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V. — RÉACTIONS CONTINENTALES

Le commercé maritime n'avait d'abord qu'effleuré les côtes. Mais au delà du rivage où s'étaient élevés des comptoirs, où s'étaient fondés des ports, l'intérieur a été sollicité de s'ouvrir. Il existe des voies naturelles aboutissant à la mer, facilitant la pénétration des continents : ce sont les estuaires fluviaux par lesquels la navigation peut s'avancer à plus de cent kilomètres, ou les fleuves assee puissants pour être jusque dans l'intérieur le prolongement de la mer. A défaut de voies navigables, il y a des points de moindre résistance par lesquels la circulation pénétrait déjà vers l'intérieur.

272 LA CraCULATION

La terre et la mer apprirent ainsi à se pénétrer. Entre ces deux mondes qui se touchent, le contact se changea en rapprochement plus intime. Par les côtes, une nouvelle vie s'insinue, qui anime et soulève les continents, car elle agrandit l'aire sur laquelle peut agir la pttissance.de transport économique qui est le grand avantage des voies maritimes, et elle fournit à la navigation, avec une abondance croissante, le fret dont elle a besoin. Autrefois il n'y avait que les ports qui participassent aux laiges perspectives d'outre-mer. Marseille, Amsterdam, Hambourg vivaient en quelque sorte de leur vie propre. Aujourd'hui c'est de l'intérieur que partent les ordres, que sont expédiées les masses de produits, matières premières ou objets d'alimentation, dont la mer est la grande dispensatrice ; et, parmi les ports qui s'en disputent le fret, la sélection s'établit, moins d'après les avantages nautiques qui leur sont propres, que d'après les facilités respectives de leurs relations avec l'intérieur. On peut donc dire que, par une révolution longuement préparée mais devenue surtout manifeste de nos jours, les rapports entre les terres et les mers ont été modifiés. Certains avantages auxquels jadis la géographie attachait un grand prix, tels que les découpures multiples, les articulations de détail du littoral, ont passé au second plan» tandis que les considérations de position prenaient le dessus. Mais en somme l'influence de la mer s'est généralisée ; elle a largement empiété sur les continents. C'est, sur de plus amples espaces, par de plus grandes masses, entre continents et océans, que l'échange des marchandises et des hommes s'opère désormais.

Ces échanges que la géographie physique constate entre les climats, la géographie humaine les réalise entre les produits. Cet état nouveau qui est le résultat du progrès des communications, de rindustrie,^de l'éveil de l'activité, a son retentissement à son tour, comme il est naturel, dans la carte politique. Tant de nouvelles forces sont entrées en jeu, que l'établissement d'une hégémonie unique a cessé de répondre aux possibilités et peut-être aux conceptions les plus ambitieuses. D'autres Empires coloniaux se sont fondés ou se préparent aux côtés de celui qui reste le plus grand de tous.

Dans ces formations politiques à grande envergure, les positions maritimes, telles que les îles, les caps, etc., ont leur rôle marqué, comme le prouve le rôle que joue Dakar dans nos possessions, et

celui qui semble assuré à Tahiti et Mangareva après le percement de Panama, ou l'importance des Hawalpourles États-Unis, surla route du Pacifique. Ce sont des jalons, des étapes, des lieux d'atterrissement de câbles, des dépôts de charbon ou de vivres, points de relâche, ne vivant que d'une vie d'emprunt. La vie vient de l'intérieur des conti-

nents. Partout se fait sentir» plus pressante, la réaction de l'intérieur sur les côtes. C'est un symbole significatif. La zone périphérique s'étend ; l'auréole maritime gagne l'arrîére-pays. La combinaison de l'Hudson, des Grands-Lacs avec les Prairies, a décidé l'avenir dçs États-Unis. Delhi vient de remplacer Calcutta comme capitale des Indes ; ce qui avait débuté comme comptoir est devenu un Empire, les vallées du Gange et de l' Indus ont cimenté le lien entre la c6te et un intérieur qui va s'élargissant. C'est ainsi que, par lé Fleuve Rouge, l'attraction du Tonkin conunence à se faire sentir jusqu'au Yunnan et gagne le Szé-tchouan. La Chine, le Japon, sont entraînés dans l'orbite des relations océaniques» Sur les bords de l'Atlantique, la grande masse de l'Afrique occidentale, de l'embouchure du Sénégal à celle du Niger, penche de plus en plus vers la mer, à mesure que les voies de péné^ tration convergentes soutirent le trafic de l'intérieur. Un Congo a pris place parmi les États. Une Amazonie commence à se dessiner.

