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IL — MOUVEMENTS DE PEUPLES ET MIGRATIONS

Densité par refoulement. — On ne saurait trop faire part, dans la la fluctuation des phénomènes humains, aux troubles dus aux chocs des peuples, aux invasions répétées, à un état chronique de guerre. Certaines contrées sont plus exposées que d'autres à ces mouvements dévastateurs : ainsi la zone des steppes qui s'étend de la Mongolie au Turkestan, ou de l'Arabie au Maghreb. L'iiistoire y enregistre une série d'invasions, depuis celles que mentionne Hérodote jusqu'à celles qu'ont finalement contenues les Russes^ ou depuis les Arabes jusqu'aux -. Âlmoravides et Hilaliens. La poussée des Massai daiis l'Afrique orientale, celle des Cafres dans l'Afrique australe se sont répercutées au loin et ont jonché de débris de peuples une partie de ce continent. L'Amérique du Nord n'a pas échappé à ces perturbations : ne vit-on pas, au xviii® siècle, une tribu obscure, dite des Pieds-noirs, sortie du bord des Montagnes Rocheuses, s'étendre tout à coup, grftce à la possession du cheval, à travers les Prairies de l'Ouest ? En dehors même de ces arènes ouvertes, espaces prédestinés aux mouvements de vaste envergure, l'absence de sécurité, dans notre Europe, a longtemps frappé d'interdiction des voies naturelles qui semblaient faites pour

1. RoBBRT Gradmann, Dit landliéhen Siedlungsformen Wiirttembergs (Petertnanns MiU., LVI-i, 1910, p. 183-1S6, 246-249 ; 3 cartes à 1 /l.OOO.OOO, pi. 31 ; 6 rédoctions de plans cadastraux A 1 /5.000, pi. 40\

2. Camillb Juluan, Histoire de la Gmdef II, La Gaule indépendante, Paris, 1908, p. 16.

3. Tableau de la Géographie de la France (Histoire de France d'ERNEST Lavissb, tome I, Paris, 1903, p. 55-57). — Cette planche figure k la fin de Téditlon de 1908 : La France, Tableau géographique.

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attirer les hommes. Pendant des siëdes» les plateaux de PodoUe et de Galide, si populeux aujourd'hui \ virent déboucher, le long du sentier noir, les tribus qui périodiquement, comme des nuées de sauterelles^ s'échappaient, des steppes. Les chftteaux ou vieux burgs qui dominent les vaUées du Rhin et du Rhône furent les refuges des populations de la plauie contre le « droit du poing » (Faustrechi). Hier encore notre voyageur Crevaux nous apprenait qu'en Amazonie, pour fuir les déprédations dont le grand fleuve est le véhicule, les tribus indigènes s'en écartaient vers les vallées moins accessibles *.

Ces faits ont eu sur la répartition des populations humaines des conséquences qui ont souvent survécu aux causes qui les avaient produites. Ils ont eu pour résultat de refouler les populations dans des contrées abritées, qui ont pris de ce chef un accroissement anormal. Les montagnes de la Grande-Kabylie^ les oasis du Mzab et peut-être celles du Touat et du Tafilelt, doivent à des accidents historiques de cette espèce l'excès de population qui s'y trouve. Les articulations péninsulaires de la Grèce, et surtout les Ues adjacentes, ont été congestionnées à la suite des conquêtes turques. A l'invasion ottomane est imputable aussi le refoulement qui a poussé au cœur de la région forestière longtemps délaissée au Sud de la Save, dans la Choumadia, les populations qui s'étaient développées sur les plateaux découverts du centre de la péninsule \

L'histoire de notre Algérie, de l'Ukraine, de la Ciscaucasie, nous montre combien tardive, après ces périodes d'invasions et d'insécurité, a été parfois la revendication de ces contrées dignes d'un meiUeur sort. Ces plaines ouvertes avaient cédé en partie leur population aux montagnes, qui souvent l'ont gardée. Aux exemples déjà cités on peut ajouter le Caucase, citadelle de peuples dont la diversité étonnait les anciens, les Alpes transilvaines où s'est reformée la nationalité roumaine, les Balkans où s'est reconstitué, pendant la domination turque, le peuple bulgare. Ces montagnes doivent aux refoulements une densité qu'elles n'auraient pas atteinte spontanément, par leurs ressources propres.

