édition refondue en 1S
quèUes que soient même les différences extérieures des procédés d'adaptation dont elles usent^ il y a dans toute cette population végétale un signalement commun, auquel ne se trompe pas un oeil exercé.
Telle est la leçon A*œcologie, que nous devons aux recherches de la géographie botanique : Œcologie, c'est-à-dire, suivant les termes mêmes de celui qui a inventé ce nom \ la science qui étudie « les mutuelles relations de tous les organismes vivant dans un seul et même lieu/ leur adaptation au milieu qui les environne >. Car il est évident que ces relations n'embrassent pas seulement les plantes. Sans doute^ les animaux doués de locomotion, et rhonune avec son intelligence, sont mieux armés que la plante pour réagir contre les milieux ambiants. Mais, si Ton réfléchit à tout ce qu'implique ce mot de milieu ou d'enpinnnement suivant l'expression anglaise, à tous les fils insoupçonnés dont est tissée la trame qui nous enlace, quel oiganisme vivant pourrait s*7 soustraire ?
En somme, ce qui se dégage nettement de ces recherches, c'est une idée essentiellement géographique : celle d'un milieu composite, doué d'une puissance capable de grouper et de maintenir ensemble des êtres hétérogènes en cohabitation et corrélation réciproque. Cette notion paraît être la loi même qui régit la géographie des êtres* vivants. Chaque Qontrée représente un domaine où se sont artifideUement réunis des êtres disparates qui s'y sont adaptés à une vie commune. Si l'on considère les éléments zoologiques qui entrent dans la composition d'une faune régionale, on constate qu'eUe est des plus hétérogènes ; elle se compose de représentants des espèces les plus diverses, que des circonstances, toujours difficQes à préciser, mais liées à la concurrence vitale, ont amenés dans cette contrée. Pourtant ils s*y sont accommodés ; et, si les relations qu'ils entretiennent entre eux sont plus ou moins hostiles, elles sont telles cependant que leurs existences semblent solidaires. Les Ues mêmes, pourvu qu'eUes aient quelque étendue, ne font pas exception à cette diversité. Nous recueillons chez les naturalistes zoo-géographes, des expressions telles que « communauté de vie », ou bien « association faunistique ». Formules significatives, qui montrent que dans son peuplement animal .comme dans son peuplement végétal, toute étendue de surface participant à des conditions analogues de relief, de position et de climat, est un milieu composite concentrant des associations formées d'éléments divers, indigènes, transfuges, envahisseurs, survivants de périodes
1. HacxEL, Histoire de la création des êtres organisés, traduction française, Paris, Reinwald, 1884, page 551.
anlérieiires, mais «Bies pur les Heas d'une adaptation wimmmie. De' quelle appUcatioa ces données sont-elles susçq>tib]es quant à la géographie humaine ? C'est ce que nous allons rechercher.
in. — L'HOMME BT LE MILIEU
^ Mais avant d'aller plus loin, une question se rencontre à laquelle il faut brièvement répondre. La géographie botanique s'appuie déjà sur un nombre imposant d'observations et de recherches; la géographie zoologique, quoique bien moins avancée, compte de fructueuses explorations à son actif : queDes sont les données dont dispose la géographie humaine ? D'où lui viennent-elles ? Sont^elles assez nombreuses pour autoriser les conclusions que nous avons ^é}k laissé entrevoir?
Dans l'étude des rapports de la terre et de l'homme, la perspective à été changée ; plus de recul a été obtenu.
On n'envisageait guère auparavant que la période historique, c'ot-à-dire le dernier acte du drame humain, un temps très court par rapport à la présence et à l'action de l'homme sur la terre. L'investigation préhistorique nous a montré l'homme répandu depuis un temps immémorial dans les parties les plus diverses du globe, armé du feu, taillant des instruments ; et, si rudhnentaires que paraissent ses industries, on ne saurait considérer comme négligeables les modifications qu'a pu subir, de leur fait, la physionomie de la terre. Le chasseur paléolithique, les premiers ^mltivatenrs néolithiques ont ouvert des brèches et créé aussi des associations dans le monde des animaux et des plantes. Ds ont opéré sur des points divers, indépendamment les uns des autres, conmie le prouvent les diversités restées en usage dans les procédés de production du feu. L'homme a influé, plus anciennement et plus universellement qu'on ne pensait, sur le monde vivant.
