individu qu'une activité normale et agréable. La cessation de la décroissance de la fécondité implique la cessation du développement du système nerveux; ce qui implique un système nerveux devenu capable de fournir à toutes les demandes qu'il reçoit, c'est-à-dire qui n'a rien à faire de plus que ce qui lui est naturel. Mais cet exercice des facultés qui ne dépasse pas l'exercice qui lui est naturel, constitue une jouissance. A la fin donc l'acquisition des subsistances et l'accomplissement des devoirs des parents et des devoirs sociaux demanderont exactement ce genre et cette quantité d'action qui est nécessaire à la santé et au bonheur.

L'antagonisme nécessaire entre l'individuation et la genèse se trouve alors non-seulement remplir avec précision la loi à priori de la conservation de l'espèce, depuis la monade jusqu'à rhommc, mais assurer la réalisation finale de la plus haute forme de cette conservation, c'est-à-dire une forme dans laquelle la quantité de vie sera la plus grande possible, et les naissances et les morts les moins nombreuses possibles. Cet antagonisme ne saurait manquer d'amener les résultats que nous lui voyons produire. L'excès de fécondité a rendu la marche de la civilisation inévitable, et la marche de la civilisation doit inévitablement diminuer la fécondité et en définitive en détruire l'excès. Depuis le commencement, la pression de la population a été la cause prochaine du pro-

grès; elle a produit la diffusion originelle de la race; elle a porté les hommes à abandonner les habitudes de déprédation et à s'adonner à l'agriculture ; elle a eu pour effet de nettoyer la surface du globe. C'est la pression de la population qui a contraint l'homme à l'état social ; qui a rendu Toi^nisation sociale inévitable, et qui a développé les sentiments sociaux. C'est elle qui a stimulé les améliorations progrès* sives de la production, l'accroissement de l'adresse et de l'intelligence. C'est cette cause qui nous met tous les jours plus en contact et nous unit par des relations de dépendance mutuelle toujours plus étroites. Enfin, après qu'elle a été cause que le globe s'est couvert de la population qu'il peut porter et que toutes les parties habitables ont été mises au meilleur état de culture ; après qu'elle a élevé à la perfection toutes les opérations qui servent à satisfaire les besoins humains ; après qu'elle a développé en même temps l'intelligence pour la rendre capable de remplir sa tâche, et les sentiments pour les adapter complètement à la vie sociale ; après avoir fait tout cela, cette cause ayant fini son œuvre, doit elle-même graduellement finir.

§ 377. En terminant, n'oublions pas de remarquer que les opérations générales qui ont mené jusqu'au point où nous sommes les résultats acquis, et qui produiront, on peut le présumer, les résultats à veçir dont nous avons parlé, se suffisent parfaitement.

L'évolution sous ses deux points de vue, général et spécial, est un progrès vers l'équilibre. Nous avons vu que la limite théorique vers laquelle progresse l'intégration et la différenciation de tout agrégat, est un état d'équilibre entre toutes les forces auxquelles les parties de cet agrégat sont soumises, et celles que ses parties leur opposent. {Premiers Principes^

§ 170.) Ennn nous avons vu que l'évolution organique est un progrès vers un équilibre mobile complètement ajusté aux actions environnantes.

Nous avons aussi indiqué que che2 Thomme civilisé, il se fait un nouveau genre d'équilibration, à savoir celui de ses actions avec les actions de la société dont il fait partie. {Premiers Principes y ^ilb.) Les restrictions et les exigences de la société ne cessent d'altérer son activité et par conséquent sa nature ; et aussitôt que sa nature est changée, les restrictions et les exigences sociales subissent une réadaptation plus ou moins étendue. Ici Torganisme et les conditions sont tous modifiables, et c'est grâce à une série d'accords entre l'organisme et les conditions que s'effectue le progrès vers l'équilibre.

Plus récemment nous avons vu, dans chaque espèce, s'établir un équilibre d'un genre compliqué entre la totalité des forces destructives et la totalité des forces conservatrices de l'espèce, c'est-à-dire un équilibre impliquant que lorsque l'aptitude à conserver la vie individuelle est petite, l'aptitude propagatrice doit être grande el vice versa. D'où il suit que l'évolution d'une espèce plus en équilibre avec le milieu, est aussi l'évolution d'une espèce qui se rapproche, par un mouvement corrélatif, de l'équilibre entre le nombre des nouveaux individus produits et le nombre qui survit et se propage.

