‹ Principes de géographie humaineChapitre 10 sur 129 · II. — LE POINT DE DÉPART · texte numérisé non relu

II. — LE POINT DE DÉPART

On pourrait penser que les irrégularités que présente la répartition de l'espèce humaine sont dues à un état d'évolution peu avancée. L'homme étant nouveau-venu dans certaines parties de la terre, on s'expliquerait que ces régions n'eussent pas encore le nombre d'habitants que mériteraient leurs ressources. Elles n'auraient commencé que tard à être atteintes par la marée montante du flot humain. Mais cette vue n'est pas confirmée par les faits ; car il semble que, presque sur tous les points de la terre, l'homme est un hôte déjà très ancien.

Les recherches qui ont été poussées de nos jours dans les parties les plus diverses de la surface terrestre ont mis à jour, soit sous forme de squelettes, soit sous forme d'objets travaillés, des traces presque universelles de l'antique présence de l'homme. Des enquêtes systé-

1. On obtenre même une légère diminution dans l'État d'Iowa de 1900 à 1910.

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Riatiques dans l'Amérique du Nord ont conclu à la diffusion générale de l'homme quaternaire sur ce continent. Ni dans l'Amérique du Sud, ni au Cap, ni en Australie, c'est-à-dire dans les parties de la terre qu'on pourrait croire arriérées, les antiques vestiges humains ne font défaut. C'est un fait acquis que dés les ftges dits paléolithiques, tandis que les glaciers qui avaient envahi une partie des continents n'avaient pas encore accompli leur retrait définitif, l'humanité avait déjà réalisé un progrés qui constitue, dans la classe supérieure des êtres vivants, une véritable singularité géographique : elle avait étendu son aire d'habitat dans des proportions telles qu'elle équivalait presque à l'ubiquité. Ce privilège de quasi-ubiquité, elle l'avait communiqué déjà, ou devait le communiquer dans la suite, aux animaux entrés dans sa clientèle, notamment au chien, son précoce acolyte.

Cette « vaste et précoce diffusion », suivant l'expression de Darwin \ suppose l'exercice d'une mentalité supérieure ; elle prouve qu'il était de longue date armé des dons intellectuels et sociaux qui pouvadent assurer son succès dans la lutte pour l'existence. Dès lors et pas plus tôt commence l'œuvre dont nous avons à nous occuper id, l'œuvre géographique de l'honune. Les routes de la géographie se détachent à ce moment de celles de l'anthropologie. Par quelle suite d'acquisitions et de perfectionnements, mêlés de pertes à certains égards, l'organisme humain était-il entré en possession de ces précieux avantages ? A l'anthropologie de le rechercher. Nous ne pouvons id que jeter un regard furtif sur ces questions d'origine. Ce n'est pas le début, mais Taboutissetnerit d'une longue évolution antérieure qui correspond au moment où l'homme s'est répandu sur la terre.

A une époque où ni le climat, ni la configuration des terres et des mers ne correspondaient exactement à l'état actud, il se présente à nous comme un être constitué de longue date en ses traits fondamentaux, en possession d'une quantité de traits communs qui excédent de beaucoup la somme des différences. Si intéressant qu'il soit de constater chez l'Australien ou le Négrito un moindre dévdoppement de la colonne vertébrale, une gracilité plus grande des membres inférieurs servant de support au tronc, ces différences sont peu de chose en comparaison de la chaîne de ressemblances physiques et morales qui unit 'entre eux les membres du genre humain et en fait un tout.