De ce que l'espèce humaine s'est répandue ainsi de bonne heure sur les régions les plus diverses, il résulte qu'elle a eu à se soumettre à des cas d'adaptations multiples. Chaque groupe a rencontré dans le milieu spécial où il devait assurer sa vie, des auxiliaires ainsi que des obstacles : les procédés auxquels il a eu recours envers eux représentent autant de solutions locales du problème de l'existence. Or, jusqu'au moment où, l'intérieur des continents s'étant ouvert, des explorations scientifiques en ont systématiquement observé les populations, un épais rideau nous dérobait ces développements variés d'humanités. Les influences de milieu ne se révélaient à nous qu'à travers une masse de contingences historiques qui les voile.
La virion directe de fonnes d'eadstence en étroit rapport a^ec le lïuBea, telle est la chose aooYeUe que nous devons à Tobservatioa qrstèmatkiiie de familles pkis ifoléefl^ pins aniér^ Les services que nous signalions toat à Theure comme ayant été rendus à la géographie boteniqne par Fanalyse des flores extnirenropéennesp sont prédsément ceux dont la géographie humaine est redevable à la connaissance des peuples restés voisins de la nature, aux Natundlloer. Quelque part qu'on fasse aux échanges, il est impossible d*y méconnaître un caractère marqué d'autonomie, d*endémiMme. n nous .fait comprendre comment certains hommes placés en citantes conditions déterminées de milifaix, agissant d'après leur propre ùuph lation, s'y sont pris pour organiser leur existence. N'est-ce pas, après tout) sur ces bases que se sont élevées les civilisations qui ne sont que des accumulations d'expériences 7 En grandissant, en se compli- ^ quant, èDes n'ont pas entièrement nmipu avec ces origines.
Plusieurs de ces formes primitives d'exbtence sont périssables ; plusieurs sont éteintes ou en vme d'extinction : soit Mais elles nous laissent, comme témoins ou comme reliques, les produits de leur industrie locale, armes, instruments, vêtements, etc., tous les objets dans ksqueb se matérialise, pour ainsi dire, leur affinité avec la nature ambiante. On a eu raison de les recueillir, d'en former des misées spéciaux où ils sont groupés et géographiquement coordonnés. Un objet isolé dit peu de chose ; mais des collections de même provenance nous permettent de discerner une empreinte commune, et donnent, vive et directe, la sensation du milieu. Aussi des musées ethnographiques tels que celui qu'a fondé à Berlin l'infatigable ardeur de Bastian, ou ceux de Leipzig ou d'autres villes, sont-ils de véritables archives où l'homme peut s'étudier lui-même, non point in abstrado, mais sur des réalités.
Autre progrès : nous sommes mieux instruits sur la répartition de notre espèce, nous savons mieux dans quelle proportion numérique rhomme occupe les diverses parties de la terre. Je n'affirmerais pas qu'on possède un inventaire exact de l'humanité, et que le chiffre de 1.700 millions représente positivement celui de nos semblables ; mais ce qui est certain, c'est que grâce à des sondages pratiqués un peu partout dans l'océan humain, à des recensements répétés» à des estimations plausibles, on dispose de chiffres déjà assez précis pour permettre d'établir des rapports.
Dans la mobilité qui préside aux rapports de tous les êtres vivants, l'état numérique et territorial de chaque espèce est une notion scientifique de haute valeur. Elle jette un jour sur l'évolution du phéno-
mène. La population humaine est un phénomène en marche ; c'est le fait mis pleinement en évidence, lorsque, par-dessus les statistiques particulières des États, on considère Tensemble de sa distribution sur le globe. Il y a des parties qu'elle occupe en force, où eDe semble avoir utilisé, même outre mesure, toutes les possibilités d'espace. Il y en a d'autres où, sans que des raisons de sol et de climat justifient cette anomalie, elle est restée faible, clairsemée. Comment expliquer ces inégalités, sinon par des courants d'immigration ayant pris naissance en des temps antérieurs à l'histoire et dont la géographie seule peut nous aider à trouver la trace ? Et naturellement aujourd'hui ces contrés négligées deviennent des foyers d'appel pour les mouvements qui agitent l'humanité actuelle.
Un des rapports les plus suggestifs est celui qui existe entre le nombre d'habitants et une certaine portion de surface ; autrement dit la densité de population. Si l'on met en regard des statistiques détaillées de population avec des cartes également détaillées, comme en possèdent aujourd'hui presque tous les principaux pays du monde, il est possible, par un travail d'analyse, de discerner des correspondances entre les rassemblements bimiains et les conditions physiques. On touche ainsi à l'un des problèmes essentiels que soulève l'occupation de la terre. Car l'existence d'un groupement de population dense, d'une cohabitation nombreuse d'êtres humains dans un minimum d'espace, garantissant à la collectivité des moyens assurés de vivre, est, si l'on y réfléchit, une conquête qui n'a pu être réalisée qu'à la faveur de rares et précieuses circonstances.