Le résultat final à noter, c'est que, dans l'homme, toutes les équilibrations entre la constitution et les conditions, entre la structure de la société et la nature de ses membres, entre la fécondité et la mortalité, avancent simultanément par une même gradation vers un niveau commun. A mesure qu'il s'approche de l'équilibre entre sa nature et les circonstances toujours en voie de variation de son milieu inorganique, et qu'il s'approche d'un équilibre entre sa nature et toutes les nécessités de l'état social, l'homme s'approche en même

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temps de la limite la plus basse de fécondité ou Téquilibrc delà population se soutient par Taddition d'un nombre d'enfants égal au nombre de vieillards que la mort soustrait. Des changements numériques, sociaux, organiques, doivent, par leur influence mutuelle, créer sans cesse un état d'harmonie où chacun des facteurs est juste au niveau de son œuvre. Enfm ce résultat, le plus grand qu'on puisse concevoir, doit être aussi l'œuvre de l'opération universelle qui se révèle dans la plus simple action inorganique.

J'ajoule ici les faits auxquels j'ai Tail allusion plus haul (g 190). C'est chez les onibetlilères que j'ai rencoulré les plus nombreux et les plus

frappants. Ou trouve fréqueinmenl dans YHeracUum spotidj/lium des monstruosités qui ont la signirinalion que nous avons dite, si fréquein>

ment que tous les botanistes les connaissent. L'angélique sauvage nous offre plusieurs autres productions surnuméraires de même signification. Je laisse de côté plusieurs faits plus ou moins importants et je me borne à en examiner deux.

Dans Tun nous avons une ombelle terminale où neuf des ombellules se trouvent diversement transformées : ici, une seule fleur est devenue monstrueuse par suite du développement de quelques-unes de ses parties sous forme de bourgeons; là, plusieurs fleurs ainsi déformées s'associent avec des rayons qui portent des ombellules imparfaites; et ailleurs, des fleurs sont remplacées par des ooibellules, dont les unes sont parfaites, et d'autres imparfaites seulement en ce qu'elles ont leur pédoncule court. La figure 69, qui représente d'une façon un peu con^' ventionnelle, une partie d'un échantillon desséché, donnera une idée de cette angélique. En a nous voyons une seule fleur changée en partie; dans l'ombellule b, un des rayons porte une ombellule secondaire, et Ton peut voir en c et en d diverses autres productions surnuméraires.

Mais le fait le plus concluant est celui de VHeracleum spondylium, où une seule ombelle terminale, outre les transformations déjà citées, nous les présente encore plus avancées (1). Les éléments de ce produit complexe sont : trois ombelles centrales déformées seulement sur des points secondaires ; une ombellule en dehors de celles-là qui se transforme en partie en ombelle; une autre encore plus excentrique métamorphosée au point d'être plutôt une ombelle qu'une ombellule ; neuf groupes périphériques formés par des ombellules transformées en onibelle^ dont quelques-unes ofl'rent encore sur plusieurs points une complication plus avancée. En détail, ces parties nous offrent à considérer les faits suivants : 1^ l'ombellule la plus interne est normale, sauf en ce qu'elle a une fleur périphérique dont un membre (apparemment un pétale) se transforme en un bourgeon floral ; 2° l'ombellule qui vient ensuite, un peu moins au centre, a une de ses fleurs déformée par le développement d'un bourgeon à la base du calice; d"* la troisième des ombellules centrales a deux fleurs extérieures anormales. L'une d'elles porte un bourgeon floral à son bord au lieu d'un membre foliaire. L'autre est à moitié fleur et à moitié ombellule; elle se compose de trois pétales, de trois étamines et de cinq bourgeons floraux poussant à la place où devraient se trouver les autres pétales et les autres étamines. 4° En dehors de ces ombellules se présente un des groupes

(1) Pour ceux qui voudraient examiner des métamorphoses de ce genre, je dirai que j*ai trouvé presque tous les exemples que je rapporte dans le voisin nage de la mer, la dernière, sur le rivage de Lochiel, près du fort William. Est-ce parce que j'ai mis plus de soin à chercher ces faits quand je me troU' vais dans ces localités, ou parce que l'air de la mer favorise l'excès de nutrition d'où résullept ces transformations? Je ne saurais le dire.

