‹ Principes de géographie humaineChapitre 43 sur 129 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

IJÊB QBOUPBOaniTS BT XiB8 MXXiIBUX L — LA FORGB DU MILIEa

A mesure que les rangi de la population fanxnaine se sont épaissis, de nonveanx rapports ont été noués avec le soL Des groupes en nombre croissant ont senti la nécessité de se localiser, de prendre racine dans une contrée plus ou moins déterminée. Volontaire peut-être et spon* tanée chez les uns» cette concentration a été pour d'autres un effet de force majeure, résultant de poussées qui les ont refoulés dans desrégions moins hospitalières, n est difficile d'admettre que ce soit ea vertu d'un libre choix que des sociétés humaines aient accommodé leur existence au climat du Sahara ou à celui des régions drcumpo-

laires, au point d'en paraître aujourd'hui inséparables. Progressivement donc, et par une suite d'événements dont l'histoire ne montre que les répercussions ultimes, un tassement s^est ppéré entre les milliers, puis les millions d'hommes qui avaient à s'arranger de l'espace que les eaux, les déserts glacés ou arides laissaient libre* 'L'occupation s'est faite plus intensive. Les habitants ont dû se mettre en complète harmonie avec l'entourage et s'imprégner du milieu.

Sous ce nom de milieu, cher à l'école de Taine, sous celid d'eav^ronmeni, d'emploi fréquent en Angleterre, ou même sous celui d'ceooZo^e, que Hsckel a introduit dans la langue des naturalistes, — termes qui au fond reviennent à la même idée, — c'est toujours la même préoccu* pation qui s'impose à l'esprit, à mesure que se découvre davantage

rintime solidarité qui unit les choses et les êtres. L'homme fait partie de oette chaîne ; et dans ses relations avec ce qui l'environne» il est à la fois actif et passif, sans qu'il soit facQe de déterminer en la pinpart dés cas jusqu'à quel point il est soit l'un, soit l'autre. Il a été dit des choses pénétrantes et justes sur les influences de position, de dimat, sur le poids dont pèse le monde inorganique ; et l'on est loin assurément d'avoir épuisé la matière. Si l'homme, trop désarmé devant le climat et les forces inanimées, est plus à l'aise vis-à-vis du monde vivant, encore faut-il compter que les êtres auxquels il a affaire, ayant subi comme lui les influences du climat ambiant, les lui renvoient répercutées, accrues et multipliées de toutes parts. Ce n'est pas entre des individus que son activité s'exerce, mais entre des associations collectives, qui n'ont pas moins de droits, les uns et les autres, à être regardés comme autant d'expressions du milieu. Ainsi cette notion de milieu, qui se résumait jadis en une formule trop simple, ne cesse de se compliquer par les progrès de notre connaissance du monde vivant; mais cette complication même permet de la serrer de plus près.

Au point de vue géographique, le fait de cohabitation, c'est-à-dire l'usage en commun d'un certain espace, est le fondement de tout. Dans les cadres régionaux où se sont accommodés des groupes humains, ils se sont trouvés en présence d'autres êtres, animaux et plantes, également groupés et vivant en rapports réciproques. Les causes qui ont présidé à ces rassemblements sont diverses; elles tiennent au moins autant au hasard qu'à des afi^tés spécifiques. Les vicissitudes de climat ont affecté, troublé de diverses façons la répartition des plantes ; les péripéties de la concurrence vitale ont modifié en tous sens la distribution des êtres; et pour les hommes en particulier la dispute de l'espace n'a pas cessé de produire des effets perturbateurs. C'est par colonies, par essaims, plutôt que par le jeu régulier d'expansions naturelles, que se sont formés la plupart des rassemblements vivants. Parmi les êtres qui les composent, beaucoup ont apporté dans l'espace qui les tient réunis des qualités ou des habitudes contractées ailleurs.

Mais à défaut d'affinité originelle, le lien géographique qui les relie est assez fort pour les maintenir en cohésion et pour former un faisceau de tous ces êtres, en vertu du besoin qu'ils ont de s'appuyer les uns sur les autres. Il ne tient qu'à nous de voir à l'oeuvre cet effort d'acconmiodation à un espace donné : une fente de rocher, pour peu qu'il s'y soit niché un peu de poussière, se tapisse de quelques mousses auprès desquelles adviennent, au hasard des germes qu'a

apportés le vent, des plantes diverses ; et autour de ces végétaux* un monde bruissant d*msectes ne tarde pas à affluer. Telle est, en raccourci, l'image symbolique des groupements auxquels on assiste.

