Je prie d'avance qu'on veuille bien excuser la liberté et
parlé que de l'équitation de luxe, du sport, et du dressage auquel il convient de soumettre le cheval qui y est destiné.
Mais le cheval de selle n'est pas seulement destiné au sport, et l'équitation n'est pas seulement affaire de luxe. A l'époque où nous vivons, le cheval est un élément essentiel de la force militaire d'un pays ; le cheval est un instrument, une arme de guerre qu'il faut savoir choisir, préparer et manier.
Les dernières guerres ont prouvé que la cavalerie est appelée à jouer un rôle décisif. Partout on s'efforce de la rendre plus nombreuse et plus forte. Tout récemment, des brochures, des articles de journaux et de revues ont montré à quel point l'attention est portée sur cet objet.
Qu'il me soit permis — ou tout au moins pardonné— de dire quelques mots du cheval de guerre^
L'élément constitutif de la cavalerie, c'est le cheval
même la vivacité de mes critiques en raison de l'absolue conviction où je suis qu'elles ne sont que trop fondées. Je crois d'ailleurs que beaucoup de personnes, bien placées pour parler de ces choses avec compétence, souscriraient volontiers à la plupart de mes observations, si elles avaient la liberté de le faire.
I. A mon avis, c'est le cheval de demi-sang qui convient le mieux pour la guerre.
Au début de ce livre, j'avais dit que le pur sang a toute ma préférence. Ce n'est pas une contradiction. Le pur sang a des qualités qu'on trouve rarement chez les autres au même degré : la vigueur, l'énergie, la finesse. Mais ces qualités ne sont pas les seules désirables chez le cheval destiné à l'armée. Le pur sang surmontera peut-être les fatigues mieux que tout autre. Dans une charge, il aura un élan merveilleux, incom-
de troupe, le cheval du soldat, qui doit avoir des qualités particulières, dont les principales sont la solidité et la résistance. Avec lui, il n'est pas question de finesse, d'effets savants, non plus que d'allures spéciales. Il faut qu'il porte son homme, il faut qu'il le porte sûrement, longuement, et que la vigueur de sa constitution lui permette de résister aux fatigues et à toutes les misères d'une campagne.
Il faut encore qu'il ne coûte pas trop cher, car l'argent reste, malgré tous les progrès et toutes les innovations, le premier nerf de la guerre.
Un cheval ne coûte pas seulement la somme en échange de laquelle son propriétaire l'a cédé. A cette première mise on doit ajouter tout ce qu'il a coûté depuis l'achat jusqu'au jour où il est réellement bon pour le service. Un cheval payé mille francs, qu'il faut conserver, soigner, nourrir dans un dépôt pen-
parable. Mais comment supportera-t-il toutes les privations, toutes les misères d'une campagne?
En Grimée, les Anglais ont perdu la plupart de leurs chevaux de pur sang. Les normands, les percherons, les bretons, les auvergnats ont admirablement résisté.
Le cheval de guerre doit être rustique. Il faut que, sans être hors de service, il- subisse la faim, le froid, la pluie, la neige, les nuits sans abri et sans couverture. Le pur sang est-il capable de cette endurance? Je ne le crois pas.
Tant que la race n'aura pas été endurcie, elle donnera des chevaux admirables; mais elle ne fournira pas le cheval résistant, endurant, qu'il faut pour la guerre.
J'ajoute que, pour se servir du pur sang, il faut avoir une connaissance de l'équitation plus complète que ne la reçoivent les hommes de troupe.
2ja DEUXIEME PARTIE.
dant un an avant de l'envoyer au corps, coûte en réalité deux mille francs le jour où il prend place dans le rang.
Je n'ai pas la prétention d'aborder ici des questions financières ou militaires qui sont absolument hors de ma compétence. Je raisonne simplement en homme de cheval. Je dis que, lorsqu'il s'agit du cheval de troupe, il faut considérer en même temps les qualités indispensables du cheval et son prix de revient. Si je ne m'occupais que des qualités, en laissant de côté la question d'argent, ma théorie pourrait paraître vaine. Or j'ai l'ambition unique, mais très ferme, de n'énoncer que des faits pratiques et de ne conseiller que des choses possibles.
