I. — EGYPTE
L'homme a pullulé de bonne heure sur l'alluvion friable, riche en substances chimiques, que le Nil, assagi dans des biefs successifs, apporte des volcans d'Âbyssinie et dépose dans la longue vallée qui s'ouvre à partir d'Âssouan. Là se déroule, comme un long serpent, la terre noire (Kémi) entre les sables fauves. Les trouvailles préhistoriques donnent les indices d'une densité précoce \ La population de fellahs qui a fourni le levier de la civilisation égyptienne et qui compte encore aujourd'hui pour 62 p. 100 de la population totale, est un type original d'humanité, singulièrement fidèle à lui-même à travers les Ages, fermement implanté dans son domaine, essentiellement prolifique. Elle commença par s'épanouir librement sur ce sol fécond, par se complaire à ses prodigalités * ; se rassemblant peu à peu par petits groupes d'agriculteurs, répartis par noults ou nomes semblables aux nahiehs d'aujourd'hui. Rien n'y ressemble à la vie concentrée et précautionneuse des oasis. Bien à tort, on assimile parfois l'Egypte à une longue oasis : nom spécialement inventé par les Égyptiens pour les différencier de leur propre contrée. Le fellah se disperse librement, il a vite fait de transporter en cas de besoin son habitation rudimentaire d'un point à un autre de la bande alluviale qui est son seul et véritable domicile ^.
La nature du sol fit de l'organisation collective une nécessité. Elle est telle que la salinité ne tarde pas à imprégner l'eau devenue stagnante. L'obligation d'assurer au flot de crue un prompt écoulement, après en avoir prélevé le tribut, ne s'imposait donc pas moins
1. J. DB MoBOAN, Recherches $ur les origines de VBgypie, II. Ethnographie pré- Maiorique..*, Paris, 1897, p. 67.
2. t Les Égyptiens avaient commencé par manger sans discernement tous les traits que le pays produit. • (G. Maspbro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, I, Paris, 1895, p. 64.)
3. • Pour la plupart aussi facilement construits que démolis, les petits villages, hameaux, fermes, peuvent quelquefois changer d'emplacement : la population se transporte alors sur un point à proximité qui présente de melUeures conditions de résidence, et les anciennes demeures sont abandonnées. Ce fait explique le nombre considérable de locaux vides dont le recensement a dû tenir compte. » (Ministère DB i.'lNTteEXUR, Bccensement général de V Egypte, 3 mai 1882, Rapport, 5* section, hit Caire, 1884, p. xii.)
que celle de la capter au passage. La tentation de confisquer Teao s'effaça devant la nécessité de la restituer aussitôt après en avoir fait usage. C'est à cette conception que répondit le système de bassins échelonnés parallèlement au Nil et s'écoulant les uns vers les autres : sorte d'appareil moulé au fleuve, qui eut pour effet de doubler l'étendue que sa crue peut atteindre et l'espace ouvert à la population.
L'accroissement de densité n'excluait pas un appel croissant de main-d'œuvre. On le voit, sous les Pharaons, s'exercer sur les populations voisines de Palestine et de Syrie, surtout sur ces populations de Nubie dont le flot ininterrompu ne cesse, comme en vertu d'une loi naturelle, de s'écouler vers l'Egypte K Cet afflux, néanmoins, n'a pas sensiblement altéré le fond indigène : preuve de la fécondité persistante qu'il a su opposer à toutes les vicissitudes. Mais le domaine qu'il occupe est trop restreint et les conditions d'aménagement trop artificielles pour que la densité de la population n'ait pas considérablement varié depuis l'antiquité classique. Là conune ailleurs, les suites des conquêtes arabe et turque diminuèrent sensiblement le capital humain. Au moment de l'expédition française d'Egypte, la population n'était estimée qu'à 2.460.200 habitants ; vingt-trois ans après, Mehemet-Ali l'évaluait à 2.536.400. Un demi-siède après conmience la série des recensements, comportant une maige de plus en plus restreinte d'incertitude. Ds révèlent un progrès aussi rapide que prodigieux :
Ainsi la race indigène, agricole et sédentaire, — car auprès d'elle le nombre d'étrangers ou de Bédouins nomades est insignifiant, — a fait preuve depuis trois quarts de siècle d'une étonnante élasticité, n faut noter en première ligne que cet accroissement correspond à une extension notable de l'aire cultivable, le système d'irrigation permanente par canaux, au moyen de grands barrages et d'appareils élévatoires, ayant été généralisé surtout dans le Payoum et la Basse-Egypte. La superficie cultivable, évaluée, il y a vingt-cinq ans, à un peu plus de 23.000 kilomètres carrés, dépasserait aujourd'hui 31.000. En outre, les cultures industrielles, au premier rang desquelles le coton, entraînent de plus grandes exigences de main-d'œuvre. Dans les parties qu'at-
1. t Les circonscriptions situées au Sud d'Assouan forment la région communément appelée Nubie, qui est le pays d'origine des BarbarinM. > (Ibid., p.'xxvn.)
teint rirrigation pennanente, les récoltes d'hiver, d'été et d'automne se succèdent sans interruption. Ainsi s'explique le bond rapide qui a doublé en moins d'un demi-siècle la population de cette vieille terre d'Egypte : exemple non pas unique, mais particulièrement saisissant de la répercussion directe qu'exerce sur les phénomènes de population tout progrès économique.