Je ne puis parier qu'en passant de l'enquête ethnographique qui, de nos jours, s'est étendue aux peuples les plus divers. Sous les variantes

1. Ch. Darwin» DeMctndanct de VtMtime, chap. vu, p. 197 (trad. fr. de M. £. Bar- BiER, Paris, 1S74).

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des niilîeux ambiants, une impression d*unité domine. Comment expliquer qu*à travers ces différences on ait tant d'occasions de constater entre contre très éloignées des similitudes et des convergences ? Sur les principaux incidents de l'existence, et particulièrement sur la mort, la maladie, la survivance des flmes, des idées qu'on peut r^arder comme le triste et universel partage de l'humanité ont engendré des rites, des superstitions, des représentations figurées, masques ou statuettes, tout un matériel ethnographique analogue. Il y a un fond primitif commun, sur lequel l'homme se rencontre à peu prés partout semblable à lui-même. Conformément aux mêmes idées il a dressé, aligné, échafaudé des blocs ou simplement amoncelé des pierres pour abriter des sépultures. Suivant les mêmes arrangements il a construit en Suisse et en Nouvelle-Guinée des cases lacustres sur pilotis. On peut se demander si ces analogies ne s'expliquent pas par des emprunts réciproques, car les relations, même à grande distance, n'ont jamais manqué absolument. Les emprunts deviennent toutefois fort invraisemblables entre contrées arides séparées par la zone équatoriale, ou entre contrées tropicales séparées par des océans. Combien n'a-t-il pas fallu de siècles, en Europe mêm^ pour que l'usage du fer, connu sur les bords de la Méditerranée» se répandît en Scandinavie ? L'hypothèse d'emprunts, quand elle ne s'appuie que sur ces analogies mêmes, est gratuite. Il faut se rappeler que nos conceptions et nos habitudes se sont accumulées sur un tuf plus ancien et plus profond qu'on n'imagine.

Cette diffusion gteérale de l'espèce humaine s'effectua par des voies que nous n'avons pas le moyen de retracer. Soit qu'il y ait eu un centre unique de dispersion, soit qu'on admette une pluralité qui, en tout cas, ne put être qu'assez restreinte, il faut que l'humanité ait trouvé devant elle de vastes espaces continus pour se répandre. Un morcellement insulaire eût été incompatible avec les déplacements que suppose cette extension. C'est comme être terrien, par les moyens de locomotion appropriés à son organisme, qu'il put franchir des distances qui nous étonneraient si nous ne savions pas de quoi sont capables les peuples primitifs. La mer n'entra que plus tard au service des migrations humaines. D est significatif que les tribus vivant à proximité de la mer ou même dans des archipels, comme ces Négritos épars sur les côtes méridionales de l'Asie, soient restées étrangères à toute vie maritime. L'usage de la navigation est un progrès tardive^ ment acquis, qui resta longtemps l'apanage d'un petit nombre, et qu'on ne saurait compter au rang de ces inventions primordiales qui hàtteent universellement la diffusion de l'humanité.

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Quand ks Européens ont étendu leurs découvertes et leurs observations sur Tensemble du globe, ils ont trouvé beaucoup de tribus qui ignoraient l'usage de la voile, d'autres qui ne pratiquaient pas la poterie, un plus grand nombre auxqueUes les métaux étaient inconnus ; mais la possession du feu faisait partie du patrimoine commun. Des trouvailles d'objets calcinés accompagnent les plus anciennes traces de l'homme. La différence des procédés en usage pour obtenir le feu, par frottement, par percussion, ou autres moyens plus particuliers, indique que l'invention dut s'accomplir d'une façon indépendante en difféfents points de la terre. Il n'est pas interdit de penser que ce fut dans une des régions tropicales à intervalles de saison sèche que l'invention fit ^fortune. Lorsqu'on nous conte comment les indigènes de l'Afrique tropicale recueillent, sur une couche d'herbes sèches particulièrement inflammables, la poudre incandescente qu'ils ont fait jaillir en frottant une pièce de bois tendre avec une pièce de bois pointue, il semble qu'on assiste à une des expériences décisives qui donnèrent Keu à la conservation et au transport de la flamme une fois obtenue. Le climat qui met à portée l'un de l'autre le tapis desséché de la brousse et lé bois dur, c'est-à-dire le combustible et l'allumette, représente le milieu le plus favorable à la marche de cette invention. C'est là sans doute que vécurent les Prométhées inconnus qui parvinrent les premiers à s'approprier cette force incalculable que recelait un jaillissement d'étincelle.

