VI. — ARGEnPELS ASIATIQUES. — JAPON
Le continent asiatique était» par sa configuration taillée à grands traits, par l'étendue des rapports qu'il ouvre, seul apte à fournir à de telles agglomérations le domaine qui leur convient. Mais i rombre de ce continent, se déroule un monde insulaire que les moussons mettent en continuels rapports avec lui. Sumatra, Java, Bornéo n'en ont été détachés qu'à une époque postérieure au développement d'une puissante animalité parmi laquelle figurent les plus anciens spécimens connus d'espèce humaine ^ Â la faveur des articulations innombrables qui découpent ces archipels dont Marco Polo ébloui estimait les Iles par milliers, s'est formée ce qu'on appelle la race malaise : groupe plutôt que race, né du mélange et de la fermentation de la vie maritime. Par l'une de ses extrémités fl se lie aux Dravidiens du Décan et par l'autre aux races de la Corée et de la Chine.^
Dans cette immense diffusion, les déments les plus hétérogènes, les d^rés les plus inégaux d'état social coexistent. Entre les côtes et l'intérieur s^accusent de profondes différences : de très anciens afflux d'immigrants, Taniouls de l'Inde ou Chinois du Fou-ldan, ont répandu sur le littoral des contingents sans cesse accrus d'hommes et de civilisations, tandis que, dans les vallées et sur les pentes des montagnes, végétaient des tribus demi-dvilisées comme les Bataks de Sumatra ou les Dayaks de Bomeo ', et que de véritables primitifs parvenaient à maintenir leur survivance dans l'intérieur des forêts tropicales. La concentration de la population s'est réalisée dans quelques parties seulement de ce domaine insulaire : à Java où, dès les temps anciens, les Hindous apportèrent leurs cultures de riz, les éléments d'une civilisation supérieure et qu'ils prédisposèrent ainsi à profiter merveilleusement de la sécurité et des avantages de l'administration européenne * ; enfin dans les Philippines, où la vallée centrale et la région deltaïque du Sud de Luçon montrent une densité en voie rapide d'accroissement \
1. On connaît la sensationneUe déconveite da D' Euoênb Dubois, en 1891, sur la rive ganche de la rivière Bengavan (centre de Java). — Bornéo possède une faune remarqoabiement riche de mammifères (175 espèces connaes).
2. Les villages (kampongt) des Bataks montrent on haut degré d'organisation (maisons de chefo, magasins de ris, ateUen de forgerons). — Les Dayaks ont aossi on état de civilisation assez avancé. Mais chez tons ces peuples de l'intérieur la population est stationnaire ou diminue.
3. Depuis le premier recensement quinquennal (1875), la population de Java- Madoura est passée de 18 millions à 36.
4. La population dite civilisée des PhiUppines a doublé de 1845 à 1903. (P. Mau- BBTTB, Les PhiUppineB ^aprèê le recaiMemad de 1903, dans Aiuudeê de Géographie, XVI, 1907 p. 257.)
Les trois principales lies de rarchipel japonais» Kiôu-siou, et Hondo» représentent aujourd'hui une agglomération humaine supérieure en nombre total à celle des Des Britanniques, à Textrémité opposée de Tanden continent^. Les traces de l'homme sont très anciennes dans cet archipel, de même que sur tout le pourtour sudoriental du continent asiatique. L'idée que l'on peut se faire de la démographie de ce Japon primitif est celle d'une population à laquelle les abondantes pêcheries de son littoral maritime valurent de bonne heure une densité relativement forte. On sait à quel point le poisson entre. aujourd'hui comme nourriture principale dans l'alimentation japonaise '. Un vingtième de la population actuelle se livre encore à la pêche. Dans aucune contrée, a-t-on pu dire, la mer n'a pris une plus grande part au développement matériel et moral d'un peuple. Nul doute qu'une formation précoce de densité n'ait été atteinte de ce chef sur les côtes japonaises.
Ce littoral découpé, baigné par les courants, n'est pas sans analogie avec la côte de sounds et de flords qui s'étend, sur l'autre bord du Pacifique, entre le Puget Sound et l'Alaska. Là aussi, de riches pêcheries, à la rencontre des courants, ont amassé de bonne heure une population relativement nombreuse. Mais, pour que le Japon ne demeurât point au stade où se sont arrêtées ces tribus Nutkas, Thlinkit, etc., du Nord-Ouest américain, d'autres causes sont entrées en jeu. Le contact de l'Âsié était autrement fécond que celui de l'Amérique précolombienne. La proximité d'un grand continent populeux et civilisé est historiquement sensible aux environs du vu* siècle avant notre ère. C'est dans l'Oe la plus méridionale, Kiou-sioù, la plus rapprochée de la Corée et de la Chine, que commence le travail d'organisation qui donne son estampille à la société en formation. De là, elle rayonne et multiplie. Elle gagne successivement les deux grandes Ues avec lesqueUes la mettent en rapports les innombrables indentations de la mer intérieure. L'Ile de Hondo était encore, dans l'intérieur, occupée par un peuple qui est resté pour les Japonais l'image même de la barbarie, les Alnos *. Tandis qu'ils sont impitoyablement pourchassés vers le Nord, les dynasties impériales se font, au
1. Population dn Japon (Klou-iiou, Sikok, Hondo, Yéso) en 1915 : 55 millions d'habitants, près de 200 habitants au kilomètre carré, si l'on fait abstraction de Yéso.
