IV. — L'mâB D'HÉGÉMONIE PAR L'OCÉAN
Avec la fusion des domaines maritimes en un ensemble illimité de mers et d'océans, de nouvelles perspectives politiques apparaissaient dès l'aurore des temps modernes. Les rêves d'hégémonie mondiale, dont la réalisation s'était toujours heurtée à l'exiguïté des continents et aux limites imposées par leurs configurations géographiques, ne semblent plus une chimère. L'Empire des mers paraît vraiment pouvoir être conquis par un peuple. Un contemporain de Cromwell, Sir James Harrington, avait trouvé le mot qui convenait à la chose : OceanaK
On avait déjà vu des ihalassocraties s'édifier et disparaître. Elles avaient généralement pour point d'appui des côtes se faisant face, des chapelets d'Iles formant archipels. Les empires phéniciens, athé-
1. J. A. Froudb, Oceana or Engïand and her colonies, Londres» 1886.
niens, carthaginois de l'antiquité, celui de Venise au moyen ftge, celui de riman de Mascate dans la première moitié du xix® siècle représentent ce type archaïque de domination maritime. Ces échafaudages provisoires manquaient de bases.
L'idée qu'une domination quelconque put s'établir au large, sur les libres espaces océaniques, ne s'était pas présentée au droit romain, ou plutôt il l'avait par avance exclue : « La mer, disait-il, est une chose commune comme l'air et l'eau de pluie » ^. Il n'en fut plus de même quand, en 1494, les Espagnols et les Portugais s'accordèrent dans la prétention de se partager la domination des mers d'après un méridien.
A mesure que, sortant des Méditerranées, des mers bordières ou continentales qui foisonnent dans l'hénûsphère Nord, on avait franchi les grands Finisterres par lesquels se terminent les continents, doublé le cap de Bonne-Espérance, le cap Hom, sillonné les mers australes, et qu'on s'était lancé à travers les étendues du Pacifique, on avait constaté Taffaiblissement, puis la disparition des perturbations exercées par les terres sur les mers. Non seulement on avait vu s'ouvrir des routes sans fin ; mais les contrastes saisonnaux, encore si marqués dans les latitudes moyennes de l'Atlantique Nord, s'étaient amortis. Le monde des mers se montrait empreint d'une teinte superficielle d'uniformité qu'on ne soupçonnait pas. Tout particularisme s'atténuait. Tout ce qui dans les mers dépendantes des continents nécessitait un outillage particulier, des habitudes de nautique spéciale, s'efSaçait dans l'égalité remarquable de conditions physiques.
Dans l'émulation qui s'alluma de s'approprier les contrées riches de trésors réels et imaginaires, et de s'en faire un gage incomparable de puissance, ces conditions offraient à ceux qui sortiraient victorieux de la lice, des possibilités d'expansion auparavant inconnues.
Des ambitions nouvelles se firent jour. L'idée d'hégémonie, ferment toujours actif dans les créations de la géométrie politique, s'amplifia à la taille des océans. Les dominations, puissantes par l'étendue, que. l'histoire avait connues sur les continents, avaient dû péniblement lutter contre les difficultés de communications, la variété d'obstacles physiques, les diversités d'adaptation rendues nécessaires par des contrastes de climat. Elles n'avaient réussi qu'avec peine à les surmonter et s'étaient épuisées dans cet effort. Leur poiiaance d'expansion avait trouvé sa pierre «d'achoppement dans les difiêrences physiques que multiplient les combinaisons du relief, du dimat, de la végétation, et qui, en s'accumulant, finissent par constituer le plus grave