VUE D'ENSEMBLE
sente un point tournant dans l'évolution du peuplement humain, la répartition de notre espèce sur le globe ne différait guère de ce que l'on observe aujourd'hui» par exemple» à Madagascar, où plus du tiers de la population s'accumule sur un espace qui n'est que le vingtième de rae.
De telles inégalités sont-elles justifiées par les conditions naturelles ? La miâtiplication de l'espèce humaine rencontre de graves obstacles, en partie insurmontables, soit dans une surabondance de vie v^étale et microbienne, étouffant l'activité de l'homme, comme c'est le cas dans les silves équatoriales ; soit dans une pénurie qui, par insuffisance d'eau ou de chaleur, anémie en quelque sorte toutes les sources d'existence. Au contraire, la clémence du climat, l'abondance spontanée des moyens de nourriture sont des circonstances propices. On a essayé, à la suite de CandoUe, de dresser le bilan des plantes nourricières d'après l'origine : si parmi les régions les plus favorisées on compte le domaine méditerranéen et l'Inde, le Soudan pourrait y figurer au même titre, et l'on ne voit pas que 6a contribution ait jamais été bien forte qu peuplement du globe. Un critérium phis sûr serait dans les facilités d'acclimatation qu'offrent Certains climats. Celui, par exemple, où ime période pluvieuse et chaude de quatre à dnq mois succède à des hivers de température et d'humidité modérées, permet à la végétation d'accomplir par an deux cycles et à l'homme de pratiquer deux récoltes. Les Européens s'émerveillent du changement à vue qui, de mai à juin, transforme les campagnes du Sud du Japon. Aux joies bruyantes de la moisson succède en un clin d'ceil l'activité silencieuse des nouveaux germes qu'on vient de déposer dans le sol. Ce régime, qui est celui de l'Asie des moussons, a sûrement stimulé la iécondité humaine ; mais l'a-t-il fait partout ?
Un autre type de climat favorable, quoique moins libéral en somme, est cdui qui ménage à la végétation, après une interruption hivernales, une période d'au moins six mois de température dépassant 10 degrés, avec des pluies suffisantes. Le cyde est assez long pour ouvrir à l'acdimatation une marge considérable ; il est peu de céréales qui n'y trouvent place, et avec elles nombre d'arbres fruitiers et de l^umineuses. Cette heureuse variété, par les compensations qu'elle offre et les garanties contre ce danger de famine qui fut le cauchemar des anciennes sociétés humaines, est assurément une des circonstances les plus propices qu'ait pu rencontrer leur développement.
Aucune de ces causes ne peut être négligée ; aucune ne peut suffire. Tout ce qui touche à l'honmie est frappé de contingence. De toutes
parts, à cAté de domaines propices où l'homme a multiplié, on peut en signaler de semblables dont les eCfets ont été faibles ou nais : à cAté du Bengale sorpeuplé, l'Assam et même la Birmanie faiblemeiit occapés ; à cAté du Tonkin, le Laos. Et qu'était, avant le derniv siècle, cette vallée dn Mississipi dont le climat, avec ses pluies de printemps et de commencement d'été, est, au dire de A. W. Greely \ « une des principales bases sur lesquelles repose la prospérité de la grande République • ? Un terrain de chasse qui, devenu terrain agricole, ne peut opposer à l'Europe qu'une densité inférieure à 20 habitants par kilomètre carré.
La même impression d'inégalité et d'anomalie nous frappe, si nous tournons notre attention vers ces marches-frontières de la terre habitée que l'homme n'occupe qu'à son corps défendant, sans doute sous la pression des populations voisines. Notre race a poussé des avantpostes dans les hautes altitudes, dans les déserts, dans les régions polaires. Il y a, dans cette extension de l'homme en dépit du froid, de la sécheresse, de la raréfaction de l'air, un défi qui est bien une des affirmations les plus remarquables de son hégémonie sur la nature. Dans ces domaines qui semblaient pour lui frappés d'interdit, l'homme s'est avancé ; mais pas partout du même pas. La force d'impulsion qui a poussé l'humanité hors de ses limites naturelles, s'est exercée inégalement suivant les régions.