2 Voir : Huoh M. Siotb, The PUheriu of Japon (National Geog, Mag., XV, 1904, p. 362-364).
s. hà grande plaine de Toklo était encore occupée, an premier siècle de notre ère, par ces hommes aux traits frustes, à l'abondante pilosité, d'aspect étrange pour les Japonais. Mais dès le quatrième siècle les habitants de Yéso commencent à être soumis à l'innuence de l'Empire.
6S LA RÉPARTI nON DES HOBfMES SUR LE GLOBE
contraire, un devoir â*accaeiUir et de répartir parmi leurs sujets les immigrants qui viennent de Chine et de Corée K Cenx-d apportent, en effet, des arts nouveaux, soit pour l'industrie, soit pour l'agriculture et l'aménagement des rizières. Ce flot précieux d'immigrants est alimenté par les fléaux qui frappent périodiquement les populations du continent voisin : famines, révoltes, guerres civiles et étrangères. Le légendaire pays de Zipango joue à cet égard le rfile de refuge et renforce ainsi à maintes reprises son peuplement. Telle a été souvent la destinée des fles aux époques troublées qui bouleversent les populations des cM>ntinents ; tel fut, en Europe, le rôle des fles Ioniennes au temps des invasions turques.
Si l'on met hors de compte la. croissance urbaine, due surtout à l'apparition récente de la grande industrie, l'intense peuplement japonais est strictement attaché à l'aménagement des rizières et aux cultures délicates (thé) auxquelles les pentes inférieures des collines prêtent leur abri. Un aménagement minutieux et parcellaire du sol, dans des compartiments exigus qu'encadrent les montagnes, l'irrigation assurée par les pluies de moussons, l'engrais fourni par les débris de poissons ou par les herbes dont on dépouille la montagne, teUes sont les bases d'une économie rurale aussi intensive que restreinte. Pas ou peu d'élevage; pas d'exploitation des montagnes. L'homme n'a songé à demander aux versants que couvre une mosaïque fleurie de plantes herbacées (hara)^ qu'un engrais à enfouir dans le sol, peut-être aussi un plaisir esthétique, un principe d'art. Ce n'est pas pans surprise qu'on constate que dans les trois grandes fles où s'est constituée la civilisation japonaise et dent la population atteint une densité comparable à celle de l'Angleterre et de l'Italie du Nord, la superficie cultivée n'atteint guère que le septième du sol *. Mais c'est une culture de jardiniers, obtenant par an deux récoltes et même trois dans le Sud-Ouest. Le Japonais, en sa qualité d'imitateur, se montre encore plus spécialiste que le Chinois dans le choix des espaces qu'il met en valeur.
La densité s'abaisse progressivement, au Japon, vers le 40* degré de latitude (Nord de Hondo) et tombe dans l'Ue d'Yéso à moins de 2Û habitants par kilomètre carré. Même chute brusque sur le continent, lorsque au delà des plaines de Pékin et du littoral on dépasse
1. Des ImmigratiODS chinoises et ooréennet sont signalées dès 219 avant l'ère chrétienne. Elles se multiplient dans les siècles snivants. (C** db Yamaoisawa, méoL dté.)
2. Teires cultivées : 15 p. 100 de la superficie totale. (D' S. Honda, L'agricuttan au Japoiip Paris, Exposition UniveiseUe de 1900, p. 20.)
le 40^ degré. Depuis trois siédes que les plaines du Leao, au pied des montagnes de Mandchouiie, ont été entamées par la colonisation chinoise, ses progrés n'ont guère dépassé encore la province de Moukden. Celle-ci n'a même qu'une densité inférieure à celle de la montagneuse Corée \ et au delà» dans la province de Girin, par 45<> de latitude» c'est à un chiffre tout à fait insignifiant que tombe la proportion relative d'habitants. Ainsi les grands rassemblements humains cessent en Asie à peu près vers la latitude où ils se renforcent en Europe. Elst-ce la nature seule qu'il convient d'incriminer? Sans doute la rudesse du climat continental» qui déjà dans le Sud de la Mandchourie ne permet que des blés de printemps» doit entrer en ligne de compte ; mais une culture perfectionnée eût trouvé un vaste champ dans ces paysages de parc, mélanges de prairies et de bouquets d'arbres» qui caractérisent la Province de l'Amour et qui représentent probablement la physionomie végétale primitive de notre Europe.