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CHAPITRE V

ZiBS ATABU88BMBMT8 HUMAINS

Les établissements humains ajoutent une expression au pays. La première apparition d'un hameau» après une course de hautes montagnes, est une joie. Cette impression respire dans Richthofen» quand il note jour par jour les spectacles de voyage qui le frappent» dans* Barth, quand il passe du Sahara au Soudan. Une ville» un village» des maisons, sont un élément descriptif ; soit que l'on considère leur forme et leurs matériaux» leur adaptation à un genre de vie» rural ou urbain» ^

agricole ou herbager» ils jettent un jour sur les rapports de l'homme et ^

du sol. n y a donc une grande variété d^établissements humains ; O

mais il importe d'en embrasser l'ensemble pour faire à chaque élé- Z

ment la part qui lui convient. Le site est le premier à considérer» celui ^^

du moins où l'on saisit le plus aisément» semble-t-0» les influences géo- 9

graphiques. ^

Ëi

Établissements temporaires et établissements permanents. — Cer- |

tains établissements se présentent comme des créations éphémères. ^

Les Germains de l'époque romaine avaient des villages» mais» comme pour les indigènes de l'Amérique du Nord» c'était des domiciles dont on s'écartait fréquemment pour la chasse ou les besoins de nourriture et de vêtement» et qu'on abandonnait parfois pour en former d'autres. L'emplacement des villages n^res du Soudan est sujet à changer si le sol s'épuise» s'il devient malsain ; il est à la merci d'une épidémie. La fixité des établissements est en proportion du patrimoine amassé sur place» des améliorations réalisées, des relations formées. Entre le village africain qu'un accident déplace, et nos villages d'Europe dont nous pouvons suivre l'existence depuis des milliers d'années, il y a toute la distance qui sépare les civilisations rudimentaires d'une civi-

170 LES FORBfES DE CIVILISATION

lisation avancée, comme entre la petite ville d'autrefois et les immenses cités que notre époque voit grandir^

Si nous laissons de côté ces étaldissements éphémères des peuples primitifs, nous devons aussi mettre de côté les refuges et les abris de circonstance. Dans un état d'insécurité chronique, les établissements humains s'écartent des sites qu'ils devraient normalemeat occuper. Au lieu de se placer là où s'ofibrent les ressources naturdies et où l'espace n'est pas misérablement restreint, ils se nichent sur des points peu accessibles, sur des amoncellements de blocs comme ceux qu'on nous dépeint dans certaines contrées de l'Afrique, sur des sommets rocheux comme les vieux oppida des bords de la Méditerranée on nos chftteaux-f orts du moyen-âge, dans des flots ou sur des caps comme les fondations que jadis le Meikart ou l'Astartè phéniciennes semèrent autour de la Méditerranée. Mais ces sites ne sont pas durables, ils sont abandonnés dès que les drconstanoes deviennent plus propices et ne subsistent qu'à l'état de ruines. Les conditions naturelles prennent alors le dessus ; sous le ch&teau-f ort abandonné, un village ou une ville se forment et grandissent. • Quand, dit Thucydide, on conmiença à être rassuré contre les pirateries, les villes se rapprochèrent de la mer. » Et d'autre part la piraterie faisant place au commerce, les flots sur lesquels avaient été déposés par les pirates eux-mêmes un germe de viUes, entrèrent en contact avec la terre ferme et s'y rattachèrent même artificiellement. Tyr, Syracuse, Alexandrie ont ainsi brisé leurs coquiUes. Mais alors, à partir du moment où l'établissement a trouvé ou conquis les conditions favoraUes à sa vitalité, il peut faire preuve d'une singulière persistance à durer, même à travers les révolutions de l'histoire.