C'est dans l'hémisphère boréal de l'ancien continent que les régions désertiques ont le plus d'étendue; elles sont pourtant relativement moins dépourvues de population que les parties arides de l'Amérique et de l'Australie. L'homme a réussi à s'y accrocher à tout ce qui pouvait lui donner quelque prise. Les explorations qui de nos jours ont pénétré au plus profond des continents nous permettent de circonscrire à peu pré» les parties où l'homme ne paraît qu'à la dérobée et en fugitif. L'Arabie a le Dahna ; l'Iran, ses Khévir et ses Karakoum ; le Turkestan, son Taklamakan ; le Tibet, ses lugubres plateaux que l'on traverse des semaines entières sans rencontrer un être humain. Le Sahara oriental, dans le désert de Libye, qui a pourtant ses oasis, et le Sahara occidental, dans le Tanesrouf t, sont des déserts au sens absolu. Mais, en dehors de ces parties tout à fait déshéritées, nous remarquons que, dans ces régions arides d'Afrique et d'Asie, pour peu que s'offre un espace moins inhospitalier, une population s'en est emparée. Dès qu'un peu d'eau apparaît ou se laisse
1. Type TenneMM ; type Missouri. (A. W. Gbbelt, Rainfall Types of the United Siaies, dans National Gtog. Mag., V, 1893» p. 46.)
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soupçonner, Phomme, guettant ces points d'élection, a creusé de^ puits, pratiqué des canalisations qu'il a prolongées parfois par un effort sans cesse renaissant, obstiné devant l'aggravation des sévérités du climat à avoir tout de même le dernier mot. Il lutte comme agriculteur; il lutte aussi comme pasteur, rAdant de pftturages en pàturages, à mesure qu'ils s'épuisent, ce qui ne tarde guère. On a dit de ces tribus touareg que, si peu nombreuses qu'elles soient, elles sont encore en excès par rapport aux ressources de la contrée K Si donc il y a des contrées où l'on s'étoniie dé trouver trop peu d'hommes, il y en a d'autres où l'on peut s'étonner à bon droit d'en rencontrer trop. Les hautes altitudes sont l'équivalait des déserts. A 5.000 m., la pression de la colonne d'air a déjà diminué de moitié, les sources de chaleur vitale s'appauvrissent dans l'oxygène raréfié ; et cependant, dès 400 ou 500 m. au-dessous de cette altitude, au Tibet, commencent à se montrer quelques bouigades en pierre et des Rudiments de culture. Presque aussi haut, sur les plateaux du Pérou et de la Bolivie, se hasardent quelques établissements miniers et quelques lopins de teire. C'est dans les climats secs, exempts des brouillards intenses et de l'humidité équatoriale, que l'habitat permanent attdnt ses plus grandes altitudes : il s'épanouit entre 3.000 et 2.000 m. sur les plateaux tropicaux de la région sèche, au Mexique comme en Abyssinie et dans rVémen. Point de différence en cela entre l'ancien et le nouveau monde; ces hauts plateaux furent même le séjour de prédilection des civilisations an^éricaines. Mais, dans les montagnes de la zone tempérée, les choses ont pris un cours différent. La zone des pâturages, qui surmonte celle des forêts, est fréquentée dans le Pamir, l'Alal, les Tian-chan, par les pâtres kirghiz à des hauteurs dépassant 4.000 m. Moins élevés, quoique dépassant parfois 3.000 m., sont les yaîlas, domaines où s'est implantée la vie pastorale des Kourdes et des Turcomans. Enfin le mot Alpes était déjà connu des anciens comme synonyme de hauteurs et de pâturages. Cette annexion régulière des hautes altitudes à la vie économique n'avait jusqu'à nos jours rien d'équivalent dans les Parcs des Montagnes Rocheuses, les Paramos des Andes, sans qu'aucune raison de climat ni même de faune justifiât ces différences. Sans doute la présence de l'homme n'y est que temporaire ; mais c'est précisément à l'envei^re de ses migrations et de l'espace qu'eOes englobent, que se mesure, dans ces régions en marge, la force d'expansion de l'humanité.