Densité par eoncentration. — Tel n'est pas cependant le cours normal des faits, tel du moins que nous pouvons l'entrevoir. Les hommes ont commencé par se porter sur certains sites d'élection que la facilité de culture avait désignés à leur choix et que peu à peu l'accumulation

1. La PodoUe a plus de 80 habitants par kilomètre carré ; la Galicie, plus de 90.

2. D' J. Crevaux, Exploration des fleuves Yary, Parou, Iça et Yapura.,. (BalU Soe. Géog., T sér., III, 1882, p. 696).

3. I. Cvuic, La péninsule balkanique^ (féographie humaine, Paris, 191 S.

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du patrimoine signalait à leurs convoitises. Us y ont formé groupe, enraciné leurs établissements, s'y sont concentrés, tandis que les alentours restaient négligés ou vides. Il faut s'imaginer ces développements primitifs de population comme susceptibles d'atteindre une densité relativement forte, quoique bornés dans l'espace, enfermés dans des cadres que leurs moyens ne leur permettaient guère d'agrandir. Divers indices dans les contrées les plus différentes permettent de se rendre compte de ce mode sporadique de peuplement intensif ; et c'est un des résultats les plus curieux des connaissances récemment acquises sur l'intérieur de l'Afrique, que de nous le montrer sur le vif et encore à l'oeuvre.

Ce qui oppose aujourd'hui à l'expansion sur place des groupes agricoles soudanais des obstacles qu'ils ne sont pas parvenus à surmonter, c'est, avons^nous vu, l'imperfection de l'outillage et l'absence de science agricole. La forêt, le marécage furent, en Europe, aussi des forces hostiles auxquelles il était difficile et paraissait même chimérique de se mesurer. Elles cernaient les groupes dans des espaces restreints, n a fallu, pour briser ces cadres, un concours de drconstances et d'efforts dont la série, entrevue seulement par échappées, est l'histoire des conquêtes du sol.

La collaboration d'entreprises collectives et méthodiques, l'invention de meilleurs instruments, l'introduction de plantes s'accommodant de sols plus pauyres, et par-dessus tout la substitution de la science aux procédés empiriques, ont à peu près réalisé en Europe la solidarité des divers modes d'exploitation qui unit la contrée en un tout. Mais nous voyons encore, en d'autres grandes contrées de civilisation et de peuplement, telles que la Chine et le Japon, les cultures concentrées dans les plaines ou sur les terrasses inférieures, et les montagnes frustrées de tout emploi pastoral. L'étendue des terres cultivées n'atteindrait même, au Japon, que 15 p. 100 de la superficie totale \ Tous ces faits, actuels ou historiques, permettent d'envisager le surpeuplement comme la conséquence précoce de cet instinct ou de cette nécessité qui porta les hommes à se rassembler et à former groupe sur certaines places, pour y poursuivre obstinément les mêmes routines.

Surpeuplement et émigration. — Le surpeuplement, en ces conditions, ne peut trouver d'issue que l'émigration. La Chine, qui est

1. L'AgrieuUttre au Japon (Exposition Unioenelle de Parit 1900, Paris, Maurice de Brunofl), p. 20. ^ Voir aussi la brochure publiée, pour la même Exposition, par la DnuicrioN dbs Forêts au Ministère db l'Agriculture et du Commerce vm l'Empire du Japon : Descripiion des zones forestières du Japon, préparée par le D* S. Honda.

