‹ Principes de géographie humaineChapitre 29 sur 129 · XL — POINT DE DÉPART ET CONDITIONS D'EXTENSION · texte numérisé non relu

XL — POINT DE DÉPART ET CONDITIONS D'EXTENSION

n reste donc que plus des deux tiers de l'Europe constituent, au point de vue de la population, un groupe à peu près compact de densité élevée. On distingue bien encore dans, cet ensemble des parties faiblement peuplées, mais elles sont entamées de toutes parts, et de .plus en plus réduites à la retraite que leur laissent les hautes montagnes, les forêts ou les surfaces marécageuses. Les interstioesi diminuent entre les rangs pressés qui les assiègent. En somme, il ii*y a pas entre les mailles de ce tissu d'intervalles vides, comparables à ceux qui séparent l'Inde de la Chine ; ou, dans l'Inde même, le Pendjab du Pays des Mahrattes, le Bengale du Camatic.

Les agglomérations asiatiques sont nées et ont grandi sous l'influence d'une cause principale, le climat des moussons. Des centres de densité sporadiques se sont rapprochés et ont formé masse, grftce à une collaboration de pluies, de soleil et de fleuves, surexcitant presque sans répit la force productive du sol. Les phénomènes humains se laissent malaisément circonscrire en des limites prédses ; on constate toutefois que c'est approximativement entre 10<^ et 40<» de latitude Nord que se localisent ces foyers humains. L'agglomération européenne, au contraire, ne touche que par ses extrémités méridionales à cette zone terrestre. L'œuvre qui a abouti à réunir en Europe près du quart de la population du globe, s'est généralement accomplie dans des conditions de climat et de latitude dont les exigences dépassent de beaucoup celles des contrées tropicales ou subtropicales. Elle représente par là quelque chose d'original dans l'histoire du peuplement du globe. Elle se distingue ainsi, non seulement des agglomérations antiques qui ont eu pour siège l'Asie orientale et rÉgypte, mais même de celles qui sont en voie de formation dans les contrées d'Amérique ; bien que, à vrai dire, celles-ci n'étant encore qu'à leur premier stade, il soit difficOe de se prononcer sur leur future extension.

Le phénomène qui a accumulé dans cette péninsule de l'ancien monde la masse principale d'humanité, présente une évolution plus complexe que celles que nous avons déjà cherché à retracer. Le fait initial cependant paraît être, ici comme ailleurs, l'abondance de ressources végétales propres à la nourriture de l'honmie. L'Europe, sous ce rapport, surtout dans les parties de son territoire que n'ont pas atteintes les éliminations des périodes glaciaires, n'est pas moins richement dotée que les régions qui semblent, au dire des botanistes, avoir le plus contribué à enrichir le patrimoine de ressources alimen-

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taires : Tlnde, le Soudan» oa la Chine K Quelques-unes des céréales les plus utiles» froment et orge, nombre de légumes, tels que fèves» pois» lentilles» apparaissent sur les bords européens de la Méditerranée» soit comme indigènes» soit comme des emprunts très anciens à des contrées limitrophes. L'acclimatation des végétaux qui se concentrent autour du domaine méditerranéen» trouva dans le commerce de bonne heure aUumé sur ses bords un véhicule naturel ; ajoutons que» au centre même de cette mer» la féconde SicOe semblait prédestinée à servir d'organe de transmission. Parmi les ressources nourricières dont s'enrichit progressivement l'Europe» la Méditerranée a fourni la plus grande part» mais non la seule. La diversité des plantes alimentaires dont Pline l'Ancien fait mention comme en usage chez les peuples sub- ou trans-alpins» est très remarquable» confirmée d'ailleurs par les trouvaiUes préhistoriques. Nous évitons de mentionner les ressources que l'alimentation pouvait tirer de la chasse ou de l'élevage» puisqu'il ne s'agit que de genres de vie favorables à la formation d'un peuplement dense.

