V. — INDE
L'étude des grandes agglomérations humaines qu'encadrent d'une part l'Hindou-koutch et les montagnes de l'Âssam, de l'autre les Himalayas et le cap Comorin, montre les analogies profondes des grands phénomènes humains *. Â l'origine des mouvements qui ont déversé sur l'Inde, comme sur la Chine, des flots nouveaux de populations, agit une cause géographique : le passage de l'Asie sèche à l'Asie humide, de la région des oasis à celle des pluies de moussons. La transition est naturelle entre les vallées que fertilisent les eaux du Naryn, du Zarafchan, de l'Oxus et le Pays des Cinq-fleuves, le Pendjab, vestibule historique, et sans doute aussi préhistorique, des invasions et immigrations de peuples.
Les tribus aryennes, que l'acheminement le long des montagnes guida vers la grande plaine indo-gangétique, y trouvèrent aussi vers l'Est, comme les tribus chinoises afiluant du Kan-sou et de l'Asie centrale, l'attrait d'un enrichissement progressif de nature. Au delà du seuil de Sirhlnd, les pluies de moussons se prononcent et se régularisent ; le sol sablonneux s'impr^ne de réserves d'eau à une faible profondeur, la surface du Doab, ou Mésopotamie entre la Djoumna et
1. On a souvent constaté ]a rapidité avec laquelle s'est reconstituée la population sur les bords du Yang-tseu, après l'insurrection des Talpings (1852-1864), qui avait coûté la vie à des milUons d'hommes. Cependant il n'en est pas ainsi dans les provinces montagneuses du Sud. Le Koueï-tcheou n'a pas réparé encore après un demi-siècle, malgré les inmiigrants venus du Sseu-tch'ouan, les vides laissés par la grande révolte. (De Mbcqubnbm, Le Kouei-Tchéou. Essai sur le commerce exlé' rieur de la province, dans Bull, de Géog. hist, et descriptive, XXIV, année 1909, p. 384-395.)
2. Le peuple de VInde, d'après la série des recensements (Annales de Géographie, XV, 1906, p. 353-375, 419-442, 8 fig., cartes et diagr.). - D'après le recensement de 1911, la population de l'Inde (provinces britanniques et États indigènes compris, mais défalcation faite de la Birmanie et du Béloutchistan) est d'environ 302 mUlions d'habitants (environ 280 millions en 1901).
le Gange, est percée d'innombrables puits. Le peuple des palmiers, figuiers, lauriers, s'enrichit de nouvelles recrues ; les cultures de riz, bananiers, canne à sucre, viennent s'ajouter à celles des saisons sèches. Comme en Chine, une sorte de consécration religieuse s'attacha à la contrée où des populations laborieuses et pauvres s'étaient vues initier à une vie plus large. Chose remarquable, en effet, ce n'est pas le Bengale, où pourtant les facultés nourricières sont à leur comble, qui marqua ainsi dans les traditions reconnaissantes de ce peuple ; c'est la haute vallée du Gange jusqu'à la ville sacrée de Bénarès, qui dans le sanscritisme brahmanique est la contrée bénie, le Pays du Milieu, Madhia desa I Jusque-là se conserve à peu près dans sa pureté le type de communauté villageoise que les Aryens avaient apporté avec eux, comme une oiganisation traditionndle dont la discipline réglementée évoque les régions sèches d'où 9s venaient.
Mais plus on avance vers les régions de pluies abondantes, soit vers l'Est dans le Bengale, soit vers le Sud vers Cochin et Travancore, plus les groupements se disséminent et se multiplient; le village fermé fait place à une poussière de hameaux entre lesquels il est souvent difficile de tracer une séparation. Même changement en Chine. Lorsqu'on a franchi vers le Sud les provinces de Ho-nan et de Chantoung, le changement de nature se traduit par une dispersion caractéristique des habitations. « D'innombrables petites fermes, toutes semblables, groupées par douzaines de maisons en terre avec quelques arbres : rarement on voit un plus grand village ^ » : ainsi se présente la physionomie des campagnes qu'arrose le Han, dans la province de Hou-pé. Et dans la plaine de Tch'eng-tou (province de Sseu-tch'ouan), les membres de la Mission lyonnaise s'étonnent de cette route qui pendant 80 kilom. environ « n'est, pour ainsi dire, qu'une seule rue bordée de maisons * ». L'espèce humaine s'épanouit plus librement sur un sol plus riche en promesses : toutefois les bases de l'état social ne diffèrent qu'en apparence. Le village fermé était une expansion de la famille ; le hameau, c'est la famille elle-même unissant ses forces en une petite communauté agricole '.
1. RiCHTHOPEN, Tagebûeher, l, p. 437. — Voir aussi : Die wissenschaftlielie Srgebnisse der Reise des Grafen Bêla Szâchbnyi in Ost-Aêien (1877-1S80), I, Wienf 1893, p. 113.
2. Chambbb db Commbrcb de Lyon, La mission lyonnaise. Première partie, tvre II, chapitre i<', p. 125.
3. TeUe est l'image que présentent en raccourci les rituelles Iconographiques chlloises, et que décrivent sur le vif plusieurs voyageurs. Richthofkn, par exemple, lans ses notes sur la province de Tcho-kiang, écrit : • C'est une des plus joUes scènes le lamine qu'on puisse voir, que le grand-père avec sa nombreuse descendance. Il train de surveiller la cueillette et les préparations diverses des feuilles de thé.