En fondant sur certains points favorables des établissements sur lesquels des générations successives concentrent les produits de leur activité, l'homme implante un levier pour agir aux alentours, parfois au loin. Ces établissements font figure géographique, non seulement par eux-mêmes, mais par les modifications qu'ils produisent autoiv d'eux. Sans parler des influences lointaines presque incalculables qu'exercent les grandes cités de nos jours, une ville, même médiocre, crée sa banlieue et transforme ainsi ses alentours. Une village groupe et associe les cultures suivant les commodités de l'exploitation. Même les hameaux, les fermes ou maisons isolées, avec leur ouches, leun courtils, leurs vergers, leurs masures, opèrent une séparation de formes qui s'enchevêtrent à l'état de nature, un classement des champs, prairies, vergers ou bois dont nos yeux ont pris l'habitude. L'aspect de contrée pleinement civilisée, avec sa continuité de cultures, ses

étendues où se manifeste une règle introduite par l'homme, est un résultat artificiel qui tient à la quantité, au voisinage et à la durée des établissements qu'il a pu fonder. L'absence ou la rareté d'établissements permanents se traduisent par une composition tout autre du paysage, d'autres associations végétales, des interruptions ou des vides suivant la nature des lieux, l'apparition sp^radique de sols ingrats que rien n'a amendés. Ce dernier trait a été noté par tous les observateurs dans l'Afrique tropicale.

Complexité dans las pays de vieille elvUisatlon. — Cependant, dès qu'il s'agit de passer à Tanalyse, de distinguer les différents types d'établissements dans leurs rapports avec les conditions naturelles et les genres de vie, c'est dans les contrées de vieille civilisation que la complexité des faits rend l'observation le plus diflScile.

L'aspect de nos campagnes, en France par exemple ou dans l'Eu- [~ |

rope oentrale, est un tableau singulièrement composite, où les retouches ^

et les disparates ne manquent pas. On y voit se côtoyer des formes qui sont l'expression de diversités sociales et parfois même de diversités ethniques. L'usine a pris place près de la maison rurale, le ch&t^u près de la ferme. Pourquoi ici la maison flamande, là le village alsacien font-ils brusquement place aux fermes wallonnes ou aux villages lorrains ? Diverses influences se croisent, parmi lesquelles les tradi- O

tions ethniques ne sont pas méconnaissables. On sent avec quelle circonspection doit procéder l'analyse et de combien de nuances il faut tenir compte. Mais cette complication porte en soi son enseigne- 3

ment.

Les établissements humains sur le s(d historique de notre Europe ^

ont, plus profondément et plus généralement qu'ailleurs, remanié 9

les conditions naturelles. Quelques jalons nous permettent de remonter 3

dans leur histoire. Nulle part elle ne s'offre plus variée et plus riche. •

Des bords de la Méditerranée à «l'Europe oentrale, jusqu'au Nord I

Scandinave et à la plaine russe, on suit une série chronologique, comme une vague envahissante dans les régions les plus diverses de sol et de dimat. Tour à tour, les hauteurs qui encadrent le bassin méditerranéen ont été aménagées en gradins ; les plaines qui entourent les Alpes ont été drainées; les Alpes elles-mêmes ont été, jusque dans leurs hautes régions, livrées à l'exploitation pastorale. Après que les forêts i feuilles caduques de l'Europe centrale eurent été éclaircies, on s'est attaqué aux marécages des contrées qu'avait éprouvées l'action glaciaire; enfin, les forêts de conifères des terrains graveleux de la Russie du Nord ont été à leur tour atteintes par le progrès des établissements

hmiiaiiis. A chacune de ces conquêtes sur les pentes» sur les forêts» les marécages» a correspondu l'invention de procédés souvent .systématiques de culture, de modes particuliers d'économie rurale.

Sai|s doute» il y a des contrées dont la civilisation ne le cède pas en ancienneté à celle de l'Europe ; mais elle le cède en variétés. En Chine, comme au Japon» et même dans l'Inde» il n'y a pas eu d'attaque méthodique de nouveaux domaines de culture ; on s'est contenté de tirer le meiDeur parti de celui qui» de temps immémorial avait été fixé ; les établissements humains sont restés plus spécialement confinés dans certaines zones : la montagne et la plaine y sont conune deux éléments séparés ; ni le Chinois» ni l'Annamite» ni l'Hindou» ne propagent leurs établissements dans les montagnes» domaine malsain» hostile de sociétés primitives. La montagne a joué surtout un rôle passif ; elle s'est dépouillée au profit de la plaine ; elle n'a pas participé aux transformations qu'entraîne le cours mobile d'une vitalité en éveil» à ce perpétuel devenir qui affecte aussi l'occupation humaine. En ce sens l'Europe est la plus humanisée de toutes les parties du monde. Nulle autre n'offre une matière aussi riche et hiérarchisée d'exemples. L'Amérique a installé son système d'établissements sur d'autres bases. Elle a brûlé les étapes. Sans doute» le village existe aux États-Unis dans les parties de colonisation ancienne. Mais les moyens actuels de circulation» les créations d'entrepôts approvisionnés de toute espèce de marchandises» l'usage de transformer les produits agricoles en valeurs de banque, ôtent à la formation des villages une partie de sa raison d'être. C'est à la ville» et même à la très grande ville que tendent les groupements. C'est la ville qui régit les relations entre

