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IV. — CHINE

Le peuple qui a multiplié dans les plaines alluviales du Houang-ho et du Yang-tseu, et dont le nom s'associe, pour .nous, à une idée de pullulement dans l'étendue, les Chinois, rattachent leur origine aux pays de l'Ouest. Jamais, d'ailleurs, leurs relations n'ont été rompues avec l'Asie centrale, d'où ils tiraient le jade, les chevaux, où ils établirent longtemps leurs marchés de soie. La périphérie septentrionale du massif central asiatique avait pour issue naturelle, vers l'Est, la zone d'écoulement où l'érosion ravivée entraine les eaux intérieures à la mer. Les bassins intérieurs, les anciennes cuvettes lacustres subissent dès lors une transformation : dessalées par l'afflux continuel des eaux courantes, renouvelées par l'apport continuel d'alluvions, elles entrent en liaison les unes avec les autres : liaisons encore imparfaite^ il est vrai ; car le Houang-ho et ses affluents passent par des alternances de bassins et de gorges. Néanmoins cela suffit pour introduire plus de continuité entre les groupes, plus de liberté dans leurs relations réciproques. Le contact de ces régions fut décisif pour ce peuple d'agriculteurs. Un sursaut de fécondité se produit chaque fois que des groupes déjà arrivés à certain degré de civilisation, mais

1. Ajouter celui-ci non moins caractéristique : « Si un Sarte s'enrichit, il bâtit une maison. » (A. Wobikof, ouvr. cité, p. 130.)

2. Voir : Ibaiah Bowman, The Régional Population Groupa of Aiaeama (StoUieh Geog. Mag., XXVI, 1910, p. 1-9, 57-67, 1 fig.).

dans des conditions relatives de pauvreté et de rudesse^ trouvent occasion de pratiquer dans un milieu plus riche, dans une ambiance plus laigfi;» les qualités auxqueUes ils avaient dû leurs progrès. Les Beni-Israêl ne tardèrent pas à multiplier quand ils quittèrent les steppes de 1* Aram pour les terres plus fertiles de Chanaan. L'heUénîsme acquit une force nouvelle de multiplication sur ces terres d*Asîe Mineure et de Sidle, auprès desquelles la Grèce continentale semblait avoir < la pauvreté pour compagne ^ ». Ainsi arriva-t-il aux Germains, quand, sortis de leurs ingrats domaines du Nord, ils commencèrent à s'épanouir dans les pays rhénans. C'est ce qu'avaient épronvé les tribus chinoises lorsque, à une époque qu'il est difficile de détenniminer, elles descendirent des oasis orientales de l'Asie intérieure pour se répandre dans la vallée du Vel-ho, le grand affluent du fleuve Jaune.

Parmi les provinces historiques de la Chine, le Kan-sou et le Chen-si marquent le chemin suivi. Elles sont en liaison naturelle. Dans la première, le désert est encore pressant et partout visible ; les villes qui s'échelonnent sporadiquement depuis Sou-tcheou jusqu'au fleuve Jaune ont encore le caractère d'oasis. Mais, dès l'entrée du Chen-si, la continuité des cultures est désormais assurée ; elle se prolonge en se transformant. Les cultivateurs d'oasis apportèrent jadis dans ces plaines de lœss des arts agricoles nouveaux avec lesquels ils étaient déjà familiarisés, l'irrigation des champs au moyen des eaux dérivées des montagnes. Mais en revanche, en face de nouveaux problèmes, ils apprirent eux-mêmes à amplifier leurs méthodes et leurs efforts pour s'attaquer à de plus grandes forces natureUes.

Un lien de filiation reste manifeste, toutefois, avec les cultures nées sur les pentes de l'Asie centrale. Même habileté à distribuer en réseau artificiel les rivières pourvues de pente, à combiner les cultures de plateaux avec celles des vallées. Cette civilisation agricole, avant de s'épanouir dans les vastes plaines deltaïques, semble à regret s'écarter des chaînes ; elle en suit le pied, en borde fidèlement la frange dans le Tche-li et le Chan-toung ; ou bien elle se prélasse dans des bassins de dimensions encore restreintes : celui de Tal-yan-f ou, dans le Chan-si, un des berceaux de la civilisation chinoise, n'a qu'une étendue de 5.000 kilomètres carrés ; celui de Si-ngan-fou, sur le Ve!-ho, un des plus anciens centres populeux, n'en a guère plus du double. Mais grftce à un régime de pluies plus favorables bien qu'aléatoire encore dans ces provinces du Nord, la terre jaune manifeste pleinement sa puissance

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de fécondité. EDe devient le talisman auquel est attachée Texistence de ce peuple.