L'extension presque universelle d'une très ancienne humanité s'explique par la possession de cette arme. Le feu n'était pas seulement un instrument d'attaque et de défense contre la faune rivale, à laquelle elle avait à disputer son existence ; il lui fournit la possibilité de s'éclairer, de cuire ses aliments. L'homme put ainsi s'accommoder à peu près de tous les climats, disposer d'un plus grand nombre de moyens de nourriture. Il fut plus libre de se mouvoir à travers la création vivante.

Ce ne fut, il est vrai, qu'une couche très mince et discontinue que la population qui se répandit ainsi sur la suri ace de la terre. La comparaison des peuples actuels dont les genres de vie se rapprochent de ceux que pratiquaient ces primitifs, peut donner quelque idée de la densité moyenne qu'ils pouvaient atteindre. Exceptons comme négligeable la minime somme d'habitants relégués au delà du cercle polaire ou dans les déserts intertropicaux : il y a, aux abords de 60o lat. N., une série de peuples de civilisation relativement fixée, auxquels la chasse et la pèche, accompagnées chez quelques-uns d'un peu d'élevage et d'agriculture, fournissent le principal de leur subsistance.

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Tchouktcheiy Toungouses, Iakoutes, Samoyèdes, Lapons, etc., circuleat ainsi à travers cet ensemble de forêts, steppes et toundras qui composent dans l'Asie septentrionale un paysage peu différent de celui où nos paléolithiques de l'Europe centrale chassaient le renne. Un nomadisme réglé d'après les migrations des animaux, ainsi que la nécessité de ne se mouvoir que par petits groupes : telles sont les conditions actuelles, analogues. à celles qu'on entrevoit dans le lointain passé. Elles sont favorables à une large diffusion en espace, comme le prouve l'extension des Esldmaux, et elles s'accordent ainsi avec les faits que constate l'archéologie préhistorique* C'est donc une leçon d'archaïsme que nous donne cet état sodaL Lorsqu'on a essayé d'évaluer en chiffres la population de ces peuples ^ qui ganussent sur une étendue inmiense la ceinture boréale des continents, les calculs les plus probables ne sont pas arrivés à un total de 500.000 habitants : ce n'est pas même 1 par kilomètre carré ; ils ne composeraient pas, à eux tous, la population d'une seule de nos grandes villes de deuxième ordre I De vastes espaces n'ont pu être occupés autrement pendant la période, décisive déjà pour l'avenir, de la création vivante^ où l'homme, armé du feu, entra, nouveau champion, dans l'arène.

Ce n'est pas que, dés cette époque» il ne se soit formé sur certains points de premières ébauches de condensations humaines. La pêche, plus que la chasse, y donna lieu. Parmi les amas de rdbuts de cuisine (kjbkkaimôddingen) trouvés sur les cAtes de Danemark, où des débris d'oiseaux et de bêtes sauvages se mêlent à des amoncdlements d'arêtes de poissons et d'écailles de mollusques, il y en a qui n'ont pas moins de 400 pieds de long, 120 de laige, et jusqu'à 8 pieds de haut *. Ils datent d'une époque où l'hcMume n'avait d'antres instrumenls que des os ou des .silex taillés, ni d'autre animal domestique que le dûen. L'abondance du menu, autant que les dimensions des amas, montrent que des groupes relativement nombreux ont vécu là. La mer, au contact des cAtes ou des bancs qui favorisent raccomplisscment des fonctions vitales, est une grande pourvoyeuse de nourriture. Des témoins ont décrit, sur les cMes méridionales du Chili, les scènes qui se déroulent à marée basse, quand non senlement hommes et femmes, mais diiens, porcs et, avec de grands cris, oiseaux de mer accourent vers la provende laissée par le flot, vers la table que quotidiennement la nature tient ouvert;e à tous ces commensaux.

La vie de pêche cdtière suppose un certain d^ré de sédentarité

1. Voir notamment les calcoli de Kxmr Hasobit (PeiermannM MUL, XXXVII, 1801, p. 153 : carte, pi. 11).

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