ruraux.

es '^X Kxistanea de types. — Dans cette complexité des pays de vieille

civilisation» ne peut-on découvrir des types susceptibles de classifîcati//n ?

}'^raîf\uhTï% d'abord que les formes d'établissements» quelles qu'elles VA^r.t, ft^, v^ représentent pas isolément. Si l'on met à part quelques rr'/yi;*u\ï/iu% minières situées en pleine forêt ou au cœur des mon- ^jiVj^^f K^\, par essaims» par familles en quelque sorte que certains yy/^ ^ f^riment à la surface. Si c'est le régime d'habitat disséminé *4-ji i;fhy'4tiU l^'ft maisous, fermes ou hameaux ne se comptent pas par '-•'.♦ î'i;#^ uu'iUin, mais par centaines ; c'est comme une poussière ic9t,i^^U*fU qui couvre le sol. Si c'est au contraire le type de villages '^ifj^y»fsihi% qui domine» ils se distribuent de teUe façon que, pour peu 'p'on é'.ïuhfhs^ un horizon de quelque étendue» on aperçoit toujours

LES ÉTABLISSEBŒNTS HUMAINS 173

plusieurs dochen à la fois : nombre ^de proverbes, chez nous, ont noté le fait. Les villes mêmes ont tendance à se multiplier et à se presser sur certains points, comme si elles s'attiraient les unes les autres. Ainsi, abstraction faite des formes qui peuvent venir à la traverse, on discerne aisément que les mêmes types sont tirés, dans les régions qu'ils occupent, à un très grand nombre d'exemplairas. Il est par là pennis de dire que le site gouverne en partie l'habitat, que parmi les signes qui concourent à caractériser une contrée, à marquer un pays d'une empreinte propre, cet indice n'est pas négligeable. Celui qui, en France, quitte le pays de Caux pour celui de Bray, la Brie pour la Beauce, celle-ci pour le Perche, recueille ce sentiment sur le vif. Richthofen ne l'exprime pas avec moins de netteté, quand il décrit les différences qui le frappent entre les provinces de Chine : différences autant dans le mode de groupement que dans la forme des maisons. tQ

Rien de plus naturel, si l'on y réfléchit. L'analogie des conditions de sol, d'hydrographie, de climat, fait qu'un type d'établissement» une fois implanté dans une contrée, y devient dominant, par la nécessité qui pousse les cohabitants à s'adapter les uns aux autres. C'est un phénomène d'accommodation réciproque. Les relations quotidiennes 2S

et multiples qui naissent entre habitants d'une même contrée ne per- ^

mettaient guère» autrefois surtout, de se départir des types de groupe- ^

ment et d'habitat qui correspondent au genre de vie dominant. Dans ^

les pays de grande culture de céréales, la simultanéité des travaux, l'usage des mêmes pistes imposaient un même mode de groupement pour arriver en temps utile aux parcelles à travailler ; le paiement s'y faisant en nature, la maison du salarié aussi bien que celle du fermier ou propriétaire, devait être aménagée en vue de ce qu'elle devait contenir. Dans les régions où, au contraire, le sol se morcelait en terrains enclos, tour à tour champs et pfttures, a les petits pays », comme les désignent les habitants, il fallait bien que chaque ferme s'isolât pour subvenir aux nécessités de cet émiettement des cultures, qu'elle se rattachât au lacis de petits sentiers qui couvrent le pays pour s'y nicher en place utile. C'est surtout dans les pays d'irrigation que la r^e d'adaptation réciproque se manifeste. Tout y est tellement subordonné à l'élément qui distribue la vie, qu'il ne peut y avoir d'autre mode de groupement, d'autre disposition d'habitat que celle qu'exige la jouissance en commun soit des eaux courantes, soit des nappes

d'eau. Rien de plus uniforme en effet que les baracas qui peuplent la huerta de Valence ou que les innombrables petites cases qui s'égrènent dans la haute Égjrpte, ou que les villages qui encadrent les compartiments à rizière du Tonkin.