La conquête des grandes étendues n'a pas procédé en Chine par grandes enjambées, comme elle put le faire de nos jours aux États- Unis ; mais pas à pas, minutieusement, suivant le génie mena et les habitudes ataviques de la race. Une progression graduelle est sensible dans le sens où, de plus en plus, les horizons s'ouvrent, les montagnes s'écartent, et que suit le cours des eaux. Un dd moins avare de pluies, un sol où la terre jaune s'émiette et se disperse en alluvions, accueille dans le Ho-nan, province médiatrice entre les deux régions de la Chine, Cathay et Manzi, les immigrants venus de l'Ouest ou du Nord. Par ddà la chaîne transversale qui sépare les bassins du Houang-ho et du Yang-tseu, l'atmosphère d'ardent soleS baignée par les pluies de moussons permet, malgré la disparition du lœss, un plus riche assortiment de produits. Dans cette ambiance nouvelle, l'oiganisation acquise ne périt pas : les cadres étaient formés, il suffit de les élargir. Tout ce qui caractérisa en effet, une consdence collective plus large se rattadie à ce groupement de provinces, Chen-si, Ho-nan, Chan-^ung, où s'ouvrirent les vastes perspectives : là est le séjour des premières dynasties, le site des plus andennes capitales \ la patrie des sages et des philosophes. Au delà encore, la contrée intermédiaire où se fondent les contrastes du Nord et dii Sud, la province de Ho-nan, au Sud du Houang-4io, a reçu de la phraséologie chinoise la qualification de « Fleur du Milieu •• La population qui, dans le Nord, s'agglomère en villages, se dissémine id en innombrables hameaux; image d'épanouissement et de confiance, parfois mal placée, car l'irr^larité des saisons suspend toujours la menace de famine.

Mais dans la région où se confondent les alluvions des deux grands fleuves, la lutte contre la nature soulève plus de difiicultés. Ce n'était jadis qu'un dédale de marais et de lagunes, entre lesquels vagabondaient des rivières à fortes crues ; l'accès en est encore assez difiicile pour avoir arrêté en 1856 la marche des Talpings vers le Nord. De temps en temps « le monstre sort de sa cage » : le Houang-ho, changeant brusquement de lit, prédpite un flot trouble à travers les campagnes *. La lutte contre de tels ennemis réclame force de bras ; il n'y a pour de telles contrées qu'une alternative, sauvagerie ou surpeuplement.

1. Si-ngan-fon (Ghen-sl), Lo-yang (Ho-nan); ceUe-d vers le m* siècle aivant notre ère, quand commencent les premiers travaux de canalisation entre les deux grands systèmes nuviaox.

X En 1S50, le Houang-ho, abandonnant son ancienne embouchure, s'en creuse une nouvelle par 4 degrés plus au Nord.

La religion et l'État surent y pourvoir. L'ère des grands travaux collectifs s'ouvrit en Chine en 486 avant notre ère, par le creusement d'un premier tronçon du Grand-Canal, quatre ou dnq siècles environ avant qu'elle ne commençât au Japon K C'est le moment où une vue d'ensemble, exigeant du peuple de travailleurs, se substitua aux entreprises particulières et locales. La question de population qui, chez cette race de petits cultivateurs, était déjà une affaire de famille, devint aussi affaire d'État. Déjà, en Chine comme dans l'Inde, la nécessité économique transformée en règle religieuse avait donné lieu à un culte de famille. Pour la morale chinloise comme pour la doctrine brahmanique, le mariage et la procréation d'une descendance nombreuse sont le devoir sacré qui assure aux ancêtres l'accomplissement des rites domestiques. Il s'y joignit en Chine un intérêt politique. L'empereur, chef de la grande famille, pratiquait des recensements plusieurs siècles, dit-on, déjà avant notre ère ; il y avait des primes à la population, des amendes sur le célibat. Si parfois l'augmentation paraissait insuffisante, la complaisance de la statistique ne se faisait pas faute d'enfler les chiffres. Mais les réalités suivaient. Le mot t effrayant » revient sous la plume des Européens à la vue du nombre d'enfants dans les foules chinoises *. Partout où se concentre l'activité chinoise, travaux de rizières, halage de bateaux* banlieues sans fin, tumulte dans les rues, on a l'impression que le réservoir humain coule à pleins bords.

On ne sait pas au juste quelle est actuellement la population totale de la Chine propre : le chiffre en a été probablement exagéré dans des estimations précédentes s'inspirant trop d'analogies européennes*. Cette population est loin de former une trame continue. Entre ces bassins où elle s'est concentrée et où elle a multiplié à plaisir, s'interposent comme des marches-frontières qu'elle n'a pas entamées, portant son effort exclusif sur le pied des montagnes, les plaines canalisées, les bassins intérieurs où se pratiquent les cultures traditionnelles. Le bassin intérieur que dessine la province dite des Quatre-fleuves (Sseu-tch'ouan), où se rassemblent les eaux de quelques-unes des plus hautes montagnes du monde, passe à bon droit pour une des

1. Le P. DomNiQU]^ Gand^r, Le Canal Impérial,.. (Variées tlnologiqum^ n* 4) Ghang-bal, 1S04. — C*« db Yanaoisawa, HUtolre ertUque des traDOMU ëtatietiqwus au Japon députe V Antiquité jusqu'à la Rutauration Impériale (Bull. InUitut ÙU. de Stat., XIX, Uvr. 3, La Haye, (1912), p. 245-307).

