GENRES DE VIE ET DOMAINES DE CIVILISATION
étaient mieux préparés dans la zone qui traverse l'ancien inonde en diagonale au Nord du Tropique, que nous y rencontrons des formes précoces de civilisation taQlées à plus grands traits qu'ailleurs ; domaines à souhait pour les grands Empires, les grandes religions qui s*y succèdent. Un long travail de syncrétisme a abouti à composer ces rassemblements sociaux que résument les mots d'Islam, Europe chrétienne. Hindouisme, Chine, centres d'influences dans lesquels beaucoup de centres moindres coexistent, mais qui gardent leur pjiysionomie d'ensemble.
Le Chinois, en dépit des différences provinciales, reste identique à lui-même sur les confins de la Sibérie et à Singapour. L'outillage, les moyens de nourriture, les remèdes et l'art de guérir, les formes de luxe, en sont le symbole matériel. La Chine se compose essentiellement de deux contrées différentes, le Nord et le Sud, Caihay et Mann, C'est dans la Chine centrale que s^est nourrie cette civilisation. Cependant, fl y a pour le Chinois une manière à peu près commune de se nourrir, se loger, se vêtir, de soigner ses maladies. Ses procédés de culture ne varient pas sur de grands espaces, tandis qu'il reste réfractaire à ceux de ses voisins, Mongols ou autres. Le chanvre jadis, la soie pour les classes riches, le coton forment la trame de ses vêtements ; la laine, que pourtant réclamerait le climat du Nord de la Chine, n'y figure pas. Comme dans les sociétés très hiérarchisées et en partie archaïques, le costume se complique et s'embellit dans les dasses riches. Au lieu de la jaquette courte avec pantalon et sandales qui suffit aux prolétaires, le bourgeois cossu, le mandarin s'enveloppent d'une sorte de robe de chambre tombant très bas, dont la prestance est rehaussée par des broderies, des passementeries, des insignes ei^ jade ou en cristal : en cela consiste le signe extérieur, signe envié de la supériorité sociale. A cAté de la pratique traditionnelle de cultures dâicates comme celle du thé, minutieuses comme celle du riz, des manipulations compliquées comme celles de la soie, il y a des industries très anciennes et raffinées comme celle des porcelaines, des laques, du jade, de la néplnîte, du bronze, qui faisaient l'objet d'un commerce étendu il y a deux mille ans. Le thé, transporté sous forme de brigues, est devenu indispensable aux peuples de la haute Asie. La porcelaine figure parmi les plus anciens objets de trafic des mers de Chine et de l'Océan Indien ; des spécimer s de l'ancien céladon chinois ne sont pas rares aux Philippines. Ce sont les marques par lesquelles s'affirme le prestige d'une civilisation et l'attraction qu'elle exerce autour d'elle.
L'Islam, dans le domaine qu'il s'arrogea aux dépens des civilisa-
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tioiis des bords de la Méditerranée et de l'Asie occidentale, recaeillit rhéritage d'industries, de raffinements de culture, miettes tombées de la table du monde antique. Les pratiques d'irrigation avaient fleuri en Chaldée et en Egypte ; Tart des briques émaillées avait créé des merveilles en Perse ; la coupole byzantine avait fondé des assises ; des industries d'art avaient poussé des racines. Dans la partie occidentale de son domaine, l'antique renommée des maroquins^ des cuirs de Cordoue, était peut-être en rapport avec la très antique domestication de la chèvre chez les peuples ibériques. Depuis longtemps on savait, dans ces contrées, travailler les peaux, les tanner, les assouplir et les teindre au moyen de substances v^étales diverses, dont les bazars d'Afrique ou d'Orient continuent à ofhir des échantillons. Le bazar, le caravansérail sont, presque autant que la mosquée et le minaret d'où des milliers de voix; depuis le Maghreb jusqu'au Turkestan, appellent les ci^yants à la prière, les organes de cette forme de civilisation, une des plus prenantes qui existent. Elle s'appuie sur des centres religieux : la Mecque, Médine, Mesched, Samarkand, Fez, Le Caire, Kerbéla, où le sentiment de la communauté se retrempe. Aux approches de Bokhara, un de ces centres urbains dont la renommée lointaine attire pèlerins ou marchands, de longues files d'auberges, restaurants, annoncent et précèdent la ville. On a souvent dit avec quelle rapidité les nouvelles, les bruits vrais ou faux circulent d'un bout à l'autre du monde islamique. Il se dégage de tout cela une force d'opinion, qui ouvre aux croyants non seulement les perspectives d'une autre vie, mais qui, dans celle-ci même, le relève à ses propies yeux, et en fait un être supérieur pour les populations du Soudan et même de l'Inde. Vêtement, construction, matériel et mobilier, composent le signalement extérieur de cette civilisation musulmane ; ils se maintiennent avec une singulière persistance. Le Bosniaque islamisé tend à se distinguer par son costume ; et ce fut sans doute un contre-sens que de substituer au turban et au caftan le fez et la redingote étriquée de la réforme mahmoudienne...