Ainsi se composent d'une multitude de petits groupes, cellules vivantes, ces agglomérations dont la masse nous étonne. La tiame est formée d'une entrecroisement innombrable de fils ténus, mais qui n'en sont pas moins solides et résistants. Les alignements d'habitations qui se succèdent dans le Nord de la Chine sont combinés de façon à réunir en un groupe les familles qui se rattachent les unes aux autres par une communauté de descendance et de rites. Dans le viUage^type de l'Inde septentrionale, les liens de famille constituent une telle chaîne entre les habitants que, par suite des prescriptions et prohibitions qui règlent le mariage, les unions dans le village même sont rendues presque impossibles^. On cherche femme dans le village voisin.
Sur ces ensembles, toutefois, plane un air de ressemblance. Une civilisation commune les pénètre, capable de gagner de proche en proche, et douée, dans l'Inde non moins qu'en Chine, d'une force remarquable de propagation. On est en présence d'une de ces imposantes créations humaines qu'une longue histoire a façonnées. D'un nombre d'hommes d'origines diverses, rassemblés à époques successives dans certains domaines privilégiés, elle a fait un bloc. Il a faUu pour cela un apport plusieurs fois renouvelé d'activités, un patrimoine grossissant d'acqubitions. Une force de rapprochement et de concentration s'est dégagée, capable de maintenir dans un rapport de collectivité d'immenses multitudes humaines : non toutefois sans que, dans les interstices de ces grands corps, il n'y ait place pour des groupes réfractaires, restés fidèles à leur état primitif *. Il en était ainsi dans ces grandes monarchies qu'autrefois ont vues l'Egypte, la Perse, et par là ces civilisations contemporaines de l'Inde et de la Chine restent empreintes d'un trait d'archaïsme.
Plus on étudiera la composition de ces agglomérations, mieux on verra qu'elles sont le résultat d'une sédimentation prolongée, et dans les alluvions qui ont contribué à les former, on reconnaît les apports successifs guidés par des voies naturelles. Aux peuples plus avancés
où chacun a son rôle désigné. Les meilleurs Jardins de thé sont ici A des haatmm de 500 à 800 mètres... (Tagebûcher, II, Berlin, 1907, p. 35.)
1. Le peuple dt VInde,.. (Annales de Géographie, XV, 1906, p. 373). — A ces liens s'ajoutent dans l'Inde ceux que noue le système des castes. « U est, écrivions^ nous, plus malaisé à l'Hindou qu'A tout autre homme de se détacher de son groupe social. Les prescriptions de caste sont telles que, dès qu'il s'en éloigne, les difficultés se multiplient pour lui à. chaque acte de la vie. » Il en résulte que plus des neuf dixièmes des habitants sont recensés aux lieux mêmes de leur naissance.
2. Entre les grands foyers de population de l'Inde, ceux du Nord et du Sud, on trouve (vers les sources de la Nerbudda), les Baigas, petits hommes vivant de chasse et armés de flèches empoisonnées. Non loin de là les tribus des Bhils et des Gonds n'ont pas un état de beaucoup supérieur.
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LES GRANDES AGGLOBffiRATIONS : AFRIQUE ET ASIE 65
dont la vagae est venue en dernier lieu, n^a appartenu d*imprimer sur ces contrées le sceau d'institutionfl sociales et politiques, qui, désonnais, les désigne et les classe dans le monde. Leur rfile a consisté surtout à mettre, par l'ascendant de leur dviUsation, plus de cohésion entre les groupes préexistuits, à assembler en une construction des matériaux épais. Ils se sont superposés à des couches antè* rieures.
Nous ne pouvons encore que soupçonner les mélanges dont se compose Tagglomération chinoise. Au Japon on distingue au moins trois ou quatre types fondamentalement difiFérents. Quant à l'Inde, les recherches poursuivies depuis trente ans par l'Ethnographie Survey nous font enlîevoir combien d'éléments divers entrent dans cet ensemble de 300 millions d'hommes. Pour ne parler que de la plaine indo-gangétique, que de variantes et quelle insondable diversité de races sont recouvertes sous ces étiquettes sommaires et provisoires : indo-aryen, aryo-dravidien, mongolo-dravidien I Dés qu'on entre dans l'analyse des caractères ethniques, on soupçonne de bien antres diversités que celles des langues, et l'on commence à distinguo* sur queb fondements et de combien de matériaux s'édifient ces blocs hiimflîlift si bien cimentés qu'ils semblent désormais à toute épreuve.
Toutefois, leur force d'accroissement n'est pas illimitée, pas plus que la sève d'inventions qui les a animés dans le principe. La sève semble tarie et l'accroissement semble aujourd'hui arrivé à un point quasi stationnaire. Rien du moins, pas plus dans l'Inde qu'en Chine, ne peut être comparé aux progrès qu'a accomplis, dans le cours du xix* siècle, la population de l'Europe. La population de la Chine, d'après un juge bien placé pour en parler, le ministre américain W. W. RockhiU \ ne se serait que très lentement accrue pendant le siècle dernier. Là, comme dans l'Inde, l'abondante natalité est tenue en échec par une mortalité presque aussi forte. Considérée par petites périodes, la population peut accuser parfois un accroissement notable; mais il faut, pour en bien juger, prendre du recul. C'est l'étemelTe histoire des vaches grasses. Vienne ensuite la période contraire : un cortège de fléaux, famine, épidémies, défiant l'effort même de l'Âdministratioîi britannique, ne tarde pas, comme en vertu d'une périodicité, ^ s'abattre; et du coup disparaissent tous les êtres faibles que la misère, le défaut d'hygiène, la vie précaire, avaient prédisposés à leurs coups.
1. The 1910 Censtts of the populaUon of ChùtOf Toung Pao on ArcUves oonoeraant llitetolre, les langaet, la géographie et rethnographie de l'Asie orientale, XIII, 19)% p. 117-125 (voir aussi : BuL Amaiean Geog. Soc., XLIV, 1912, p. 66S-673).
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66 LA RÉPARTITION DES HOMlfES SUR LE GLOBE