L'observation montre donc qu'il existe des séries. Ce sont elles qu*il faut reconnattre et étudier et non l'exception. Elles seules ont une valeur géographique.

Inllaenee des routes. — La plupart des auteurs qui se sont occupés des établissements humains se 9ont attachés à mettre en lumière le rôle des voies de communication. C'est qu'ils songeaient surtout aux villes. Les routes, c'est-à-dire le commerce et la politique» ont fait les villes ; il en est autrement des établissements plus humbles qui ont procédé de mille manières différentes à l'exploitation du sol. Meitzen l'a prouvé pour les anciennes communautés villageoises de l'Europe centrale. Nous le voyons autour de nous. Les petits hameaux qui se multiplient dans le Sud du Massif central, les fermes voisines mais isolées du bassin de Rennes, les maisons rurales des régions de bocage ne se rattachent au réseau routier que par des sentiers que la boue rend impraticables. Dans la Brie, la répartition de ces fermes, qui sont pourtant de grands centres d'exploitation rurale, montre une disposition tout à fait indépendante des routes : c'est par un lads de pistes qu'elles communiquent. En Limagne, la petite culture laisse à peine de place à quelques sentiers herbeux. En Beauce, de grandes routes, mais pas de sentiers.

Cela ne veut pas dire que les routes soient incapables de faire naître des villages. La nomenclature topographique en fait foi. On voit actuellement, dans les pays de population disséminée, Flandre, vallée de la Loire, les maisons s'aligner docilement à l'appel des routes, former des rues et donner ainsi un aspect semi-urbain à certaines campagnes. Mais que de pays (Morvan, Vendée, Sidobre) où la route ne fait naître aucun établissement.

La vie rurale se contente d'une viabilité rudimentaire, soumise à toutes le9 difficultés des saisons, adaptée aux piétons ou aux bêtes de somme. Dans l'Est de la France et les plaines agricoles de TAllemagne, comme en Angleterre, on entrevoit le vestige d'un type d'organisation aussi ancien que l'assolement triennal, où l'indépendance des routes est manifeste. Autour d'un noyau où se groupent les maisons rurales se déroulent en longues bandes parallèles des champs soumis à des règles d'assolement communes, de sorte que semailles, travaux, récolte, mise ^n pftture s'y succèdent dans le même ordre et s'accomplissent en même temps. A l'origine les rues du village s'y prolongeaient sous forme d'étroites bandes gazonnées ou laissées en friche pour la commodité des opérations agricoles. Ce système autonome de communications, bien que moins manifeste aujourd'hui, est de création

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villageoise ; il se suffit. Des routes ont pu être surajoutées en vertu des besoins eittérieurs, mais l'unité sociale, la cellule organisée pour subsister de sa vie propre avait déjà de cette manière pourvu à sa propre viabilité.

bolé des routes, l'établissement rural doit avoir sous la main les ressources indispensables à sa vie.

Dans les régions arides ou désertiques, la nature restreint l'babitat à une zone étroite dont il ne peut s'écarter. La proximité de l'eau est la rè^e ipflexible ; pas d'établissement qui s'en écarte, qui ne tienne de l'oasis. Mais les régions tempérées laissent plus de marge ; l'honmie y peut choisir les sites suivant différentes èombinaisons. Le besoin de quelque variété dans l'alimentation, l'eau pour de multiples usages, les terrains nécessaires à l'entretien d'animaux domestiques, le combustible et les matériaux de construction, la salubrité du sol, voilà su résumé des exigences de l'homme pour sa demeure.

Le problème a été résolu de façon à concentrer le mieux possible la^ réunion des choses nécessaires; c'est ce qui explique la fixité des établissements humains dans nos régions de vieille civilisation. Le principe de combinaison est systènuitiquement appliqué dans l'orga- ^

nisation des anciens villages d'Ân^eterre ; on y distingue autour de CE?

l'ag^omération : l*' les champs de culture ; 2^ les prairies (meadow x:

^rounds) ; 3^ les pâtures.