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n y a des contrées d'établissements sédentaires où la ville ne s'est pas implantée. Le type de village est de beaucoup dominant dans les grands centres de peuplement rural de l'Inde et de l'Extrême-Orient ; encore plus dans des contrées de moindre civilisation comme le Soudan et l'Afrique centrale» car on ne saurait donner le nom de ville à ces ag^omérations fortuites que la puissance d'un chef improvise et qui restent ensuite à l'état de termitière abandonnée. C'est au contraire le type de ville qui prévaut absolument dans les régions de colonisation récente, en Amérique et en Australie. D 9e combine» en Europe, avec le peuplement rural, quoique inégalement dans l'Est et l'Ouest, dans le Nord, le Centre et le Midi.
Nous saisissons qu'il y a entre ces deux types d'établissements des différences spécifiques, plus que de simples différences de degré dans la concentration du peuplement. Ce n'est pas une simple question de nombre ou d'étendue. La ville, dans le sens plein du mot, est une organisation sociale de plus grande envergure ; elle répond à un stade de civilisation que certaines régions n'ont pas atteint, qu'elles n'at^ teindront peut-être jamais d'elles-mêmes.
L'origine des villes, si loin qu'il faille remonter, est un fait essentiellement historique. L'auréole mythique dont s'enveloppe leur genèse (ixtael, héros éponyme) n'est que l'expression de l'admiration que ce phénomène a excité parmi les honmies. Créations du commerce et de la politique, elles accompagnent les premiers développements de grandes civilisations : Babylone, Memphis, Suze.
La substitution du régime urbain à un régime villageois et cantonal fat, sur les bords de la Méditerranée, le chef-d'œuvre de la Grèce et de Rome. Les observateurs contemporains de ce phénomène, Thucydide, Polybe, Strabon, ne s'y trompèrent pas. Ds signalent la leéXic, la dté antique comme le symbole et l'expression d'une civilisation supérieure. En regard, et par contraste, ils nous montrent
des peuples qui« de tout temps» vivent en boui^des ou petits villages. xco|jLT\Siy t^âvTc; ; et ce signalement se rapporte nettement à d'autres riverains de la Méditerranée, qui, comme en Albanie, en Berbérie et dans certaines parties de l'Italie méridionale persistent dans cet état quasi primitif.
Ce qui se passa daxis l'antiquité classique s'est renouvelé plusieurs fois dans la suite des temps. La Germanie, a remarqué Tacite, ne connaissait pas la ville. D y a eu à plusieurs reprises, d*abord sous Charlemagne en Germanie, plus tard dans les pays slaves, dans l'Inde au moment des conquêtes musulmanes, dans le nouveau monde à l'ar* rivée des Européens, des périodes de fondations de viUes. Les éléments de la cité existaient, mais attendaient pour se combiner une impulsion venaiit du dehors ; il fallait qu'un souffle de vie plus général ait atteint la contrée, pour que des habitudes sociales invétérées, cimentées par l'isolement, cèdent à des habitudes nouvelles.
Quand on étudie dans le passé la genèse des villes, on trouve que ce qui a fait édore le germe, ce qui en a assuré le développement, c'est généralement la présence d'un obstacle. Aux débouchés des montagnes, aux passages des fleuves, au seuil des déserts, au contact des côtes, partout où il faut s'arrêter, aviser à de nouveaux moyens de transport, il y a chance pour qu'une ville se forme.
