II. — LA NAVIGATION A VOILE
L'emploi de la force mécanique de l'air pour vaincre la résistance de l'eau, c'est-à-di^ la voile, contenait le germe iiiimense de tous les progrès futurs. On ne peut pas dire de cette invention qu'elle ait eu un caractère d'universalité, comme par exemple celle du feu : bien des peuples, qui vivaient en contact avec la mer, ne l'ont point connue, ou ne l'ont connue que tard. Mais à ceux qui, indépendamment d'ailleurs les uns des autres, en ont inauguré l'emploi, elle a conféré une précoce supériorité. Elle les a spécialisés. En créant un genre de vie capable de tendre tous leurs efforts, elle a forgé des peuples. Elle a combiné ensemble des éléments probablement très différents de population, Cariens et Phéniciens, Malais et Mélanésiens, peut-être Celtes
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et Gennains, de façon à leur imprimer par la communauté des occupations, des caractères qui donnent l'illusion d'une race.
QueUe que fût la matière fournie par le milieu local» que l'on usât, pour capter et utiliser la force du vent, de nattes de palmiers ou de bambous comme les Malais, de toile de lin comme les Phéniciens et Hellènes, de toile de coton comme les Caraïbes, de cuir comme les Vénètes et les anciens Celtes, c'était l'opposition d'une force iiatureOe à une autre force naturelle, une conquête sur la nature, une économie de main-d'œuvre et d'effort musculaire. Ces peuples acquirent sur les autres la supériorité que donne une plus grande indépendance des entraves terrestres. On sait quel avantage procura sur les continents à certains peuples la possession du cheval ; sur mer aussi le navire à voile fut un moyen d'hégémpnie, car la piraterie en profita aa moins autant que le commerce.
Les périples et autres documents de l'antiquité classique laissent entrevoir à quel degré de connaissance détaillée et minutieuse des cAtes la navigation parvint de bonne heure dans la Méditerranée et les mers immédiatement Voisines. Une riche nomenclature où n'est omis aucun accident ni anfractuosité du littoral s'applique à la côte et l'anime d'une vie pittoresque. Des dictons se répètent entre marins sur les passages redoutés. Des sanctuaires, des légendes avec noms de fondateurs de villes font comme une broderie au littoral de la mer intérieure. La navigation est imprégnée de ces souvenirs. Minutieusement attentive à la côte, eUe ne s'en écarte qu'à regret et le moins possible, n faut cependant se hasarder en pleine mer pour atteindre l'Espagne et l'extrémité occidentale de la Méditerranée : ce fut longtemps le secret des Phéniciens, et des Phocéens après eux, inventeurs de navires plus longs et tenant mieux la mer.
Cependant, considérant les faits dans leur généralité, il n'apparatt pas qu'il y ait une séparation entre une période de navigation côtière et une période, ultérieure de navigation au large. Tout dépendit de la nature physique et du régime des vents. Dans la Méditerranée même, les vents étésiens qui soufflent régulièrement, de mai à octobre, du Nord au Sud, unirent de bonne heure le monde hellénique à l'Egypte, firent du bassin oriental un tout que connaît déjà Homère. Des rapports s'établirent même sur de plus grandes distances entre l'Arabie du Sud et Madagascar \ entre l'Afrique orientale et la côte de Malabar. L'attraction des rivages opposés s'exerça d'autant mieux que l'inquiétude du retour n'existait pas ; il était garanti par l'alternance des