Aujourd'hui les facilités du conmierce nous masquent les difficultés qu'ont rencontrées, pour former sur place des groupes compacts, les hommes d'autrefois. Cependant, la plupart des groupements actuels sont des formations qui remontent haut dans le passé ; leur étude analytique permet d'en comprendre la genèse. En réalité la population d'une contrée se décompose, comme l'a bien montré Levasseur^ en un certain nombre de noyaux, entourés d'auréoles d'intensité décroissante. EUe se groupe suivant des points ou des lignes d'attraction. Les hommes ne se sont pas répandus à la façon d'une tache d'huile, ils se sont primitivement assemblés à la façon des coraux. Une sorte de cristallisation a aggloméré sur certains points des bancs de populations humaines. Ces populations y ont, par leur intelligence, accru les ressources naturelles et la valeur des lieux, de telle sorte que
1. E. Levassbur, La répartition de la race humaine (Bulletin intern. de staiistique, XVIII, 2« livr., p. 56).
d'antres sont venues pour participer, de gré ou de force, aux bénéfices de ce patrimoine, et des couchés successives se sont accumulées sur les terrains d'élection.
Nous possédons aujourd'hui des données anthropologiques sur quelques-unes des contrées où se sont ainsi superposées des alluvions humaines. L'Europe centrale, le bassin méditerranéen, l'Inde anglaise \ nous présentent, à titres divers, des exemplaires d'après lesquels il est possible de se rendre compte de la composition des peuplements humains. La complexité de ces peuplements est, d'une façon générale, ce qui nous frappe. Lorsqu'on essaie de distinguer, d'après les indices anthropologiques réputés les plus persistants, les éléments qui entrent dans la population non seulement d'une grande contrée, mais d'une circonscription régionale de moindre étendue, on constate qu'à peu d'exceptions près c'est l'absence d'homogénéité qui est la règle. L'anthropologie distingue en France des éléments très anciens, remontant aux temps préhistoriques, à côté d'éléments venus ultérieurement, souvent d'une région, d'un département même. Il y a dans cette diversité des degrés qu'expliquent suffisamment la nature et la position des contrées ; mais, dans l'état actuel de l'évolution du peuplement humain, bien rare sont les parties qui semblent avoir entièrement échappé aux flots d'invasions qui ont circulé à la surface de la terre : quelques archipels lointains, quelques cantons montagneux, tout au plus. Même dans la région des silves africaines, les Nègres de haute taille et les Pygmées à teint plus clair coexistent en rapports réciproques. On peut dès à présent considérer comme acquise, contrairement aux h^itudes du langage courant qui les confond sans cesse, la distinction fondamentale du peuplement et de la race. Sous les conformités de langue, de religion et de nationalité, persistent et ne laissent pas de travailler les différences spécifiques implantées en nous par un long atavisme.
Cependant ces groupes hétérogènes se combinent dans une organisation sociale qui fait de la population d'une contrée, envisagée dans son ensemble, un corps. Il arrive parfois que chacun des éléments qui entrent dans cette composition s'est cantonné dans un genre de vie particulier : les uns chasseurs, les autres agriculteurs, les autres pasteurs ; on les voit, en ce cas, coopérer, unis les uns aux autres par une solidarité de besoins. Le plus souvent, à Texception de quelques molécules obstinément réfractaires tels que gypsies, gitanes, tziganes.
1. Le. peuple de Vlnde d'après la série des recensements (Annales de Géographie^ XV, 1906, p. 353-375 et 419-442).
etc. — dus noe sociétés d*Eiiiopey rinfluence souveraine du milieii a tout rallié à des occupatioiis et à des moeurs analogues. Des signes matériels traduisent ces analogies. Telle est la force assouplissante qui prévaut sur les différences originelles et les combine dans une adaptation eommune. Les aasodatiotts humaines, de même que les associations végétales et animales, se composent d'éléments divers soumis à Tinfinence du milieu. On ne sait quels vents les ont réunis, ni d'où» ni à quelle époque ; mais ils coexistent dans une contrée qui, peu à peu, les a marqués de son empreinte. H y a des sociétés de longue date incorpofées au milieu, mais il y en a d'autres en formation^ qui vont se recrutant et se modifiant de jour en jour. Sur celles-ci, malgré tout, les conditions ambiantes exercent leur pression et on les voit en Australie, an Cap, ou en Amérique, s'imprégner aussi des lieux où se déroulent leurs destinées. Les Boers ne réalisent-ils pas un des plus remarquables types d'adaptation 7