On connaît des tribus riveraines de la mer, dans l'Ouest de l'Afrique et dans le Sud de l'Asie, qui sont demeurées inertes devant cette immensité ; mais dès que la navigation existe, elle cherche des points fixes : tlots c6tiers, caps des bords de la Méditerranée, viks ou golfes des mers du Nord ; là s'amorcent les villes. Quand la marée pénètre dans l'embouchure des fleuves, la ville naft au point où la batellerie devient impuissante.
Sur les bords des montagnes qui ont longtemps arrêté les hommes, se rangent les villes, aux points où les produits, les moyens de transport, la circulation de la plaine doivent s'accommoder à des conditions nouvelles. De Milan à Zurich, de Vienne à Lyon, une ceinture de villes entoure les Alpes. Timovo au Nord des Balkans s'oppose à Kasanlik, conmie Vladicaucase à Tiflis. Aux débouchés des passes de Kaboul se multiplient les marchés du Pendjab.
On trouve aussi des séries de villes s'échelonnant en bordure des déserts. Les deux rives du Sahara, comme celles de l'Asie centrale, ont leurs ports. La caravane y trouve, après les épreuves de dures traversées, des lieux de détente et de sécurité, les caravansérails où se recrutent convoyeurs et chameaux, d'où rayonnent les transactions,
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Tout antres ont été les débnts et les conditions d'accroissement de nos villes enropéennes. Le temps a collaboré à lenr formation ; il a ajouté» pièce à pièce» les parties dont se compose leur grandeur. L'antiquité nous avait montré dans l'ensemble urbain de Syracuse (Achradina- lychè-Épipolis), de Corinthe» d'Athènes (Acropole, ville basse et longi murs), d'Éphèse (le temple et le port), des exemples d'agrègsts successifs. Ainsi dans nos villes modernes.
Le noyau reste plus ou moins distinct : à Paris, la Cité ; à Londres, le quartier de la Tour ; à Vienne, le quartier de Saint-Étienne ; à Rome» le Palatin. Autour de ce noyau se sont ag^utinés des éléments nouveaux : souveqt le bourg à c6té de la viUe (bourg du Vatican à Rome), la basse vUe au pied de la haute Bruxelles), de puissantes abbayes comme Saint<j«main-des-Prés à Paris, Westminster à Londres. Puis des rues ont relié les parties (sirand) ; des faubourgi se sont allongés en forme de polypes dans des directions différentes. Le sj^ tème des rues garde, malgré tant de remaniements, la trace des quartiers combinés en un tout, tortueux dans les parties anciennes, plus régulier dans les parties modernes : à Vienne le Ring enveloppe un lads de ruelles bordées de cafés et de magasins luxueux, à Berlin l'ancienne ville de la Sprée se distingue aussi nettement de la Friedrichstadt. Parfois même une ou plusieurs rues principales, correspondant à d'anciennes routes maîtresses, subsbtent comme l'axe le long duqud a grandi la ville. Nos rues Saint-Jacques sur la rive gauche, Saint-Denis sur la rive droite, retracent le parcours de voies romaines, qui, du Nord au Sud, franchissaient le fleuve divisé en Iles ; comme la rue Saint-Honoré, celle qui gagnait l'Oise et le Vexin. A Londres, on suit par Holbom et Oxford Street la direction fondamentale de la célèbre voie historique (Watling Street), qui, du gué de la Tanûse, gagnait vers Deva (Chester) la c6te occidentale. A Salonique, la voie Egnatia forme, de part en part, la rue principale de la ville.
L'unité urbaine est plus ou moins parfaite. Dans certaines villes, plus avancées dans leur développement, comme Londres^ Paris, la forme d'agr^t tend à disparaître. Les siècles qui ont concouru à la formation harmonieuse de Paris se laissent encore discerner, comme les anneaux concentriques marquant l'accroissement annuel se dessinent sur le tronc coupé d'un grand arbre. Mais les individualités moindres se sont fondues dans une individualité supérieure. Ce type plus évolué est propre à l'Europe occidentale. Moscou n'a pas digéré son Kremlin. Les parties se montrent plutôt juxtaposées que fondues dans les grandes cités d'Asie : ville tartare et ville cUnoiae à Pékin ; ville chinoise et concessions européennes à ChanghaX et Can-