‹ Principes de géographie humaineChapitre 50 sur 129 · IL — L'EMPREINTE DE LA SILVE ÉQUATORLO · texte numérisé non relu

IL — L'EMPREINTE DE LA SILVE ÉQUATORLO

Parmi les grandes zones de cUmat et de végétation, aucune n'est marquée d'un cachet d'cecologie plus frappant que celle des forêts tropicales humides, approximativement circonscrites entre 10 degrés au .^^ Nord et au Sud de l'Equateur. Nous avons dit quelles causesy conspirent f^fi à maintenir l'isolement des groupes humains. On aurait tort cepen- j dant de conclure qu'il ne s'y est pas développé de civilisations intéressantes. La majesté du monde v^étal n'a pas été une magnificence perdue pour les œuvres des hommes. Les fûts élancés à grand diamètre, piliers sur lesquels s'étagent les galeries forestières, fournirent aux constructions les matériaux de gros œuvre, les pièces de charpente. S2 Les bois durs et compacts se prêtèrent au travail de moulures et d'or- ?^ nem^nt. Diverses espèces d'arbres, figuiers ou autres, mirent au service des honmies une écorce flexible, propre à se découper en bandes et à acquérir par macération la solidité d'un tissu. Dans l'innombrable fàmiUe de palmiers qiii peuplent cette zone, depuis VElœis guineensis, africain, la Mauriiia flexuosa du Brésil, jusqu'au cocotier polynésien, l'homme mit à profit pour ses instruments ou ses édifices les fibres qui soutiennent les feuilles et les filaments tenaces dont s'entortillent les troncs. Le mode d'adaptation des pièces hétérogènes qui entrent dans la composition d'un instrument ou d'une arme, d'une case ou d'un bateau, a été souvent une pierre d'achoppement pour les industries primitives. Des chevilles en os ou en métal ou même des enduits de poix ou de goudron ont pourvu aiUeurs à ces nécessités. Des filaments végétaux remplissent ici le même office. Ce fut avec eux qu'on lia le mrjiche de bois et la hache de jade, le bois et la corde de l'arc, qu'on parvint à ajuster les pièces de charpente, à assujettir hermétiquement les bandes d'écorce formant paroi le long des cases, à maintenir dans le bateau les poutres assemblées et à leur superposer un appareil moteur. Les peuples mêmes qui connaissent l'usage du fer n'en continuèrent pas moins à user des fibres ou du rachis de leurs palmiers comme moyen de liaison et de soudure. Rien dans cette prodigieuse

poussée végétale ne demeura inaperçu. Ces palmiers, ces pandanées <xs musacées ont de longues et larges feuilles que ratmosphère gorge d'humidité, mais qui doivent néanmoins à la nécessité de résîrter A une évapormtion puissante une extraordinaire consistance de tissu : ces frondaisons s'ofibirent d'elles-mêmes pour former par leur assemblage des nattes souples et résistantes, des récqiîents à toute épreuve, et pour ménager aux habitations un revêtement de c tuiles végétito > non moins imperméable que celui dont nous sommes redevables à la tuile ou à l'ardoise.

L'homme a entamé profondément ce monde végétal grandiose, n en a disjoint les éléments pour les nSaitriser. Ce n'est pas dans la masse forestière restée intacte, mais en bordure, dans les parties limitrophes qui en ont été détachées, qu'on peut le mieux observer ses effets sur les civilisations humaines. Les botanistes ont noté sur plusieurs points les traces incontestables des défrichements qui en ont restreint l'étendue. Telle est d'ailleurs la puissance de la v^étation que des graminées aii>ustives, des roseaux géants se hâtent de prendre les places que la destruction de la silve laisse pour un court instant vides ; et c'est ainsi que le bambou, annexe et succédané de ce genre de forêts, est arrivé à occuper une airs dont retendue immense contribue à expliquer la diversité d'emplois auquel il donne lien. D s'associe de la sorte aux matériaux dont l'homme a pu faire usage ; il fournit son appoint dans ce scmiptueux arsenal d^énergies végétales, sous lequel a succombé l'activité des silvatiques eux-mêmes, mais qui a puissamment servi les riverains de la aîlve.

La v^étation tropicale a non seulement servi, mais maintes fois inspiré les œuvres des hommes. Ce sont des édifices vivants que ces étages superposés des galeries forestières, depuis le sous-bois à ras-desol et les arbres à mi-hauteur, jusqu'aux cimes suprêmes que surmonte et enveloppe la toiture aérienne de feuillage. Si l'architecture des cases n'en est qu'une reproduction bien médioGre, elle n'en décèle pas m<Nns quelque lointaine réminiscence. Les entrelacements de lianes qni permettent à certains hôtes de la forêt de circuler sans toucher terre, devinrent entre les mains des hommes ces ponts végétaux qu'on trouve en usage depuis l'Afrique occidentale jusqu'à la Mélanésie ; les indigènes d'Amazonie en prirent modèle pour les hamacs, qui semblent avoir leur origine chez eux. Les gros fruits sphériques du Lagmaria et du cocotier, comme ailleurs les oeufs d'autruche, conununiquèrent aux coupes ou calebasses taillées dans leurs flancs, une configuratkm r<mde ou ovale. Un autre type de récipient fut fourni par le cytindre creux qui existe entre chaque nceod du bambou, et dont la caj

LES INSTBUl^œNTS ET LE MATÉRIEL 123

peat aller jusqu'à deux litres^ La nature vivante a cela de caractéristique» qu'elle suggère la forme en même temps qu'elle fournit les matériaux.