1. P. PooRBAU, Documenté scientifiques de ta Mission saharienne (Mission Fouitau-Lamy), t. II, Paris, 1905, p. S40.
^ La plus sensible inégalité, en somme pourtant, est celle qui se révèle entre le Nord et le Sud, entre l'hémisphère continental et l'hémisphère océanique, Vardàgée et la noiogée de certains zoologues. C*est on fait remarquable que l'existence d'une chaîne de populations adaptées, sur presque toute l'étendue du front que les terres opposent au pôle boréal : de la péninsule des Tchouktches à la Laponie, du Groenland à l'Alaska. Numériquement faibles, elles rachètent cette infériorité par l'ampUtude de leurs mouvements. On a trouvé des traces d'établissements temporaires jusqu'au delà de 80o de latitude dans le Groenland. L'habitat ne saurait avoir, dans ces parages, de limites fixes. Un perpétuel va-et-vient y est la loi d'existence des animaux et des hommes. H y a un flux et un reflux dans cette marée humaine qui bat les abords inhospitaliers du pôle septentrional. Nulle trace de cette énergie d'expansion, de cette force de conquête, ne se montre dans les extrémités méridionales que projettent les continents en face du pâle opposé. Le climat n'eût pas été plus défavorable ; tout au contraire. Les étapes intermédiaires n'eussent pas manqué entre la Terre de Feu et les terres antarctiques ; la distance de 700 à 800 kilom. qui les sépare n'eût pas été au delà des moyens de navigateurs tels que les Eskimaux. Et pourtant, il n'a pas été trouvé trace humaine dans l'intérieur des fiords relativement abrités de la Terre de Graham, à la latitude de l'Islande. L'effort a langui faute d'espace ; et l'infériorité relative que l'on constate chez les mammifères de l'hémisphère austral semble s'être étendue iiux honmies.
n résulte de ce qui précède que la répartition des hommes ne s'explique pas par la valeur des contrées. Celui qui, jetant un rqpud de connaisseur sur les climats et les sols, essayerait d'en déduire le d^gré d'occupation humaine, s'exposerait à des mécomptes. Le calcul d'nn fermier supputant les probabilités de récoltes d'après les qualités de ses champs, n'est pas de mise pour le géographe. Une foule d'anomalies nous avertissent que la répartition actuelle de l'espèce humaine est un fait provisoire, issu de causes complexes, toujours en mouvement.
ActueUement, nous constatons, dans un coup d'œil d'ensemble, un chiffre approximatif représentant le total des hommes très inégalement répartis sur la surface terrestre. Cet état n'est qu'un point, et nullement un point d'équilibre, dans une évolution dont nous ne pouvons encore saisir que très imparfaitement les allures. Parmi les causes dont il dérive. Il y en a qui persistent, d'autres qui s'éteignent, d'autres qui entrent en jeu. Le résultat actuel est essentiellement mobile et provisoire ; néanmoins, c'est un résultat, ayaût comme tel la valeur d'un point de perspective, d'où il est possible d'observer
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rétrospectivement la marche des phénomènes^ et peut-être de hasarder quelques prévisions.
Sur ce point, toutefois» une grande réserve s'impose. On a exprimé, au xviii^ siècle, l'opinion que la terre pourrait tout au plus nourrir trois milliards d'habitants. Il sufBrait à ce compte que la population actuelle doublât, comme elle a fait en Europe au xix* siècle, pour que le plein fût dépassé. Témoins du peuplement actif de nombre de contrées nouvelles, nous sommes tentés aujourd'hui de nous croire en marche vers des totaux bien supérieurs. Nous pourrions peut-être nous tromper aussi, et exagérer les chances futures de population, comme nos devanciers étaient enclins à les réduire. Rien ne dit qu'il y ait, entre r^ons analogues, une densité normale atteinte par les unes, vers laquelle les autres s'acheminent. Il y a trente ou quarante ans, une des contrées les plus fertiles du monde, celle des Prairie States, au centre des États-Unis, s'est élevée presque d'un bond à 16 ou 17 millions d'âmes ; ce chiffre ne représente en somme qu'une densité de 15 à 20 habitants par kilomètre carré, bien inférieure à celle des contrées agricoles d'Europe ; et il ne semble pas, d'après les derniers recensements, qu'il y ait tendance à le dépasser ^.
La civilisation contemporaine met en mouvement, à côté de causes qui favorisent l'accroissement de la population, d'autres causes qui tendraient plutôt à la réduire. Si ce sont surtout les premières qui ont a^ pendant le xix® siècle, il se pourrait que les autres prissent le dessus au cours des générations suivantes.