II. — L'ADAPTATION AU MILIEU CHEZ LES PLANTES ET LES ANIMAUX
Cette puissance des milieux fait que les êtres vivants cherchent à s'y adapter par les moyens dont ils disposent. Notre planète est conditionnée de telle sorte que l'existence de ses habitant? doit se plier à d'incessantes vicissitudes de climat. L'imagination d'un WeUs se plairait sans doute à décrire ce que serait l'existence des habitants d'une planète dont Taxe serait incliné de façon à échapper aux variations diurnes et saisonales. Pour nous, les paroxysmes de température ou de sécheresse, les brusques vagues de chaud et de froid sont une source continuelle d'épreuves ; si bien même qu'un changement de vent, un coup de sirocco, de khamsin^ ou, comme on dit en Sardaigne, de Levante maladetto, suffit pour produire une secousse, jeter le trouble passager dans notre organisme.
Un effort sans cesse renouvelé serait nécessaire pour faire face
à ces vidssitades» si Tadaptation et raccoatumance n'intervenaient pas pour en amortir les chocs. L'adaptation équivaut à une économie d'efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais» l'accomplissement paisible et régulier de ses fonctions. Si elle manque» l'organisme s'inquiète ; il fait de son mieux pour y tendre. Des expé^ riences ont montré que des plantes transportées de la plaine à la montagne étaient capables en très peu d'années de modifier leurs organes extérieurs pour les mettre en rapport avec leur nouvel habitat. Cette improvisation, quel qu'en soit l'intérêt, ne saurait passer pour une adaptation définitive ; il faut sans doute une longue hérédité pour assurer la transmission régulière de caractères acquis pour la circonstance. Mais ce qu'elle met bien en lumière, c'est l'extrême sensibilité des organismes à toute variation du milieu ambiant. Un changement d'altitude a pour effet immédiat de faire jouer un ressort dont le méca* nisme, assez mystérieux, affecte les organes de communication et d'échange avec le monde extérieur.
Rivée au sol, astreinte à vivre et à se nourrir sur place, la plante n'a que des moyens limités de résistance! Ils n'en sont que plus carac* t^istiques. C'est sur les tissus, le feuillage, la taille, le développement respectif des oiiganes extérieurs et souterrains que porte l'adaptation. Contraction des feuilles, pilosité, enduit coriace, formation d'oi^nes de réserve, ici le pelotonnement des branches, ailleurs leur étalement en parasols, représentent autant de formes diverses de protection contre la sécheresse, l'flpreté du froid, les assauts des vents, les morsures de l'air ambiant. Ces procédés ne sont pas sans rencontrer des analogies dans le règne animal : il suffit de rappeler entre mille exemples, le pachm ou duvet de la chèvre de Cachemir, l'épaisse toison du yack, la fourrure dont se revêt le tigre en Mandchourie et qui devient comme la livrée commune des animaux des régions arctiques.
Mais, l'animal disposant par la locomotion d'un avantage qui lui permet de s'émanciper, d'échapper à une étreinte rigoureuse du milieu, c'est principalement sur les organes de locomotion qu'a porté son effort. Comme par l'effet d'un stimulant spécial, toute la force de ce que nous appelons l'instinct animal a agi dans ce sens. Si l'on se borne aux grandes espèces animales qui partagent avec l'homme le séjour de la terre ferme, c'est comme coureurs ou grimpeurs que se différencient les hôtes des régions dont le dualisme s'oppose dans toute la nature, espaces découverts et forêts. L'adaptation n'éclate pas moins avec le relief et le sol. Â la vigueur élastique de leurs croupes les équidés doivent de franchir vivement de grandes distances; à sa
carrure arcboutée sur des piliers espacés le yack doit son imperturbable aplomb. De leurs durs sabots terminant des jarrets nerveux, le moufDon, le chamois assurent de roc en roc leurs exploits d*acrobates ; tandis que le chameau étale son pied large et mou sur le sable ; que l'éléphant ramasse en avant le poids de son corps pour frayer sa piste à travers la végétation des mares spon^euses.
De quelle application ces exemples sont-ils à Thomme ? U est évident d'abord que, par ses organes de respiration, de nutrition, de sécrétion, il reste, comme les animaux, imbibé des influences du milieu ambiant. L'expérimentation médicale n'est-elle pas précisément fondée sur ces analogies physiologiques 7 Mais on peut remarquer en outre que, si dans sa réaction contre les exigences du milieu les procédés défensifs peuvent à certains égards différer, le principe même dont cette défense s'inspire chez les hommes ressemble à celui que nous observons chez les animaux. Il s'agit, pour les uns conune pour les autres, de cultiver un avantage spécial, de consolider la supériorité qui leur est propre. Le recours que les uns ont cherché dans ce qui les distingue, la locomotion, l'homme le cherche dans ce qui le distingue aussi, son cerveau. Il a tendu son effort vers ce qui créait à son profit une nouveauté, vers ce qui avait l'attrait d'une invention ; et il a trouvé dans cet effort le même plaisir que celui que les animaux les mieux armés pour la course ou pour l'attaque éprouvent à exercer kur agilité ou leur force. Libre de disposer de bras pour saisir et de doigts pour modeler la matière, il a créé l'instrument. A la différence des lys « qui ne filent pas », il pourvoit lui-même à la protection de son corps. Quant à la vitesse, c'est à l'animal* puis aux énergies accumulées dans la matière qu'il l'emprunte. Il y a comme un principe immanent de progrès dans ces conflits qui naissent des nécessités du milieu.