SUBSTITUTION DANS LES PLAiNTES. 607

mixtes. Ses cinq fleura centrales sont normales. Tout autour on voit plusieurs fleurs transformées plus ou moins ; l'une d'elles a une étamine changée en partie en un bourg^eon à fleur. Ensuite, à la périphérie de ce groupe mixte se voient trois ombellules complètes et une incomplète où quelques pétales et étamines de la fleur primitive se laissent voir encore, 5^ Après vient un groupe mixte où prédomine la structure ombellaire. Ses trois fleurs centrales sont normales, autour d'elles sont cinq fleurs présentant un excès de développement sous diverses formes comme ceux que j'ai déjà décrits. A la périphérie, il y a sept ombellules complètes au lieu de fleurs; outre une ombellule incomplète qui contient des traces de la fleur originale, il y en a une qui est un pétale imparfaitement arrangé en forme de bourgeon. &* Des neu6 groupes externes où le développement des ombelles simples en ombelles composées est le plus tranché, presque tous présentent des anomalies. Trois d'entre eux ont une fleur centrale qui n'offre point de transformation ; et dans les autres, Tombellule centrale se compose de deux, de trois ou de quatre fleurs. 7> Mais le fait le plus remarquable, c'est que dans plusieurs de ces groupes périphériques qui résultent de la métamorphose d'ombelles simples en ombelles composées, la même métamorphose est portée à un degré de plus. Quelques-uns des rayons qui les composent portent eux-mêmes des ombelles composées au lieu d'om-

belles simples. La figure 70. représente une portion de l'échantillon desséché. Deux des ombellules centrales sont marquées a et b; les ombelles marquées e eid sont des groupes mixtes; e et ^ sont des ombelles composées qui occupent la place d'ombelles simples, et g montre un des rayons où le développement va encore plus loin.

Ce fait auquel viennent s'adjoindre beaucoup d'autres faits du même genre, ne prouve- t-il pas que les organes foliaires peuvent en se développant prendre la forme d'organes axials? Lors même qu'on y poorrait reconnaître les formes transitoires, il n'y aurait, croyons-nous, pas d'autre façon d'interpréter les faits que nous venons de détailler. Le seul moyen d'esquisser cette conclusion, c'est de supposer que lorsqu'un groupe de fleurs remplace une fleur unique, c'est que les bourgeons axillaires, qui par hypothèse appartiennent à plusieurs organes foliaires de la fleur, se développent pour former des axes ; ce qui revient à appuyer une hypothèse sur une autre hypothèse en désaccord avec les faits. Les organes foliaires des fleurs ne portent pas de boui^geons à leurs aisselles, et on n'aurait jamais supposé que ces bourgeons soient présents typiquement, n'eût été cette conception erronée du type^ qui a mené à tant d'autres erreurs en biologie, c Or, écrit Goethe, comme nous ne pouvons nous figurer une feuille sans le nœud d'où elle sort, ou un nœud sans un bourgeon, nous osons conclure », etc. Voilà un exemple d'une méthode philosophique dont on ne fait que trop usage en Allemagne. On passe en revue une partie des faits, et on en tire une conception générale; puis on projette cette conception générale dans le monde objectif, comme un moule oii la nature jette ses produits; on s'attend à le voir partout rempli, et quand on n'en aperçoit pas l'effet actuel, on suppose qu'il existe en puissance.

Si, au lieu d'imposer les formes de nos idées à la nature, nous nous contentions de généraliser les faits tels que la nature les présente, nous ne trouverions rien à l'appui de la doctrine morphologique énoncée ci-dessus. La seule concej^tiou du type que la logique de la science justifie est celle-ci : la corrélation des parties demeure constante sous toutes les modifications de la structure. Pour le constater, il faut que nous comparions toutes ces modifications, et que nous remarquions les traits qui leur sont communs. En procédant ainsi sur les segments successifs d'un axe phanérogame, nous arrivons à une conclusion tièsdiflércnte de celle de Gœthe. Les bourgeons axillaires manquent presque toujours dans les cotylédons; on les rencontre ordinairement aux aisselles des feuilles entièrement développées plus haut sur l'axe; ils manquent souvent aux feuilles situées près de la fleur; ils sont presque toujours absents aux bractées, aux sépales, aux pétales, aux étamines, aux carpelles. Ainsi, des sept formes que prend la feuille, une seule a un bourgeon axillaire et six en sont privées. Avec ces faits sous les yeux, il me semble qu'il n'est pas difficile de < se figurer un nœud sans bourgeon ». Si nous ne sommes pas sous l'empire d'une conclusion surannée, les faits nous conduiront à conclure que chaque nœud porte un appendice foliaire eipeut porter un bourgeon axillaire.

Lors môme qu'on accorderait que le segment type d'un phanérogame renferme un bourgeon axillaire, qui doit toujours être considéré comme

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