Lignes de eontaet. — Un relief dont les lignes s'harmonisent et où l'inclinaison des pentes ne dépasse pas les degrés qui rend les transports et les relations difficfles, mais qui joint à l'avantage d'orientations différentes celui qui résulte d'une composition variée du sol ; telles sont, entre autres, les conditions qui attirent et fixent les établissements ruraux. Nos coteaux de France, surtout dans le bassin parisien, abondent en pareils sites. L'érosion s'y est exercée assez pour que des éboulis aient enrichi en même temps qu'amorti les pentes, sans compromettre la stabilité du soi. Les couches du sous-«ol, n'ayant pas été dérangées par des dislocations, se déroulent en assises régulières : aux sables et aux matériaux friables, se superposent en successions ordonnées des zones d'inégale consistance, calcaires ou marnes, entre lesquelles aflleurent des sources. A cette coordination, il a été possible d'adapter un classement de prairies, de cultures, de vergers, de taillis, bois ou garennes, dans lequel les besoins de la communauté trouvent à portée ce qui leur suffit. L'oeil embrasse aisément cette saperposition régulière et unit le village et le clocher dans l'image qu'il en retient. Sur les flancs des coteaux calcaires couronnés de bois que

l'érosion a isolés dans le Noyonnais» où aux environs de Saint-Gobain et Laon, des champs s'étalent jusqu'au contact des éboulis avec les fonds argQeux : les établissements, dociles à ces dispositions linéaires, forment ceinture autour de chaque massif. Les collines de craie tendre du Sénonais doivent à l'érosion un profil évasé et sensiblement concave dont les champs dessinent en long ruban la sinuosité. Sur les coteaux plus raides du calcaire jurassique, en Bourgc^e ou en Lorraine, se succèdent, de la base au sommet, les prés, les champs, les vergers, les forêts, soulignant les différences si légères qu'elles soient de sol, de dimat et d'hydrographie, qui se concentrent sur une centaine de mètres d'altitude. Ce rapprochement en raccourci de zones diverses fournit aux établissements un cadre propice ; il est combiné en raison du vaet-vient qui reUe les diverses parties de l'exploitation rurale. Le choix de la position représente la meilleure possibilité de combinaisons utiles.

Chaque modification du relief offre ainsi de nouvelles chances favorables aux établissements. Il se produit aux inflexions de pente, aux intersections de plans diversement inclinés, une tendance visible aa rapprochement et même à la concentration des lieux habités. On peut vérifier en divers pays cette loi naturelle, même en ceux où la disette d'eau ne relègue pas, comme en certains plateaux calcaires, les villages aux afileurements latteiux de sources ou au voisinage de rivières. Les plateaux de travertins et de meulières de la Brie, où l'eau est partout et à l'intérieur desquels prévaut le système de grandes fermes, se couronnent sur leur périphérie de villages placés en* corniche, penchés d'un cdté sur des vergers, adossés, de l'autre, à des champs.

D'autres exemples nous viennent du Midi et de l'Ouest. Dans la plaine du Pô, en Emilie, en Lombardie et Piémont, le pays fourmille de maisons rurales, distantes la plupart à peme de 500 mètres. Rien ne distingue particulièrement les alentours de ces grosses bâtisses : ni arbres, ni jardins, à peine quelques lopins de potagers minuscules. Elles sont indistinctement confondues dans l'immense jardin dont le travail des habitants a revêtu la plaine entière, avec ces cultures qu'un rideau d'arbres entrelacés de festons de vignes protège contre les rayons du soleil. Mais avec les collines du Montferrat reparaissent les villages, couronnant les cimes de leurs clochers et de leurs vieilles tours.

Dans le Lauraguais languedocien, l'imperméabilité du sol a favorisé la dispersion par bordes ; mais sur la tranche que ces plateaux de molasse opposent aux vallées, se succèdent des bourgs ou villages, très anciens pour la plupart, signalés au loin par des rangées de moulins

LES ÉTABLISSEBIENTS HUMAINS 177

à vent. C'est un spectacle analogue qui frappe le voyageur qui suit la Loire entre Chalonnes et Ancenis et qui voit sur la rive gauche, de Saint-Florent à Lire, les rampes du pays des Mauges se hérisser de clochers et de moulins à faible distance les uns des autres : derrière cette façade villageoise qui fait illusion» on ne découvre, si on la franchit, que de larges croupes parsemées de fermes dans un fouillis d'arbres.