Ce mouvement a pour résultat naturel d'accumuler, de concentrer la vie aux points de jonction. On pourrait qualifier d'hypertrophie, si eUe était durable, la disproportion qui existe entre la population de certains grands entrepôts maritimes et des contrées auxquelles ils appartiennent. Sydney compte plus de la moitié de la population de la Nouvelle-Galles du Sud ; Melbourne prés de la moitié de celle de Victoria ; Buenos Ayres renferme à elle seule prés du cinquième de l'immense République Argentine I

Il y a une connexion entre tous ces faits. La zone de contact entre les deux surf aces inégales qui se partagent le globe, s'est élargie dans les deux sens ; de plus grands espaces terrestres sont en rapport avec de plus grands espaces maritimes. Le mouvement et la vie se sont accélérés en conséquence. Une attraction plus forte, capable d'enlever plus d'hommes à la glèbe à laquelle ils étaient attachés, capable d'atteindre à de plus grandes distances des moissons entières, de mettre en mouvement des masses plus considérables de produits, opère entre les différentes contrées de la terre un brassage qui eût auparavant été impossible.

Cela est l'œuvre accomplie de nos jours par la navigation maritime ; nous laissons au lecteur le soin d'en tirer les conséquences sociales et économiques. Elles ne sont pas à dédaigner ; et cependant, à la réflexion, toute l'œuvi^e humaine paraît imparfaite, effleurant à peine la surface des choses.

Quand on considère le peu d'espace que couvrent les routes suivies par nos navires par rapport à l'immensité des océans, quand surtout on songe à ce que nos instruments nous laissent soupçonner de la phy-

Vidax^Lablachb, Géographie humaine. 18

siologie et de la morphologie de ce corps immense» de ses abtmes, des mouvements de fonds qui 8*y produisent» des échanges qui s'y opèrent, de la vie qui, sur toute l'étendue de cette masse, se déroule sous des formes et des apparences insoupçonnées, lésons mouvantes, plankton flottant, êtres rampant dans les abîmes, — on reste confondu du peu que représente en réalité cet effort humain, si notables qu'en soient les résultats géographiques. L'on aperçoit avec une sorte de stupeur combien d'activités et d'énergies nous échappent dans l'ensemble de ce monde où notre petitesse s'imagine jouer un si grand Me. C'est surtout par l'intermédiaire des êtres vivants que l'activité de l'homme .trouve partout moyen de s'exercer. Or à quoi se trouve-t-on parvenu ? Nous avons pu exterminer quelques espèces d'amphibies qui fréquentaient les confins septentrionaux du Pacifique, pourchasser les baleines des parages qu'elles fréquentaient, mais à ces destructions se borne notre atteinte, et nous ne savons même pas à quelles lois obéissent les migrations de poissons qui font l'objet ordinaire de nos pêcheries. Nous ne connaissons pas leur biologie. Presque tout nous échappe au-dessous de la mince couverture où notre présence laisse un fu^tif sillon. Presque tout, même dans ce qui touche les occupations et les industries les plus anciennes de la mer, devient aussitôt mystère en dehors de ce que perçoit la vue. Nous n'avons qu'une seule arme pour pénétrer dans ce monde fermé : c'est l'esprit, armé de science» capable d'invention, stimulé aujourd'hui par la conscience plus nette de tout ce qui se recèle d'énergies autour de nous. Dans le monde des mers, comme dans celui de l'air, les conquêtes de l'esprit et les applications pratiques auxquelles elles ont donné lieu sont les plus hauts signes de la grandeur de l'homme.

C'est par elles qu'il devient vraiment citoyen du monde. Et les changements opérés par la science sont les plus rapides : l'utopie d'hier est la réalité de demain.

FORMATION DB BAOBS

De ce que les traces primitives de l'homme se rencontrent dans presque toutes les parties de la terre, nous devons conclure à son ubiquité mais non à son universalité. Le peuplement ne pouvait qu'être intermittent, puisqu'il était nomadique ; et il faut aussi se le représenter comme sporadique, c'est-à-dire avec des lacunes, des intervalles habituellement vides. Les régions arctiques ou les marches frontières du désert nous offrent une image fidèle de cet état. Dans ces régions de chasse et de pêche, c'est par petites auréoles éparses que se manifeste la présence de l'homme. Il y a des terrains de chasse plus favorables suivant les saisons ; il y a des sites privilégiés de pêcherie : ce sont ces lieux que l'homme apprit sans doute bientôt à connaître, qu'il prit l'habitude de fréquenter plus assidûment, où il commença peut-être à improviser quelques grossiers abris, à tracer quelques signes de reconnaissance ou de ralliement, premières ébauches des établissements que ses arrière-descendants devaient y ioiplanler dans la suite. Peut-être prit-il l'habitude de signaler par quelques points de repère les directions les plus conmiodes pour s'y rendre au moment voulu. Mais, entre ces linéaments rudimentaires de rendezvous périodiques, ces sillages à peine plus durables que celui d'un navire, il faut se représenter de grands espaces habituellement vides, de laides zones d'isolement.