2. Par exemple : Fbrdinand von Ricrtbofbn's Tagebûchsr aue China. Auege" wàhli u, hrsg. v. E. Tibssbn, I, Berlin, 1907, p. 55, 564.

3. Le chiffre de 302.110.000 habitants (pour les 18 provinces), indiqué par un recensement de 1910, semble se rapprocher de la vérité. (The Stateêman's Year' Book 1917, p. 763.)

merveilles d'irrigation où triomphe l'agriculture chinoise ^ ; la population y atteint, dans la plaine centrale de Tch'eng-tou, une densité qu'on peut évaluer entre 300 et 350 habitants par kilomètre carré» mais elle est à peu près concentrée dans cette partie de la province. Si l'on évalue approximativement à 45 millions la population totale du Sseu-^ch'ouan, il convient d'ajouter que les deux tiers au moins se trouvent dans la partie centrale '.

Le reste, c'est-à-dire les flancs élevés des montagnes, les parties échappant par leur altitude ou par leur éloignement aux procédés de fécondation que nécessite la proximité immédiate de centres habités, est resté le domaine des populations antérieures, continuant à y pratiquer une culture plus ou moins primitive. Dés que cesse la région de loess, où le sol est capable de produire sans engrais de riches moissons, et qu'à sa place, au Sud du Ho-nan, se déroulent ces terres incessamment lavées par les pluies dont il faut sans relâche reconstituer la fertilité, une marge plus grande est abandonnée à ces populations qui, sous différents noms ^ représentent les couches antérieures, sinon la couche primitive, sur lesqueUes se sont étendues, comme une alluvion nouvelle, les races plus avancées en civilisation. Historiquement, cela s'exprime par une colonisation procédant d'abord de l'Ouest à l'Est, puis du Nord au Sud. Elle s'épanouit en attdgnant les grands bassins intérieurs qui relient le Yang-tseu et ses magnifiques affluents. Lorsque, par l'accroissement méthodique de ses ressources et sous l'impulsion de ses vieilles dynasties, elle parvient à disposer d'une technique et d'une main-d'œuvre suffisantes pour affronter les grands travaux de canalisation et d'endiguement, son domaine s'agrandit d'une conquête où cette multitude prolifique va démesurément pulluler. Mais, dans le développement organique de la civilisation chinoise, ces plaines deltaïques font l'effet d'une excroissance énorme qui s'est greffée sur le tronc principal. Là n'est

1. Voir : Arcbxbald Littlb. The Par BoMt^ Oxford, 1915, chap. vi, p. 78 et suiv. ; * Chambrx db Gommbrcb db Lyon, La miuionlyonrudu iT exploration eommeretale en Chint^ 1895-1807, Lyon, 1898, première partie, livre II, p. 125 ; p. 175, note 2 ; t Dans les parties accidentées, le cours d'eau a été supprimé ; la surface du sol est transformée en une série de gradins, et l'eau s'écoule de l'un à l'autre. »

2. La misMton IgonnaiBe^ p. 232, 256. — De même, dans le Chan-toung, Ricrthopbn note l'extraordinaire inégaUté de la répartition des habitants. (China, Bd. II, Berlin, 1882, p. 256.)

3. Lai, dans les montagnes du Chan-toung oriental ; — Lolos, Miao, Mantzé dans le Sseu-tch'onan. La population qui vit sur le fleuve de Canton serait un reste des habitants primitifs. — Sur les tribus aborigènes entre Fou-klen, Kiangsi et Tcfao-kiang, voir : The Bock of Ser Marco Polo... Tranalaied,., by Colonel Sir Hbnrt Yulb, Third édition, reutsed,,. by Henri Cordibr, II, London, 1903, p. 228, note 3. — On entrevoit dans toute la Chine un substratum ethnique sur lequel s'est déposée l'alluvlon chinoise.

point l'axe de la Chine. Le chemin de fer central de Pékin à Han-k*eou correspond mieux que la région littorale aux directions qu'a suivies ce peuple. Quand enfin les bassins et ks plaines alluviales se rétrécissent et font place aux régions montagneuses et entrecoupées des provinces du Sud> le flot se divise et va s'aflaiblissant K II s'infiltre néanmoins par les vallées, par les embouchures des fleuves. Et c'est ainsi qu'il s'insinue profondément, mais progressivement modifié, dénaturé par un métissage continuel, dans l'Indochine, l'Indonésie, le monde malais ; étapes d'où il serait prêt à déborder, en dépit des barrières qu'on lui oppose, sur tout le pourtour du Pacifique.

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