Une recrudescence de centres habités signale le bord des plateaux de lœss en Alsace, entre Strasbourg et Saveme, comme en Autriche le bord des plateaux que longe la Morava au Nord de Vienne ; la vigne et les vergers ajoutent leur appoint aux cultures de céréales. C'est que, dans ce cas comme dans les précédents, un talus adouci, formé de glissements et d'éboulis, facilite la liaison entre les sections de pentes. Cette disposition familière a pris racine dans les habitudes. Il semble bien qu'avec le besoin instinctif des combinaisons, ce type ait flotté devant les yeux de nos paysans de France, lorsqu'ils transplantèrent en Amérique ce plant exotique, le village agricole ; sur les terrasses au bord du Saint-Laurent, leurs maisons s'alignent, voisines sans être contiguës, déroulant en bandes rectangulaires leurs vergers de pommiers, leurs champs d'avoine, leurs prairies entourées de barrières de bois, entre la forêt d'en haut et la berge du fleuve.

On peut considérer comme une loi générale la prédilection des établissements humains pour les lignes de contact de couches géologiques différentes. Celui des calcaires oolithiques surmontant les marnes du lias, si fréquent en Bourgogne et en Lorraine, a été un des plus féconds en établissements précoces. Le site fameux d'Alise-Sainte-Reine mériterait de servir de type. L'éocène parisien a fourni, soit entre le calcaire et les sables, soit entre les gypses et les marnes vertes, l'occasion de villages s'étageant à flanc de coteaux, le long de la Seine, de la Marne et de l'Oise. Les coulées de basalte qui, en Auvergne, surmontent les coteaux d'argile, ont formé à leur extrémité une lisière de villages, dont le type est Royat.

Les établissements affectent de préférence soit le palier supérieur, ainsi que nous l'avons vu, soit le palier inférieur. Les côtes calcaires de Meuse ne manquent pas de bourgs situés au sommet, mais c'est surtout leur base qui est garnie de riches et florissants villages se succédant de près, tous orientés vers l'Est. Même disposition dans les bourgs du vignoble bourguignon.

Villages en série. — Le nombre et le rapprochement des établissements qui se pressent sur ces lignes de contact sont le commentaire

Vidal-La BLACHK, Géographie humaine. 12

vivant de la force d'attraetion qui les tient unis. Rien de plus fin^pant que oes rangées de villages qui, en de certains endroits» semblent être nés du même besoin, puisant à la même sève. Un coup d*oeil les embrasse se succédant sur le même plan, en lignes presque ininterrompues, soit autour des coteaux de Noyon et de Saint-Gobain, soit le long des beqges calcaires qui descendent vers l'Oise. Au pied des côtes de Meuse, entre Neufcbftteau et Vaucouleurs, les villages s'alignent aussi, unis ensemble par un lien de ressemblance, parfois de filiation : Domrimg de Gnax. disait Jeanne d'Arc en pariant de son village natal, qu'elle ne séparait pas du village atné et voisin.

n y a là de véritables lignes de cristallisation. Les établissements humains ont obéi strictement à l'attraction de certaines conditions propices ; ils s'y sont propagés comme ces coraux dont les constructions ne s'écartent pas de certaines zones. Us se prèteflt, par ce voisinage, un mutuel appui et y trouvaient, dans les temps troublés, des garanties de sécurité. Les exemples ne manquent pas hors de Ftanoe, en Allemagne notamment, aux pieds des plates-formes calcaires de Souabe, le long de l'Odenwald, suivant la Bergtirasse et ailleurs. Une grande partie de nos populations a vécu ainsi de ces rapports de villages formant comme de^ familles sociales.

