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IV. — L'HOMME FACTEUR GEOGRAPHIQUE

Par-dessus le localisme d(^t s'inspiraient les conceptions antérieures, des rapports généraux entre la terre et l'homme se font jour. La répartition des hommes a été guidée dans sa marche par le rapprochement et la convergence des masses terre st res. Les solitudes océaniques ont divisé des (xooumènes longtemps ignorantes les unes des autres. Sur l'étendue des continents les groupes qui ont essaimé çà et là, ont rencontré entre eux des obstacles physiques qu'ils n'ont surmontés qu'à la longue : montagnes, forêts, marécages, contrées sans eau, etc. La civilisation se résume dans la lutte contre ces obstacles. Les peuples qui en sont sortis vainqueurs ont pu mettre en commun les produits d'une expérience collective, acquise en divers milieux. D'autres communautés ont perdu, par un long isolement, la faculté d'initiative qui avait mis en œuvre leurs premiers progrès ; incapables de s'élever par leurs propres forces au-dessus d'un certain stade, eUes font songer à ces sociétés animales qui semblent avoir épuisé la somme de progrès dont elles étaient susceptibles. Aujourd'hui toutes les parties de la terre entrent en rapport ; l'isolement est une anomalie qui semble un défi, et ce n'est plus entre contrées contiguês et voisines, mais entre contrées lointaines qu'est le contact.

Les causes physiques dont les géographes s'étaient précédemment attachés à montrer la valeur, ne sont pas pour cela négligeables ; il importe toujours de marquer l'influence du relief, du climat, de la position continentale ou insulaire sur les sociétés humaines ; mais nous

devons envisager leurs effets oonjointemeot sur llioniine et sur Tensemble du monde vivant*

C*est ainsi que nous pouvons k mieux appiéder le rôle qu*il convient d'attribuer à l'homme comme facteur géographique. A^if et passif, il est à la fois les deux. Car^ sdvant le mot bien connu, t natnra non msi parendo vincitur ».

Un éminent géographe russe, M. Woeikof, a fait remarquer que les objets soumis à la puissance de l'homme sont surtout ce qu'A appelle c les corps meubles » ^ Il y a en effet sur la partie de l'écoree terrestre qui est directement soumise à l'action mécanique des eaux, courantes, des gdées, des vents, des plantes par leurs racines, des animaux par les transports de molécules et le piétinement, un résidu de désagrégation sans cesse renouvelé, disponible, susceptible de se modifier et d'accueillir des formes diverses. Dans les parties les plus ingrates du Sahara les dunes sont le dernier asile de la végétation et de la vie. L'action de l'homme trouve plus de facilités à s'exercer dans les contrées où ces matériaux meubles sont répartis avec abondance qae dans cdles où une carapace calcaire, une croûte latérifcique par exemple ont endurci et stérilisé la surface.

Hais il faut ajouter que la terre elle-inême, suivant l'expression de Berthelot, est quelque diose de vivant. Sous l'influence de la lumière et d'énergies dont le mécanisme nous édiappe, les plantes absorbent et décomposent les corps chimiques ; les bactéries fixent dans certains végétaux l'azote de l'atmoqdière. La vie, transformée en passant d'organismes en organismes» drcule à travers une foule d'êtres : les ans élaborent la substance dont se nourrissent les autres ; quelquesims transportent les germes de maladies qui peuvent détruire d'autres espèces. Ce n'est pas seulement à la faveur des agents inoiganiques que se produit l'action transformatrice de l'homme ; il ne se contente pas de mettre à profit, avec sa charrue, les matériaux de décomposi* tiôn du sous-sol; d'utiliser les chutes d'eau, la force de pesanteur accrue par les inégalités du rdief ; il collabore avec toutes ces énergies vivantes qui se groupent et s'associent suivant les conditions de milieu, n entre dans le jeu de la nature.

Ce jeu n'est pas exempt de péripéties, n faut remarquer que, dans beancoup de parles de la terre, sinon dans la totalité, les conditions de milieu déterminées par le cUmat n'ont pas la fixité que semblent leur attribuer les moyennes enregistrées par nos cartes. Le climat est

1. De Finfluenee de Vhomme nv la tare (Aimak» de GéograjMef tome X, 1901, p. M).

une résultante qui oscille autour d'une moyenne, plutôt qu'il ne s'y tient. Les données beaucoup trop imparfaites encore que nous possédons, ont toutefois mis en lumière le fait que ces oscillations semblent avoir un caractère périodique, c'est-à-dire qu'elles persistent plusieurs années tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Des séYies pluvieuses alternent avec des séries sèches ; et si ces variations n'apportent pas grand trouble dans les contrés abondamment arrosées, il n'en est pas de même dans celles qui ne reçoivent que le minimum nécessaire. On comprend la portée de cette observation, car l'intervention de l'homme peut consolider le moment positif, asseoir sur un état temporaire un état fixe, fixe du moins jusqu'à nouvel ordre.