L'isolement est la condition nécessaire de ce que nous appelons des races. S'il ne crée pas la différenciation, on peut affirmer du moins qu'il contribue à la maintenir. C'est seulement avec son concours que des caractères physiques spécialisés ont pu se constituer, se transmettre et durer à travers les mélanges ultérieurs. Or l'humanité primitive, autant que nous pouvons l'entrevoir, apparaît sous forme de races distinctes pourvues de caractères permanents et durables, homogènes sur de grandes étendues.

Nous entendons par races des divisions fondées sur des caractères somatiques, affectant soit la morphologie» soit la physiologie du corps humain. Aujourd'hui les races physiques se manifestent rarement dans leur intégrité ; géographiquement, on ne saisit plus guère que des groupes profondément mélangés. Il est certain cependant que la couleur de la peau, l'indice céphalique» l'indice nasal, orbito-nasal, la forme des cheveux, la taille, fournissent des témoignages persistants de caractères physiques qui se sont différenciés, fixés et transmis d'âge en fige, persistant à l'état plus ou moins pur à travers tous les mélanges. Aucune expérience n'autorise à penser que le njgre, le jaune, le blanc puissent, même à la longue, perdre, en vivant dans un autre milieu que leur habitat d'origine, leurs caractères typiques.

La formation de ces races doit être considérée comme remontant aux périodes les plus reculées de l'histoire de l'humanité et a dû être déterminée par des conditions dont nous pouvons difficilement nous faire idée. Le peuplement humain n'a pas procédé à la façon d'une nappe d'huile envahissant régulièrement le domaine terrestre. S'il est parti d'un centre, d'ailleurs impossible à déterminer actuellement, il n'a pas rayonné également vers la périphérie. Dans l'impossibilité où nous soknmes de retracer les phases de cette évolution, nous ne pouvons que constater une chose^ c'est que, actuellement, la population humaine est distribuée par groupes : entre un petit nombre de foyers d'accumulation, il y a des vides ou du moins des contrées beaucoup moins peuplées. Les causes qui ont présidé à la formation de ces groupes ont favorisé la création d'individualités. Quelques-unes sont demeurées faibles, d'autres ont grandi au point d'embrasser de grandes collectivités.' Il est impossible de concevoir, sans l'action mille fois séculaire de causes séparatrices, les divisions que présente encore l'humanité actuelle.

. Les conditions naturelles qui ont suspendu ou gêné l'expansion des groupes humains subsistent encore et agissent dans une certaine mesure : les mers d'abord ; sur la surface des terres : les marais, les forêts, les montagnes. En outre, il y a des contrées mieux douées que d'autres pour fournir aux besoins de l'homme une satisfaction aisée et abondante ; la distribution des plantes et des animaux utiles a dû exercer une influence décisive sur la formation des groupes humains.

Toutes ces conditions ont certainement varié depuis le moment où se sont formées les races actuelles. Conmient expliquer autrement les contradictions et les obscurités de leur répartition géographique ?

L'une de celles qui, au Sud de l'Asie a été l'objet d'observations, est celle des Négritos. Nettement différents par leurs caractères antbro*

pologiques, par leur petite taille, leurs cheveux crépus, leur indice céphalique brachycéphale, des races qui les entourent» ils ont été reconnus par groupes sporadiques» séparés par de grandes distances océaniques, dans les Philippines, la péninsule malaise, les Ândaman, sans qu'on soit encore en état de déterminer leurs limites à TOuest et au Nord. Rien dans cette race n'est propre à faire soupçonner qaèlque trace des aptitudes nautiques nécessaires pour expliquer cette r^Murtition. Quelle combinaison d'événements serait capable d'eiqdiquer l'existence insulaire dans un rayon de plus de 3.300 kQomètres de groupes passifs étrangers à toute vie maritime ; ne connaissant d'autre outillage que l'arc de forme particulière dont ils se servent pour la chasse ?