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sans doute aujourd'hui le pays d'ancienne civilisation où subsistent davantage les irrégularités primitives, est le théfttre d'une foule de ces migration anonymes, obscures, dont le total finit par changer la face du monde. Les voyageurs qui en ont parcouru l'intérieur ont été souvent témoins du spectacle suivant. Ils rencontrent sur leur route des familles entières se déplaçant d'une contrée à une autre. Une famine, une épidémie, ou simplement la difficulté de vivre les a forcées à abandonner leurs foyers. L'un d'eux nous dépeint c ces famiUes de cultivateurs, d'aspect décent, qui campent sur les bords des chemins, emportant avec elles la nourriture pour le voyage • K Ainsi il ne s'agit pas d'un prolétariat vagabond, mais de groupes formés, cohérents, dont fenmies, enfants et vieillards font partie, à la recherche d'un terrain propice pour y planter leurs pénates et continuer leurs habitudes traditionnelles. C'est ce qu'il y a de plus résistant dans la société chinoise, la famille, qui se transplante dans son intégrité pour faire souche ailleurs, et qui, grâce à sa cohésion, y réussira. N'est-ce pa3 en raccourci l'image du mécanisme par lequel s'opèrent les phénomènes de peuplement ? C'est par essaims à la manière des abeilles, plutôt que par agglutination à la manière des coraux, que les hommes se multiplient. Le surplus de population ne cherche pas à se déverser sur les espaces vacants qui existent dans le voisinage immédiat : qu'y ferait-il s'il n'y peut vivre suivant ses habitudes et ses moyens ? On franchit au besoin de grandes distances, en quête d'un milieu analogue à celui qu'on est contraint de quitter.

C'est ce système, que les Chinois ont su élever à la hauteur d'ime colonisation méthodique, qui les a guidés à travers les compartiments de leur domaine. Une carte des agrandissements successifs de la Chine, telle par exemple que l'a esquissée Richthofen dans son grand ouvrage, montre moins une extension progressive, comme le ferait une carte historique de France, qu'une série de colonisations poussées en avantpostes. Des bassins séparés les uns des autres ont été successivement acquis à la civilisation supérieure qu'avaient su former les fils de Han. Comme des va-^es communicants, si l'équilibre vient à être rompu, ces bassins le rétablissent d'eux-mêmes. Lorsque, au xvii® siède, le riche t Pays des Quatre-Fleuves », le Sseu-tch'ouan, eut été ruiné par les incursions tibétaines, des groupes d'immigrants affluèrent pour combler les vides, apportant si fidèlement avec eux leurs dieux lares et leurs traditions domestiques que leurs descendants

1. Die wittengchaftliehen Ergebnisse der ReUe des Grafen Bêla Sxéchenti in Osi'Asien, 1877-1880, 1, Wien, 1893, p. 223.

savent encore dire de quelle province étaient venus leurs ancêtres.

Lorsque, en 1861, les Anglais, pénétrant de plus en plus dans les profondeurs de leur empire indien, entreprirent l'organisation des Provinces Centrales, ils constatèrent non sans surprise combien récente était Foccupation agricole de ces contrées ^. Elle remonte aux progrès que fit, vers la fin du xvi* siècle, sous l'empereur Akbar, ]a puissance mongole dans les vallées de la Nerbudda et de la Tapti. Ces contrées étaient restées un terrain de chasse des Gonds. Mais le sol y est formé de ces couches nouées de Ttqwr^ dit cxAion soil, qui depuis longtemps était fructueusement cultivé dans le Goudjerat et autour du golfe de Cambaye. De la population pressée sur la côte occidentale partirent des groupes qui graduellement installèrent le travail agricole dans ces terres de grand avenir. L'infiltratioji se poursuit encore ; eUe fait tache autour d'elle. Elle gagne peu à peu, dit-on, les chefs de clans, jaloux de se relever à leurs propres yeux par un vernis superficiel d'hindouisme.

Quand la ruche est trop pleine, des essaims s'en échappent. C'est l'histoire de tous les temps. Ce n'est pas par hasard que les livres où sont consignés les plus vieux souvenirs ue l'humanité, le Vendidad- Sadé, la Bible, les documents chinois, les chroniques mexicaines» sont pleins de récits de migrations. Il n'est guère de peuple chez lequel ne survive la réminiscence obscure d'un état d'inquiétude, de Trieb, suivant Texpression de K. Ritter, qui le forçait à émigrer de place en place jusqu'au moment de trouver ce séjour définitif, sans cesse promis par la voix divine, sans cesse écarté par des maléfices. Ce sont toujours des domaines limités, à la taille de ceux qu'ils pouvaient oonnattre, qui sont le terme poursuivi d'étapes en étapes : pour les Hébreux la terre de Chanaan, pour les Iraniens les jardins successifs de Soughd (Sogdiane), Mowv (Margiane ou Merv), Bakhdi (Bactriane). Non moins accidentée est l'odyssée des Nahuatlacas pour atteindre enfin « la terre des joncs et des glaïeuls », les bords du lac où se fonda Tenochtitlan, la ville de Mexico '.

