I. — FIXATION DES ROUTES
Le navire glisse sur l'eau, le flot fendu se reforme et le sillage s'efface ; la terre conserve plus fidèlement la trace des chemins que de bonne heure ont foulés les hommes. La route s'imprime sur le sol ; elle sème des germes de vie : maisons, hameaux, villages, villes. Même ce qui semblerait au premier abord des pistes de hasard, tracées au gré des chasseurs et des bergers, grave son empreinte. Les drailles raient les flancs des Cévennes. A travers les dunes sahariennes, les couloirs (gassi) sont polis par le piétinement des caravanes. Des pistes entretenues par les pieds des voyageurs se croisent dans la boucle du Niger ; sur la latérite de Madagascar, les sentiers frayés dans la forêt par les porteurs se conservent des années entières. Dans les défilés boisés de la Colombie britannique, les sentiers de chasseurs métis ou indigènes ont servi aux prospecteurs d'or, et parfois même ont guidé les ingénieurs dans les tracés de chemins de fer. Ces minces rubans, dont la répétition des pas humains eflleure la surface, prétendent déjà à la permanence, revendiquent une personnalité.
Ce sont surtout les obstacles qui, par l'effort qu'ils exigent, contribuent à fixer la route, à la ramener dans un sillon défini. La diffusion des pistes se concentre à leur rencontre. Fleuves, marais, montagnes imposent un point d'arrêt, l'assistance d'auxiliaires présents sur place, l'organisation de nouveaux moyens de transports. Les hautes montagnes ne se prêtent que sur certains points déterminés au passage. Aussi voyons-nous, d'un bout à l'autre de l'ancien monde^ certaines vallées ou certains cols se désigner de bonne heure à l'attention, comme des voies fréquentées par les marchands, guerriers ou pèlerins, consacrées parfois par quelques traces d'œuvres commémoratives ou par quelques survivances de vieux cultes. Les chaînes de plissements récents qui sillonnent l'Eurasie dans le sens des parallèles, Alpes, Taurus,
Himalaya, etc., ne sont accessibles que par certains couloirs, des portes comme disent les géographes anciens, par lesquelles on n'a cessé de transiter depuis que des relations se sont formées entre les hommes, et qui donnent la puissance à qui les maîtrise. Des restes préhistoriques jalonnent les directions anciennement suivies vers le Petit-Saint- Bernard et le mont Genévre, domaines du roi Cottius. Le vieux royaume de Cilicie tenait les clés de la Syrie, ces étroits défilés de Gulak (portes de Cilicie) garnis de stèles sculptées et de rocs gravés, témoignage d'antiques expéditions militaires avant celles de Cyrus le Jeune et d'Alexandre. Les inscriptions rupestres de Bélûstoun, entre la Qbaldée et la Médie, racontent la gloire des Achéménides, conune, entre l'Iran et l'Inde, les colosses taillés de Bamian qui bordent les défilés de Caboul, celle de conquérants inconnus. Dans le dédale obscur des migrations humaines, ces passages servent de points de repère. Nous suivons à travers le Pinde, par le col de Metzovo qui relie l'Épire à la Thessalie, la piste des migrations ^helléniques d'autrefois, slaves ou valaques plus tard ; comme à travers les Alpes, au Brenner, la marche des tribus gauloises et germaniques. La vallée de Ferganah et les défilés du Térek expliquent la répartition des Iraniens sur l'un et l'autre versant des chaînes de l'Asie centrale. C'est par les passes du Caboul qu'a coulé depuis un millier d'années un flot musulman dans les plaines de l'Inde du Nord. La voie qui, par Batang et Ta-tsien-lou, traverse les escarpements parallèles du Fleuve Bleu, du Mékong et du Salouen, n'est souvent qu'un sentier grimpant ou en corniche audessus d'abtmes ; ce n'est pas moins le lien historique qui rattache la Chine au Tibet, la grande civilisation orientale aiftc sanctuaires bouddhistes. L'Amérique, malgré ses Dividing Ranges et ses Blae Mouniains, ses passages célèbres de Laram^ et de la Cumbre, n'a à opposer que des souvenirs d'hier à ces témoignages parlants de l'histoire humaine.
L'existence de quelques points fixes est un principe de durée. Sans doute, il ne manque pas d'exemples de voies qui ont été délaissées après avoir été quelque temps suivies par les hommes. Les voies de caravanes dans le Sahara ont changé plusieurs fois ; la route du Nil à la mer Rouge, organisée par les Ptolémées, n'était hier qu'un souvenir archéologique ; celle qui suivait le Sud dû Tarim a péri avec les villes qu'elle reliait. Cependant, les hommes ont intérêt à suivre les pistes ou les voies frayées par leurs devanciers. Ce sont des lignes d'attraction, le long desquelles se nouent d'autres rapports et où chaque partie agit aussi pour son compte. Dans l'intervalle, entre les points de départ et d'arrivée, les nécessités de ravitaillement ou de
transbordement fixent des étapes jalonnant la route et participant à la vie qu'elle entretient. Si aucune cause ne vient à interrompre le cours de ces rapports, les établissements nés au contact des routes en tirent renfort et durée.