Les recherches comparatives accomplies sur les races du Sud-Ouest de l'Europe et du Nord de l'Afrique semblent témoigner aussi en faveur de changements des conditions géographiques. De bons observateurs distinguent parmi les Berbères un certain nombre de types représentant des races différentes, et, parmi feux, fl s'en trouve, tel que le type brun dolichocéphale leptorrhinidn, qui ressemblent aux Italiens du Sud, aux Siciliens et aux Corses ; d'autres (brachycéphales) qui rappellent de près certains habitants de notre Massif central^. C'est peut-être dans les montagnes du- centre de la Tunisie que se retrouvent les représentants actueb les plus authentiques de la race dolicoeéphale à face large que nous ont fait connaître les fouilles des grottes de la Vézère. On peut alléguer, qui plus est, que les relations de contiguïté continentale ont dû persister assez longtemps pour accompagner certains développements de civilisation. La preuve en serait dans les ressemblances qu'offrent en Europe et dans l'Afrique du Nord les produits de l'industrie paléolithique *.

Ainsi l'hypothèse de changements considérables dans la configuration des continents semble indispensable pour expliquer la formation des races nègres. Un état sans doute moins ancien, mais assez éloigné néanmoins de l'état actuel, semble avoir présidé à la formation des races dont nous constatons aujourd'hui l'analogie dans le Sud de l'Europe et le Nord de l'Afrique. On pourrait ajouter que, parmi les hypothèses sur la formation de la race dolichocéphale blonde, dite nordique, la plus naturelle semble celle qui rattache son origine aux riions laissées libres dans le Nord de l'Europe par le recul des glaciers quaternaires. Une preuve de cette origine relativement récente peut

1. R. GoLUONON, Etude sur Vdknographie de la TunUte^ BaUetùi de Giofpihpide hiMÊûriqae et dueripUire^ 1886, p. 203 p. 286.

2. M. BouLB, Les Grottes de Grimaldi, L'Anthropotogte, t. XVII, 1906, p. 283.

être tirée du caractère de pureté qu'elle conserve encore dans certaines parties de la Scandinavie, comme aussi de la force d'expansion dont elle a fait preuve dans tous les temps historiques. ' Une explosion de prolificité dans des conditions d'isolement doit être envisagée conmie l'origine de races nouvelles. Ces circonstances peuvent-elles être encore réalisées ? On pourrait citer comme exemple les Allemands dans les campagnes intérieures du Sud du Brésil» passés de 20.000 à 200.000 en deux générations ^ ; les Boers dans l'Afrique du Sud '. Mais il ne semble pas que l'isolement ait été assez prolongé dans ces cas pour réaliser quelque chose de comparable à ce qui a dû se produire maintes fois jadis.

On a cru remarquer le changement que quelques générations auraient réussi à accomplir sous l'influence du climat des États-Unis du Nord- Est dans le tempérament de l'Anglo-Saxon devenu le Yankee.

Si réels que soient de pareils changements, ils sont contenus en d'étroites limites, ils ne sont pas capables d'affecter les caractères primordiaux des races. La résistance des types est un des faits que les progrès des études anthropologiques ont mis en lumière. Il y a des caractères constants à côté d'autres qui peuvent varier. Si nous ne sommes pas en mesure de dire sur quoi se fonde cette distinction, sa réalité ne peut faire l'ombre d'un doute. Les modifications qu'on- observe dans les races sont dues aux mélanges qui s'opèrent entre eUes plutôt qu'aux conditions immédiates de climat et de sol influant sur l'organisme. Nous voyons Lapons et Scandinaves, Slaves et Samoyèdes, Malais et Mélanésiens, Alnos et Japonais coexister aux mêmes latitudes, et d'autre part les régions équatoriales fournir domicile à des races aussi différentes que les Nègres d'Afrique et que les Indiens de l'Amérique du Sud.

Le problème de la formation et de la consolidation de quelques types généraux dans lesquels s'absorbe et se résume une grande quantité de sous-races ne reçoit donc que bien peu d'éclaircissement, pour ne pas dire aucun, de l'examen des conditions présentes. La distinction des races remonte en réalité à une époque où le mode de peuplement différait profondément de celui d'aujourd'hui. Il faut le regarder comme un legs du passé.

n n'en existe pas moins des adaptations, rendant, pour des raisons encore obscures, certaines races inaptes à sortir de certains milieux et donnant aux races enracinées dans un milieu déterminé la possibilité

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