Prenons un exemple : du Nord de l'Afrique au centre de l'Asie» les observateurs sont frappés de spectacles de désolation qui contrastent avec les vestiges de culture et les ruines qui attestent une ancienne prospérité. Celle-ci reposait sur le fragile échafaudage de travaux d'irrigation, grftce auxquels l'homme réussissait à étendre aux périodes sèches le bénéfice des périodes humides. Que la fonction bienfaisante soit interrompue quelque temps, tous les ennemis que combattait l'irrigation prendront le dessus. Surtout, chose plus grave, l'adaptation aura pris un autre cours. D'autres habitudes auront prévalu chez les hommes; leur existence sera liée à d'autres moyens, à d'autres êtres exigeant d'autres disponibilités d'espace. La forêt n'a pas de plus grand ennemi que le pasteur ; les digues et les canaux ont un adversaire acharné dans le Bédouin dont elles gênent les pérégrinations.

L'action de l'homme tire sa principale puissance des auxiliaires qu'elle mobilise dans le monde vivant : plantes de culture, animaux domestiques; car il met ainsi en branle des forces contenues, qui trouvent grâce à lui le champ libre, et qui agissent. La plupart des associations végétales formées par la culture se composent d'éléments primitivement dispersés. C'étaient des plantes nichées sur des pentes exposées au soleil, ou sur les bords des fleuves, qu'avait reléguées sur certains points la concurrence d'espèces groupées en plus grandes masses et constituées en plus gros bataillons. Du cantonnement propice où elles s'étaient retranchées, ces plantes, que la reconnaissance des hommes devait un jour bénir, guettaient le moment où des circonstances nouvelles leur livreraient plus d'espace. L'homme, en les adoptant dans sa clientèle, leur a rendu ce service, il les a déliées. Du même coup, il a frayé la route à un cortège de végétaux ou d'animaux non conviés ; il a substitué des associations nouvelles à celles qui avaient avant lui pris possession de l'espace.

Jamais, sans rhomme» les plantes de culture qui couvrent aujourd'hui une partie de la terre, n'auraient conquis sur les associations rivales l'espace qu'elles occupent. Faut-il donc penser qu^ si la main de l'homme se retirait, les associations aux dépens desquelles elles se sont étendues, reprendraient leurs droits ? Rien de moins certain. Une nouvelle économie naturelle peut avoir eu le temps de se substituer à l'ancienne. La forêt tropicale en disparaissant a fait place à la brousse ; et ce changement, en modifiant les conditions de lumière, a éliminé en partie les êtres qu'elle abritait, notamment les glossines redoutables qui en écartaient d'autres espèces. Ailleurs c'est le sousbois qui, sous forme de maquis ou de garrigues, a succédé à la forêt : d'autres enchaînements se sont produits, transformant aussi bien le milieu vivant que les conditions économiques. On entrevoit qu'un champ nouveau, presque illimité, s'ouvre aux observations, peut-être à l'expérimentation. En étudiant l'action de l'homme sur la terre, et les stigmates qu'a déjà imprimées à sa surface une occupation tant de fois séculaire, la géographie humaine poursuit un double objet. Elle n'a pas seulement à dresser le bilan des destructions qui, avec ou sans la participation de l'homme, ont si singulièrement réduit depuis les temps pliocènes le nombre des grandes espèces animales. Elle trouve aussi, dans une connaissance plus intime des relations qui unissent l'ensemble du monde vivant, le moyen de scruter les transformations actuellement en cours et celle qu'il est permis de prévoir. A cet égard, l'action présente et future de l'homme, maître désormais des distances, armé de tout ce que la science met à son service, dépasse de beaucoup l'action que nos lointains aïeux ont pu exercer. Félicitons-nous-en, car l'entreprise de colonisation à laquelle notre époque a attaché sa gloire, serait un leurre si la nature imposait des cadres rigides au lieu d'ouvrir cette maige aux œuvres de transformation ou de restauration qui sont au pouvoir de l'homme.

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