Par la facilité de l'existence» avec les avantages et les inconvénients qu'elle entraîne» les parties de l'Europe situées au Sud de 40*' se rapprochent de celles qui ont favorisé en Asie l'épanouissement de l'espèce humaine. C'est en pensant à elles que Mirabeau a pu parler de contrées où c les efforts des pires gouvernements ne réussiraient pas à empêcher la population de s'accroître ». En réalité» elle ne s'est pas toujours accrue dans le royaume de Naples et dans l'Espagne 'méridionale» et elle a subi bi^n des régressions, temporaires ; mais on doit reconnaître qu'eUe a toujours montré» dans les circonstances propices» tendance à s'accumuler. Ce n'est guère que dans les grandes villes du Sud de l'Italie et de l'Espagne que se rencontre ce prolétariat vivant de peu dont se surchargent les agglomérations de l'Inde ou du Sud de la Chine ^ ou même l'hexapole qui garnit le pied des montagnes» dans le Turkestan oriental. Sans doute, à défaut d'autres besoins» celui de la nourriture quotidienne s'impose ; mais cette question même perd de son acuité et devient» suivant les saisons» tout à fait aisée à résoudre, t A Murde» écrivait de Laborde ^ on ne saurait

1. Alpbonsb db Gandollb, Origine du piantea cultivées, Paris» A^ éd., 1896. — Voir» dans la Geographiseiiê Zeiischrift (t. V» 1809), un essai de dassement des plantes utiles suivant leur provenance» par F. HÔck. « Les pays de la Méditerranée, eondnt-ll, paraissent au nombre des plus richement pourvus » (p. 400).

2. n y a vingt ans, la nourriture d'un tisseur de Tch'eng-tou, dans la populeuse province du Sseu-tchonan, représentait par Jour environ 18 centimes et demi de notre monnaie. (Crambrb db Commbbcb db Lyon, Ldi Mission lyonnaiu dtexpio' TCÛon eottuntreiaU en Chint^ 1895-1897, Lyon, 1898, 2« partie, p. 269.)

3. Al. db Labordb, Itinéraire de l'Espagne, Paris, 1828, p. 112.

trouver une servante pendant l'été ; et beaucoup de celles qui sont placées quittent leurs conditions à l'entrée de la belle saison. Alon elles se procurent aisément de la salade, quelques fruits, des melons, surtout du piment ; ces denrées suffisent i leur nourriture. » On peut rapprocher ce témoignage^ de ceux qui nous viennent des oasis du Turkestan, situées environ àkx mêmes latitudes, au sujet de ces populations qui conservent à Kachgar, Yarkand et Khotan, les vieilles traditions d'agriculture iranienne, c Pendant les mois d'été, dit Seménof \ les fruits et les melons suffisent à remplacer la charité publique. » Là aussi, cette manne périodique est une prime à l'oisivetë et au farniente. La nature se chaige, moyennant le minimum d'efforts, et pour ainsi dire au rabais, de pourvoir aux nécessités qui grèvent, sous d'autres latitudes, les sociétés humaines.

Cependant les contrées européennes où l'homme peut s'affranchir de la continuité de l'effort, sont l'exception. A peine a-t-on dépassé d'une centaine de kilomètres les rives de la Méditerranée que les exigences de climat se multiplient. Elles s'imposent déjà aux populations circum-«dpines, balkaniques et danubiennes : combien plus encore à celles qu'on entrevoit dès les premières lueurs de l'histoire, groupées le long des terres fertiles qui suivent environ le 50^ de latitude, et se prolongent, par l'archipel danois, jusqu'au Sud de la Suède I En face de ces longs hivers, de ces brumes, de ces intanpéries incompatibles avec la vie en plein air, chère au Napolitain de nos jours comme à son ancêtre de Pompéi, l'abri, le vêtement, le chauffage, l'édairage viennent singulièrement compliquer le problème de l'existence. Ce fut une nécessité naturelle qui substitua aux draperies flottantes les vêtements serrés au corps, la saie, les braies gauloises ; qui ajuste au sommet de l'habitat un toit élevé, et fortement incliné pour permettre le ruissellement des pluies. Cet habitat, surtout, prend une importance plus grande dans la vie quotidienne ; ce n'est plus Tinstallation sommaire où l'on s'accommode après journée passée sur tes places publiques, mais le séjour où se pratiquent les travaux d'hiver, où s'entretiennent les industries domestiques, le Aome, la maison avec toutes les idées et les sentiments qu'elle éveille. Croître et multiplier devient, dans ces conditions, un précepte qui suppose l'effort, et au succès duquel concourent des facteurs de temps, d'ingéniosité, de persévérance.