n y a un air de fiunille entre les oeuvres matérielles issues de ces (âvilisatioDS tropicales. Les analogies de dimat et de nature vivante l'expliquent suffisamment* sans qu'il soit nécessaire de supposer des rapports et des emprunts, bien invraisemblables* quand il s'agit de contrées séparées par des étendues océaniques telles que l'Atlantique ou l'Océan Indien* De l'Ouest-Âfricain au Congo* puis de la Métanésie aux Philippines* enfin en Amazonie* le type de case rectangulaire à pignon domine. L'abondance et les proportions de bois durs* capables de fournir des piliers d'angles et des solives transversales* ont pennis de donner à ces constructions des dimensions considérables* abritant de nombreux hôtes, se prêtant à servir de lieux de rassemblement et de danse ; on trouve jusque chez les tribus les plus reculées de Nouvelle-Guinée ces types de maisons communes. Partout, dans ces régk>ns* le sol es^ stagnant et hvmide* réceptacle de reptiles et d'ennemis de toute sorte : partout aussi ou peu s'en faut* l'habitat est maintenu par des piliers ou pilotis à distance du sol ; non seulement sur les bords des fleuves ou des lacs du Venezuela* mais jusque sur les collines où se logent de préférence les populations de Mélanésie, ou dans les riions élevées que les Tagals des Philippines choisissent pour leurs hameaux, n faut enfin qu'un revêtement épais et sans défaut protège l'habitation contre l'assaut des pluies : de là ces toits à forte inclinaison où* grftce au raphia* au bananier* au ranevala, au cocotier* à une multitude d'essences également souples et résistantes* un habile entrecroisement des tiges ou des feuilles compose une suprastnicture imperméable qui enveloppe la case presque tout entière. Tantôt s'écartant assez des parois végétales qui constituent le mur pour laisser la place d'une vérandah* tantôt s'articulant de façon à emboîter l'une dans l'autre deux toitures superposées* ce pittoresque couronnement de la construction lui imprime une physionomie caractéristique* qui a dû frapper l'imagination des hommes* inspirer autour d'elle un éveil de goût artistique, car elle n'a pas été sans rapport avec l'architecture chinoise et japonaise.

L'analo^ des matériaux s'exprime plus d'une fois dans l'analogie des instruments. De ces bois durs et fortement colorés* dont la consistance conserve les arêtes vives et les moulures délicates gravées par la main de l'ouvrier, les Mélanésiens, les Africains du Congo et du Dahomey» les Américains de l'Amazonie ont tiré ces sièges sculptés, ces escabeaux ou tabourets sur lesquels s'est exercée, parfois jusqu'au

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délire, leur verve décorative. La massue, qui en d'autres contrées est restée une arme grossière et fruste, s*est raffinée, ausssi bien en Polynésie qu*en Guyane, par une élégance et une variété de formes qui lui ont donné la valeur d'un ornement et d'un insigne de dominatioiL Enfin, il a suffi d'évider le diamètre de certains troncs, pour obtenir ces tambours énormes qu'on trouve, depuis l'Ouest-ÂMcain jusqu'à la Mélanésie, servant de signaux et d'appels, remplissant l'office qui revient ailleurs aux cornes et conques marines.

Les lanières d'écorce fournies par différentes essences de Ficus, par VArtocarpus en Indonésie, le mûrier à papier en Océanie, ont donné lieu, grftce à des préparations de macération et de battage, à ces tissus dont l'industrie polynésienne nous fournit de riches échantillons, mais qu'à un degré plus humble on retrouve en usage presque universel tout le long de la zone subéquatoriale, de la Polynésie à l' Indonésie, de rOuellé jusqu'à l'Orénoque.

Non moins caractéristiques sont les applications auxquelles se sont prêtés les longs tuyaux de graminées arborescentes : dans les silves de l'Amazone, comme dans celles de Bornéo, de Sumatra et de la presqu'De Malaise, ils ont été convertis en cette arme de jet, Blowgun (Blasrohr) que nous appelons sarbacane, et d'où partent, mus par le souflle, le projectile ou la flèche empoisonnée. Engin essentiellement approprié à la forêt épaisse, où l'arc et la sagaie ne seraient pas d'un bon usage, il s*y est spécialisé à tel point qu'aujourd'hui son aire d'extension a décru en même temps que celle de la forêt même. Maïs, conune les tissus d'écorce et beaucoup d'autres inventions caractéristiques dont l'emploi va se rétrécissant, il atteste le parti que ces embryons de civilisation ont su tirer du monde végétal au miUeu duquel ils évoluaient* En l'absence même de rapports directs, de singulières convergences sont là pour attester une marche commune dans les procédés d'emprunts tirés de la nature ambiante.

L'usage même des métaux a stimulé l'industrie indigène sans la transformer. D est remarquable de constater surtout dans le centre et rOuest africain, combien la technique du métal s'y inspire de formes dérivées du régime végétal. On dirait que le fer ne s'est substitué au bois qu'en l'imitant. ' D y a parmi ces couteaux de jet, ces serpes, ces instruments de sacrifice qui sont originaires de la région entre rOueUé et le Cassalj une variété de formes qui rappelle odle qui s'exhale des innombrables essences réunies et concentrées dans la forêt tro[»cale. Les uns se profilent symétriquement le long d'un axe semblable à la nervure médiane d'une feuille de bananier ; d'autres se terminent en lancéolés conmie une tige de palmier ; d'autres s'incurvent, et, dans

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