Types montagnards. — Dans les montagnes, les lignes de cristallisation sont plus rares. C'est le type disséminé qui prévaut et qui persiste. Dans les Alpes franco-piémontaises, on rencontre des groupes de hameaux plutôt que des viïlages. Cependant quelques lignes d'habitat se laissent particulièrement distinguer. Elles correspondent aux zones de végétations qui se succèdent en altitude. Sur les flancs de ce qu'on appelle dans les Vosges des collines, les habitations s'alignent sur une zone de cultures, qui, surmontant de 100 à 150 mètres les prairies d'en bas, s'élève au-dessus des brouillards sur les versants où s'attardent les rayons du soleil. Le bas de la zone de la chfttaigneraie, au-dessus des vignes, dans les monts du Yivarais et une partie des Cévennes, trace une ligne sensible de peuplement. Il en est de même dans le Tessin. En Corse, c'est au contact de la zone de l'olivier et de celle du chfttaignier qu'est la ligne de prédilection. Dans les montagnes du Cantal, les gros villages sont à 800 ou 900 mètres^ au-dessus des cultures, près des forêts et des pâturages. Le Jura est jalonné d'établissements, respectivement situés à la limite supérieure du vignoble et des vergers, puis à la limite des cultures de céréales. H y a cobicidence entre les lignes d'habitat et certaines courbes de niveau : celle de 800 mètres dans les Alpes françaises se signale par des formes variées

d'ètaMJsseniaits ; c'est la limite entre la zone plutôt agricole et k zone de plus en pins pastorale.

Mais d'antres causes interviennent : énergie de l'érosion, contraste entre l'imniidité des vallées et la loininosité sèche des hauteurs, orientation, ventilation, pour multiplier les sites d'établissements. Dans la zone des cultures, les hameaux ou villages cherchent les versants eusoleOIés, les épaulements, les terrasses à niveaux successifs qu'atteint plus mrement le brouillard, ks moraines, les cAnes de déjection ttalés aux débouchés des Vallées secondaires. Mais le genre de vie pastorale qui s'est développé dans les Alpes, repose sur une oumbinaîBon intime entre les prairies à fauchaison des r^ons basses et les pâturages des hauteurs, < les montagnes ». Les établissements permanents tendent à se placer vers l'extrémité supMeure des vallées, ^Q pour être à portée des pâturages et non loin des bois, et sont précédés ven les hauteurs par une marée montante de chalets, casere ou habitations temporaires, tantôt espacés à quelque cent mètres de distance, tantât pelotonnés en petits groupes, tantôt en bois, tantôt mariant ""^ le bois et la pierre. 2S

En somme, tout ce qui sème la variété à la surface, tout ce qui en- C

gendre les facilités d'assemblage et de combinaison se reflète dans la =

répartition de l'habitat. Dans les montagnes,, ce sont les talus morainiqnes, les cônes d'éboulîs qui servent de sièges préférés à des hameaux 00 à des villages. Le long des côtes lagunaires, l'apparition de lignes de dunes suscite sur leurs versants un surcroît d'habitations. Dans les plaines que sillonnent nos fleuves, les terrasses qui correspondent à d'anciennes berges se couronnent volontiers de maisons ou de villages. Les monticules isolés dans les régions noyées des manchen ou polders de la Basse-ÂUemagne furent jadis les premiers sites d'établissements. Les cordons pierreux appelés osar en Finlande, servent, entre les dépressions argileuses, de points d'attraction. Dans le Sahara, ks massifs montagneux (Air, Hoggar), condensateurs de nuées, sont les seuls sites qui se prêtent à l'habitat permanent.

On voit donc qu'à des degrés divers, mais sous tous les climats, tout scddent de relief introduit un élément nouveau qui, par l'orientation, la sensibilité aux influences météorologiques, le changemdht de nature du sol, fournit à l'homme l'occasion, toujours cherchée, de concentrer à sa portée la nourriture, l'abri, la demeure stable et d'acquérir par ce moyen des avantages transmissibles dont se grossit son patrimoine.

Ce ne sont pas les considérations de prudence qui prévalent. Dans les montagnes, les sites d'habitat affectent ou non les terrains

meubles» placages, cônes de dëjections, endroits exposés aaxéboolis. Le voisinage des volcans a attiré, jamais écarté. Dans les r^ons séismiques, les terrains meubles et friables» les plus exposés, sont ceux qui ont rassemblé les habitants.

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