1. GoMiassioN lupÈsoALX DB RUSSIE ▲ l'Exposition Umivbbsbllb dm 1900, La RuBsie Bxira-Buropéenne et Polaire^ par P. db Sbmbnop, Psrls, 1900, p. 161. —

E. HuNTiNOTON, The PuUe of AMia.,.f Boston and New Yoik, 1907» p. 151. —

F. Grbnabd, Le Turkeêian et le Tibet.,, (J.-L. DinuBim. db Rhins, Mtmion «ctoitiflgue dans la Haute Asie, 1890-1S95, Deuxième partie, Paris, 1898, p. 165.)

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Au ddà du 40^ de latitade» l'homme doit compter avec des nécessités d*habitat, de vêtement — outre la nourriture — qu'on peut comparer à oes poids supplémentaires dont on charge dans les courses oertains concurrents. Plusieurs sociologues, depuis Le Play» se sont attachés à analyser les budgets d'ouvriers ruraux ou urbains en différentes contrées d'Europe K Parmi les exemples qu'ils apportent, je choisis de préférence ceux qui concernent les régions où s'est le plus manifesté de nos jours l'accroissement de la population. En Belgique, en Saxe, en Westphalie (Solingen), à Sheffield, la répartition des dépenses s'établit à peu prés sur les bases suivantes : 60 à 65 p. 100 pour la nourriture, 15 à 20 p. 100 pour le vêtement, 12 p. 100 pour le Ic^ement, 5 p. 100 pour le chauffage et l'éclairage. D'après des évaluations plus récentes, dont le Danemarlc, pays très prospère, a été l'objet, les dépenses de nourriture ne représentent plus guère pour chaque famille que la moitié de la totalité des dépenses, la proportion restant à peu près la même pour le reste '. Le même observateur lait cette remarque générale que plus le budget est petit, plus est grande la proportion des dépenses de nourriture.

On peut étendre la portée de cette observation. Quand le tisserand de Tch'eng-tou a prélevé sur son maigre salaire la somme nécessaire à son écuelle de riz, il est fort à prévoir que le superflu, s'il en reste, passe à la maison de jeu. Dans l'Inde, lorsque la hausse du coton, provoquée par la guerre de Sécession américaine, eut répandu l'argent chez les cultivateurs du Dharvar, les bénéfices, dit-on, enrichirent

surtout le bijoutier de village. Ne sait-on pas enfin combien, même dans nos contrées méridionales d'Europe, le goOt de la parure, du jeu Coterie) prime tout autre emploi des bénéfices aléatoires dontéventuellement on dispose ? Il existe donc des climats où, après satisfaction donnée aux besoins de nourriture, l'homme moyen, qui représente en somme le principal élément numérique de la population, peut à peu près impunément se livrer à ses fantaisies. Tout autre est la conception sociale qui résulte, dans nos climats, de ce que Montesquieu appelle le c nécessaire physique ». Les devoirs grandissent avec les nécessités, éliiiiinent ou du moins rabaissent à un niveau très inférieur cet élément de parasitisme qui fait pulluler, dans des climats moins exigeants, la mendicité et le vagabondage. Le mendiant n*y est plus « un être

1. P. Lb Pl4T, La oumien européens^ 2« éditioiiy Paris» 1877, t. IIL ^ DucpA- «▲ux, Budgd» économiqua des dasset ouvrière» en Belgique, BmxeUes, 1855. — Pionr une période plos moderne, Ernst Enqbl, Die Lebendcosten belgiaeher Arbeiler^ Pamilien.,. (BulL InMiitui Inienu de Stai,^ IX, livr 1, 1895, p. 1-124. — M. Rubin, ConMonuiiaiion de familiee d'ouoriers danois (ibid.^ XIII, livr. 3, 1903, p. 21-79).

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