La vieille Italie pratiquait sur ses populations déjà trop pressées dans l'Apennin ces amputations qui en détachaient la fleur de jeunesse (ver sacrum), pour l'envoyer chercher fortune. L'histoire primitive de l'Europe celtique et germanique se résume en une série de

1. Capt. Jambs Forsyth, The Highlands of Central India, London, 1871, p. 45. — Voir : P. Vidal db la Blacrb, Le peuple de Vlnde^ d'après la série des rteensements

(Annales de Géographie^ XV, 1906, p. 368).

2. D. CsARNAY, Manuscrit Ramirez. Histoire de Vorigine des Indiens qui habitent la Nouvelle-Espagne, selon leurs traditions (Recueil de voyages... publiés sous la direction de Ch. Schbfbr et Hbnri Cordier, XIX, Paris, E. Leroux, 1903), p. 13 et soiv., 25 et suiv.

migrations, contre lesquelles la puissance romaine et le plus tard carlovingienne s'efforcèrent, souvent en vain, de réagir. Les Helvètes qu'attire la renommée des plaines de Saintonge, les Suèves qui cherchent à se substituer aux Séquanes dans ce que César appeUe & meiUeure partie de leur domain^ sont des groupes en mal d'espace, en quête de territoires, faute de savoir tirer parti du leur. C'est par centaines de mille que les pajrsans russes de la terre noire se précipitaient en Sibérie, si le Gouvernement russe n'eût opposé une digue à l'imiption trop brusque du flot.

Sens général de l'évolution du peuflefliient. — Ce n'est pas à la façon d'une nappe d'huile envahissant régulièrement la surface terrestre que l'humanité en a pris possession solide et durable. Des intervalles vides ont persisté longtemps, persistent encore en partie,. à maintenir la séparation des groupes. Ceux-ci obéissent à une loi de nécessité en se séparant, en s'écartant les uns des autres.

De divers côtés, par amas irréguliers, conmie des points d'ossification, de petits centres de densité ont apparu de bonne heure. Combinant leurs aptitudes, transmettant un patrimoine d'expériences, ils furent d'humbles ateliers de civilisation. Quelques-uns de ces groupes, profitant de conditions favorables, ont pu servir de laboratoires & la formation de races destinées plus tard à s'étendre et à jouer leur rôle dans le monde.

n est arrivé cependant que, dans des contrées situées à l'écart, l'isolement a été érigé en système. Les bénéficiaires du sol se sont efforcés de maintenir autour d'eux la séparation par des moyens artificiels ; car l'idée de frontière est aussi enracinée que celle de guerre. Ainsi les silvatiques africains sèment d'embûches les abords de leurs villages ; les dans montagnards, tels que Tcherkesses, Kourdes, Kafirs, se sont retranchés dans les parties les moins accessibles ; les Tibétains eux-mêmes ont relégué dans les vallées les plus écartées leurs sanctuaires nationaux.

Aujourd'hui, ces centres d'isolement font l'effet d'exceptions. Les destinées de l'humanité eussent été frappées de paralysie si ces conditions primitives avaient prévalu. L'isolement exposait ces sociétés à 9'atrophier, à rester perpétueUement asservies aux habitudes oour tractées sous l'impression du milieu où s'était révélé pour eux le secret d'une existence meilleure. Ces communautés humaines auraient fini par ressembler à ces sociétés animales que nous voyons figées dans leur organisation, répétant les mêmes opérations, vivant sur le progrès jadis réalisé une fois pour toutes.

Mais un fennent travaillait ces sociétés élémentaires, les poussait à crottre et à se répandre au dehors. Leurs rejetons se trouvaient ainsi, dans le vaste monde, en face de conditions dont la nouveauté pouvait rebuter les uns, mais qui ouvrait aux plus supérieurement doués des sources de rajeunissement et d'expansion. Renan a bien décrit la transformation qui s'opéra chez les Beni-Israël quand ils entrèrent en contact avec la terre de Oianaan \ Cette histoire s'est

souvent répétée dans la suite. Une ventilation salutaire, dans la plus grande partie des contrées, a fécondé les rapports des hommes.

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