Tout le monde sait comment sont recrutés les chevaux pour l'armée. Des commissions de remonte se transportent dans les différents centres d'élevage, examinent les chevaux de trois à quatre ans et font les achats. Ces visites sont forcément prévues. Pour les chevaux de quatre ans, les marchands de tous pays, de l'étranger surtout, s'appliquent à devancer la remonte et à acheter ce qu'il y a de mieux, ce qui leur est facile, puisqu'ils offrent un prix supérieur. La remonte choisit les meilleurs dans ce qui reste.
Ces chevaux, considérés comme impropres à tout service en raison de leur âge, sont dirigés sur des dépôts où ils sont entretenus jusqu'à l'âge de cinq ans. Quelquefois ils sont mis en pension moyennant indemnité chez des agriculteurs.
CHEVAL D'ARMES. 2jj
Je laisse de côté tous les détails pour arriver au point principal, qui est celui-ci : quel que soit l'âge du cheval au moment oià on l'achète, on considère que, jusqu'à cinq ans, on ne doit rien lui demander. A partir de cinq ans seulement % on commence à l'exercer, à le soumettre à un travail régulier plus ou m.oins rationnel, en un mot à le dresser.
C'est une tradition, c'est un principe.
Eh bien, au risque de heurter toutes les idées reçues, je dis que la tradition est une erreur, que Iç principe est faux, que le système est mauvais.
Attendre le cheval jusqu'à cinq ans pour l'exercer, le dresser, l'entraîner en vue des services de guerre, c'est perdre un temps précieux. C'est accumuler des dépenses qui doublent au moins son premier coût, et compromettre ses qualités naturelles, qui s'atrophient faute de l'alimentation suffisante et de l'exercice nécessaire donnés en temps voulu.
A trois ans et demi, un cheval- bien conformé, et
1. Administrativement les chevaux ont cinq ans, parce que l'on compte leur âge à partir du i" janvier. En fait, ils ont quatre ans et neuf mois puisqu'ils sont nés au printemps. Les chevaux arrivent dans les régiments dans la première quinzaine d'octobre de l'année où ils ont pris quatre ans. Ils ont donc quatre ans et six mois.
On les met à Tescadron de dépôt pour le débourrage. Là ils s'habituent à l'écurie, à la selle, au port de l'homme et aux objets extérieurs. Dans la première quinzaine de janvier, c'està-dire à quatre ans et neuf mois, ils sont versés dans leur escadron et le dressage commence.
2. J'entends le cheval français, de quelque contrée qu'il arrive.
qui a été suffisamment nourri et exercé, est assez développé et assez vigoureux pour supporter l'exercice gradué qui précède et facilite le dressage. A quatre ans, il peut être convenablement dressé et bon pour le service du corps. Après quelques mois de ce service, il est entraîné et possède la solidité et l'endurance qui sont les qualités maîtresses du cheval de guerre.
Si l'on veut rompre avec la routine, si l'on veut adopter un système suffisant d'alimentation et un dressage rationnel, on obtiendra un cheval de troupe qui, à quatre ans et demi, vaudra, dans son ensemble, autant et même mieux que le cheval de six ans ne vaut actuellement ^
D'oià vient donc l'idée, profondément enracinée, que, avant l'âge de cinq ans, le cheval ne peut être utilisé dans l'armée? D'où vient que tant d'hommes éminents qui se sont occupés des remontes ont admis et consacré ce principe? J'imagine qu'on a simplement constaté que les chevaux de cinq ans, tels qu'on les obtient, sont encore bien faibles et incomplètement développés. Partant de là, on en a conclu qu'il serait impossible de les utiliser plus tôt. On s'est arrêté au fait, sans en rechercher les causes.
Et pourtant, la preuve est faite depuis longtemps, et constamment renouvelée, que le cheval suffisamment nourj^i et exercé peut, à trois ans, faire les plus grands efforts et soutenir les allures les plus rapides 2.