Cette interdépendance de tons les cohabitants d'un même espace, de tous les commensaux d'une même table, ennemis ou auxiliaires, chasseurs ou gibiers, tient aux conditions dans lesquelles fonctionne leur organisme, et relève ainsi du climat. L'étude de la physiologie des êtres vivants autres que l'homme nous fait pénétrer dans le secret de ces rapports. Il est vrai qu'elle ne date guère que d'hier. C'est surtout pamd les représentants minuscules du monde animal, insectes ou rats, auxquels semble dévolu le redoutable rôle d'agents de transmission, qu'il y a des connexités et des relations à saisir. Les différentes espèces de ^ossines, messagères de iripanosomes, laboratoires vivants dans lesquels mûrissent les germes pathogènes qui infestent de vastes contrées en Afrique et ailleurs, commencent à nous être connues dans leurs exigences d'habitat, dans le fonctionnement même de leurs sécrétions; et nous pouvons discerner que les unes et les autres, comme les formations végétales auxquelles elles sont associées, sont, à divers degrés, fonction de la température et de l'humidité ambiante K Nous n'avons pas afihire à des fléaux vaguement diffus ; mais à des êtres localisés, et, jusque dans leurs migrations périodiques, assujettis à des conditions strictement déterminées de climat.

Chaque collectivité vivante, dans les cadres tracés par les climats, obéit à ses propres besoins, poursuit ses buts ; et ces activités multiples s'entrecroisent avec la nôtre. L'homme intervient en associé autant qu'en maître. A la suite des plantes et des animaux qu'il introduit, beaucoup d'autres se glissent sans sa permission et travaillent pour d'autres buts. Lui-même sert à son insu à des fins qu'il ne soupçonnait guère, n vous est arrivé, marchant sur des chaumes, de faire lever des nuées d'insectes : vous verriez, en vous retournant, que des oiseaux épient vos pas ; vous leur servez de rabatteur.

Le sentiment obscur et inquiétant de cette force enveloppante qui se dégage autour de nous du milieu physique et du milieu vivant, fut jadis une baptise de l'imagination humaine, comme l'attestent, sous toutes les latitudes, tant de mythologies, de pratiques superstitieuses, de dictons et légendes. On dirait aujourd'hui que ce sentiment s'efEace, ou que du moins, par la foule d'objets exotiques qui entrent dans notre vie quotidienne, il a perdu toute forme concnète. L'homme

1. Voir E. RèUBAUD, Le» mouchée tsétsés en Afrique occidentale française (Annales de Géographie^ XXII, 1913, p. 427-450).

de nos jours n'a d'yeux que pour se contempler dans l'exercice de sa puissance. Bien des choses pourtant devraient nous avertir des effets toujours actifs sur nous-mêmes de ces influences collectives. Jamais plus d'occasions n'ont été offertes d'assister à la transplantation de groupes humains dans des milieux différents. La colonisation, l'inmûgration nous mettent en présence de pays, non pas neufs oonune on dit à tort, mais autrement organisés sous l'influence d'autres conditions physiques. Ce n'est qu'au prix d'une appropriation plus ou moins lente et difBcile que les nouveaux venus parviennent à s'y installer; quand ce passage est accompU, que d'autres habitudes ont été contractées et qu'un commencement d'hérédité les a déjà cimentées, nous nous trouvons en face de types humains nouveaux. Les rejetons détachés du vieux tronc ont mué dans ces atmosphères différentes. On cite souvent l'exemple du yankee de la NouveUe-Ângleterre ; mais il y a, dans l'intérieur des Appalaches, d'autres groupes, plus isolés, moins connus, qui ont également dévié, mais dans d'autres sens, du type originel. Les Boers sont l'exemple le plus frappant de ce que peut devenir, en deux siècles, un groupe qui a changé l'atmosphère de la Hollande pour l'air sec des plateaux africains. Et dans les hautes vallées du Brésil méridional, à l'écart des villes, de nouveaux types de population sont en train de se former. Les vieiUes considérations qui nous ont été transmises d'ftge en ftge sur la puissance des milieux accrue de la complicité des habitudes, ne sont nullement des valeurs négligeables dans l'état des civilisations présentes.

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