III. — LA ROUTE CONSTRUrTE. LES VOIES ROMAINES
Il faut arriver toutefois à la route construite, la chaussée empierrée telle que l'ont exécutée les Romains, pour réaUser un progrès décisif dans l'évolution des moyens de transports. D'autres peuples, il est vrai, les Chinois, les Incas mêmes, ont construit des routes pavées ; mais aux Romains appartient la combinaison de ces routes en un système, en un réseau, dont les parties se soutiennent. S'incorporant à la géographie, attirant à lui les relations, ce réseau a contribué à fixer les destinées des contrées. C'est l'application à la politique d'une idée primitivement commerciale. La voie romaine est une œuvre d'ingénieur et de topographe. Cet assemblage de mortier, pierre et béton, pétri à chaux et à sable, est le prototype de nos routes modernes : il donne aux transports la régularité et la permanence, introduit un trait distinct dans la physionomie du paysage. La voie romaine, Hochsirasse, dans les pays germaniques, même aujourd'hui en partie délaissée par la circulation, garde sa physionomie, on serait tenté de dire, sa fierté d'allure. Pour éviter ies rivières, elle suit de préférence les croupes que n'ont pas entamées les vallées divergentes ; et, sur ces dos de terrains, cette bande de 8 à 10 mètres de large prolonge inflexiblement pendant des dizaines de kilomètres sa ligne droite. Usant des matériaux fournis par le sol, du bois comme de la pierre, elle couvre de dalles polygonales volcaniques les voies Appienne ou Latine, tandis qu'en Gaule ou en Germanie elle échafaude sur d'énormes pilotis le pont qui traverse le Rhin à Mayence, ou édifie au besoin, à travers les marais de la Frise ou les fagiies de l'Ardenne, ces chaussées en bols (pontes longi), dont les madriers se montrent encore à demi enfoncés dans les tourbières. Même hors de service, son empreinte demeure sur le sol : un bout de chaussée herbeuse épargné par la charrue entre les héritages qu'elle sépare, nous avertit de son existence. Délabrée, négligée, elle suffit encore aux relations, à défaut de mieux ; et c'est par ce qui reste de la Via Egnatia que l'on chemine à travers l'Albanie méridionale.
Elle obéit à un plan systématique. De Rome vers le Sud» VAppia
ne s'arrête qu'à Brindisi ; la Flaminia^ de tronçons en tronçons» ne se termine qu'à Rimini» sur l'Adriatique. Â travers la Narbonnaise, VAurdia se continue, après Arles, par la Domiiia^ pour joindre l'Espagne et l'Italie. De Lyon, trois voies gagnent l'Océan vers la Saintonge, l'embouchure de la Seine et celle du Rhin. La voie de Bavai à' Cologne relie et cimente en un tout le Nord de la Gaule, préparant la province ecclésiastique de Reims et la future Picardie. De Londres à Chester, les deux mers opposées sont mises en rapports. La voie romaine est surtout une œuvre d'impérialisme, un instrument de domination qui serre en ses griffes tout un faisceau de contrées diverses et lointaines. Elle est restée en bien des contrées associée à l'histoire intime et vivante, car c'est par elle qu'ont cheminé, avec les marchandises, les pèlerins ou les armées, tous les bruits du monde, les idées, les légendes. Aussi le populaire n'a pas manqué de lui assigner on nom, il l'a personnifiée, et il a choisi pour cela dans son vocabulaire ce qu'il trouvait de plus illustre : César, Trajan, Brunehaut, Charlemagne, etc.
Boargs et villages s'échelonnent sur son parcours, comme le prouve la nomenclature géographique chez nous et ailleurs : Estrée, Caussade, Septime, Soulosse, Saveme, Tavemy, etc. Des viUes conune Reims, Strasbourg, Milan, Âugsbourg, grandissent comme nœuds de routes. D'autres se sont formées aux croisements de la naviigation et des routes : Lyon, Metz, Cologne, Paris et Londres. L'influence politique et commerciale de la route s'exprime topographiquement et se perpétue jusque dans le plan des villes. Salonique est traversée de part en part par la Via Egnaiia^ qui constitue sa rue principale. Les voies du Nord et du Sud, sous les noms de mes Saint-Jacques et Saint-Denis, sont le petit axe de l'ellipse que dessine Paris. A Londres, Holbom Street et Oxford Street marquent les tracés que suivait, à partir du pont romain, la voie romaine de Douvres à Chester.
Ligne d'attraction tant que la sécurité et la police y régnent, la
route se change, dans le cas contraire, en ligne répulsive, voie de guerre
dont s'écartent les habitants. Il y eut un temps, dit Thucydide, où
les villes, à cause de la piraterie, n*osaient s'établir au contact de la
mer ; elles se tenaient en vue, mais à quelque distance. La même chose
a eu lieu le long des routes que l'anarchie et le malheur des temps
livraient aux invasions et au brigandage. C'est pourquoi, le long de la
vallée du Rhône ou de la voie Domitienne, on voit, sur les hauteurs
voisines, se dresser tant de bourgs fortifiés, de villes ou villages à
enceintes murées comme les Knsbah de l'Afrique du Nord, murailles
aujourd'hui éventrécs et croulantes, ruelles désertes où tout porte
des vestiges d'abandon» mais qui racontent les misères et les périls des temps jadis. Elles ne se sont pas d'ailleurs assez écartées de la route, pour n'y pouvoir revenir dés que les circonstances redeviennent propices. Mais» en certains pays, la méfiance subsiste ; et les vieux bourgs restent farouchement à distance, regardant de loin le va-et-vient du commerce.
L'influence de la voie romaine a survécu à la domination dont elle était l'instrument. Ce n'est pas en vain qu'elle avait servi d'organe de communication entre les contrées éloignées. C'est le réseau des voies romaines qui fit de l'Italie un tout ; comme c'est lui qui, dans la Gaule, prépara la configuration de la France. Les contrées mêmes qui ne restèrent pas fidèles aux liens créés par la conquête suivirent, dans leur développement ultérieur, l'impulsion due à l'organisme vital dont elles avaient été dotées par Rome. La frontière linguistique entre le français et les langues germaniques, en Suisse et en Belgique, a un rapport évident avec la direction des principales voies romaines : celle de Martigny à Âvenches et de Bavai à Aix-la-Chapelle. Le latin se substitua au grec, dans la péninsule des Balkans, le long des voies de l'Adriatique au Danube.
La protection des routes reliant la Loire à la Seine et celle-ci i l'Escaut fut longtemps la principale affaire de la royauté capétienne, son principal levier d'action sur le domaine royal et en dehors. La possession de l'Angleterre s'est disputée, entre Saxons et Danois, le long de la ligne de villes et colonies échelonnées sur la voie romaine de Douvres à Chester, devenue le Watling Street.