III. — DOMAINES DE NAVIGATION
Ainsit par la familiarité croissante avec la mer» s'esquissaient des limites naturelles, en même temps que se dessinaient des domaines. On vit des provinces se tailler dans un empire dont on ne connaissait pas encore retendue. Ces domaines ne sont pas toujours définis» schématisés» suivant l'expression de Strabon» par la configuration des cAtes ; leurs limites sont plutôt celles que trace le régime des vents et des courants. C'est la navigation qui fournit le principe des délimitations ; les Instmdians naxdiques en sont le commentaire.
L'autonomie de ces domaines maritimes a été en partie consacrée par des noms. Ds sont imprégnés d'une terminologie spéciale. Nous avons parlé de ceUe de la Bféditerranée : la nomenclature est arabe ou hindoue dans l'Océan indien» essentiellement Scandinave dans les mers du Nord de l'Europe. Cette dernière surtout apparaît comme le produit d'une observation exercée à discerner toutes les diversités de formes dans les accidents du littoral : le fiord désigne une échancmre étroite et longue ; le vik représente une anse arrondie. Tandis qae les mots ner et skafi s'appliquent à des promontoires élevés» peut-être plus allongés d'après le second ; egrr est une lande plate et sablonneuse. Pour les baies de dimensions petites» on emploie les désinences Daag^ voi, kil^ etc. ; pour les Iles» egonô; une chaîne d'écueik forme un sk&rgard K Telle est la signature indélébile que les Norvégiens ont apposée aux mers par eux parcourues.
Les noms subsistent» tandis que disparaissent peu à peu les variétés spéciales de navires qui s'y étaient adaptés. Le dhow arabe» la grande jonque chinoise qui portait» au temps de Marco Polo et d'Oderic de Pordenone» jusqu'à 700 hommes» la pirogue à plateforme» les doubles pirogues à balancier des Polynésiens» qui excitèrent l'admiration des Cook et des Dumont d'UrviUe» ont rejoint ou rejoindront bientôt dans les échantillons de nos musées de marine la Kogge de la Hanse ou le dragon des Vikings. Cependant ces spécimens archaïques ont eu leur extension, leur part de découvertes. De grands espaces maritimes ont été parcourus par eux.
n advint naturellement que» dans certains domaines» la navigation aiguillonnée par la concurrence fit preuve d'esprit plus progressif. Ce fut particulièrement l'avantage des marines méditerranéennes : la substitution de la grande voile latine triangulaire à Tandenne voile
1. Eqilson» I^exlcon poeiicum antiqiue lingune septentrionalis, Copenhague, 1860. — MoBius, Allnordisehes Glossar, Leipzig, 1866.
quadrangulaire réalisa un notable progrès. Ce fut un progrès non moins décisif quand les Génois l'eurent remplacée à leur tour par une voilure plus mobile et plus maniable» grftce à laquelle ils purent s'aventurer en plein océan» comme les portulans nous les montrent inscrivant le nom de saint Greorges, dès le xiv* siècle» sur l'archipel des Açores.
Chaque domaine de navigation eut donc ainsi son évolution distincte, ses développements indépendants» son outillage et son personnel.
Le grand progrès consista à franchir ces limites» à souder entre eux ces domaines. Lorsque» par le voyage qui couronna une série méthodique d'efforts» Vasco de Gama parvint à Mélinde sur la côte orientale d'Afrique» il trouva des pilotes qui connaissaient la route de Calicut et des Indes ; et les Indes elles-mêmes étaient le vestibule d'un autre domaine fréquenté» celui des mers sino-malaises. L'essor des découvertes maritimes au xvi^ siècle ne s'expliquerait guère sans ces préliminaires : ce fut un trait de lumière subit» quand l'union se fit entre ces domaines différents» quand l'alizé du Nord-Est» déjà pratiqué jusqu'aux Canaries, eut porté Colomb jusqu'à la mer des Caraïbes, et quand» d'autre part» eut été vaincu l'obstacle du cap des Tempêtes. Mais on peut aussi se rendre compte des profondes inégalités que l'isolement engendre entre les modes de civilisation» quels qu'ils soient» s'ils se développent indépendamment les uns des autres.
L'esprit d'invention n'avait certes pas fait défaut dans ces tentatives nautiques expérimentées sur plusieurs points différents du ^obe. Mais il s'était arrêté ici plutôt qu'ailleurs ; de sorte que» plus progressive» la navigation européenne avait acquis une telle supériorité qu'dle ne rencontra, dans l' Océan Indien et ailleurs» que des rivages dont elle eut aisément raison.
Ce ne fut donc que peu à peu que la figure de la mer apparut dans sa plénitude. Mais» dès le xvi^ siècle» l'unité du monde des mers formant un système se substitue» dans l'esprit des hommes» à la conception fragmentaire qui faisait de chaque domaine de navigation un monde à part» au delà duquel on ne se hasardait guère.
La mer devint le trait d'union par excellence. Elle seule était capable d'établir des communications régulières et permanentes entre les différentes œcoumènes distribuées à la surface des terres. Il faut se rappeler combien fut tenace la division en Grecs et Barbares» Juifs et Gentils» Chinois et autres hommes» pour mesurer le changement de perspective. L'humanité put s'observer maintenant elle-même, dans les traits généraux qui lui sont communs» et dans les différences profondes que crée un long atavisme. Ce ne fut pas la philanthropie
qui prit le dessus dans cette rencontre ; et cependant que de contrastes 8'ofErent à la réflexion dans cette extraordinaire histoire. Tout ce qui» en bien et en mal» caractérise la nature humaine se fit jour au contact entre ces sociétés différentes, inégales, séparées par des évolutions séculaires. Le prosélytisme religieux prit à tftche de ramener à une fqi commune les infidèles involontaires et déploya parfois pour cela un héroïsme admirable, tandis que d'autre part les plus impitoyables procédés d'extermination sévissaient.
De plus en plus séduite à la vue de domaines admirablement disposés pour devenir des patries enviables, des terres vierges où se rajeunirait le tronc transplanté de nos vieilles races, l'Europe commença à se répandre au dehors, sur les Amériques, puis sur l'Australie et sur l'Afrique du Sud ; des peuples nouveaux se multiplièrent et cet exode toujours croissant eut d'incalculables conséquences. En revanche, la traite dépeupla en partie l'Afrique noire pour prêter aux plantations du nouveau monde les bras qui manquaient. En partie aussi disparurent les peuples qui avaient fondé autour des grands lacs, le long des Montagnes Rocheuses ou sur les plateaux intertropicaux d'Amérique, des confédérations, des Empires, des embryons d'États. Jamais en somme ébranlement plus général n'avait retenti dans les rapports des hommes. L'évolution qui commença alors n'a pas dit son dernier mot ; c'est elle que nous voyons se poursuivre et s'amplifier aujourd'hui, avec la force d'étendue que lui prêtent les moyens modernes de circulation.